mardi 22 janvier 2019

Speed dating épistolaire (angel John as a guest star)

Lettres écrites il y a dix ans et rassemblées en un seul récit.


Craig Armstrong - Glasgow Love Theme




Eva 1/

Sur la table de ce café, rue de la Tombe Issoire, trainait une lettre.
Il s'agissait de sa table, usée par des larmes noires, rayée par les coups de griffe de sa plume nerveuse et tourmentée.

Oui, cette table était la sienne, qu'en était-il de cette lettre ?

Il ne se posa pas de questions, estimant que la réponse se trouvait peut-être, probablement, sûrement même à l'intérieur de l'enveloppe rose.

- Monsieur, mon départ me donne toutes les audaces, celle de vous écrire avant même d'avoir osé vous parler.

Je vous ai si souvent observé en toute discrétion, je vous ai si souvent guetté, j'ai si souvent imaginé les mots que vous écriviez sans me voir.

J'ai si souvent imaginé que vous écriviez pour moi, moi que vous n'avez sans doute jamais remarquée, moi qui suis au dessus des nuages, Over the Rainbow (Au-delà de l'arc-en-ciel)

Lirez-vous seulement cette lettre ? Aurez-vous, si c'est le cas, une pensée pour moi ? Je rejoins aujourd'hui mon premier pays - mon père est américain - en quittant le second - ma mère est française.

Choisir entre les deux me déchire, me taire me déchire.

Déchirerez-vous cette lettre ?

Sometimes I'm so sorry to not dare... (je m'en veux de ne pas oser parfois)

So sorry.... (je suis si désolée)

Eva



Il pensait trouver une réponse , il trouvait cent questions.

La première à laquelle il devait répondre le hantait déjà.

Eva, était-elle cette ravissante rousse, si réservée, aux gestes si délicats et qui semblait caresser la surface du thé vert qu'elle prenait chaque jour en face de lui depuis quelque temps ?

Peut-être, probablement, sûrement même...

Eva... Il avait ouvert une lettre pour en découvrir trois.




Eva 2/


Il alla trouver le patron du café, Jean, qui était son ami.
Avant même qu'il eut à fournir une explication qui risquait d'être longue et peu claire, Jean lui tendit une lettre rose, en souriant.

- Je suppose que tu viens pour ça, vu ton air perplexe et cette lettre entre tes doigts
- Mais comment...
- Je ne fais que suivre les consignes de la charmante Eva
- Mais...
- Je n'ai pas le droit d'en dire plus, Dav ( plus personne depuis longtemps ne l'appelait David)

Dav apporta un café double à sa table, offert de bon cœur par le patron qui voulait se faire pardonner son hilarité.
Il ouvrit l'enveloppe avec un empressement dont il se sentit un peu coupable.

- Dav, sourire...
Jean est sympathique et bavard, j'ai même du le freiner pour éviter d'apprendre de sa bouche ce que j'aimerais apprendre de votre main.
J'ai du également le convaincre et me convaincre qu'il pouvait garder suffisamment longtemps un secret.
Dav, Eva, étonnante similitude, ne trouvez vous pas?
Nos prénoms se composent de trois lettres, leurs initiales respectives se suivent et mon "va" trouve son complément inversé en votre "av"
Bien sûr, on ne trouve généralement que ce que l'on veut bien trouver.
Puisque vous me lisez, c'est que j'ai su éveiller votre curiosité, voire votre intérêt.
Avez-vous deviné qui j'étais? je l'espère...
Vous avez su mon prénom avant que je ne sache le vôtre.
Il me parait équitable que je connaisse mon lecteur avant que celui-ci ne comprenne qui est l'auteur.
Saviez-vous que, lorsque votre plume se promène sur le papier, votre voix accompagne sa course en prononçant à voix basse les mots qu'elle dessine?
J'aime votre voix, douce et profonde, autant que les mots qu'elle chuchote.
Vous êtes écrivain et je suis journaliste pour le New York Times.
Comme vous, j'écris, sans prétention mais avec un amour qui me porte à soigner mes textes et à apprécier les vôtres.
Je vous connais Dav, je vous ai déjà lu, entre deux lettres... sourire
Aimeriez-vous me connaitre?
Avez-vous deviné qui j'étais?
Peut-être, probablement, sûrement même...
Lirez-vous une troisième lettre?
Eva

David avala de travers.
Comment...ces mots.. Peut-être, probablement...
Troublant...
Il vit une ombre sur le papier et leva la tête.
Jean souriait encore et lui tendait une nouvelle lettre, rose.


Eva 3/ Dav 0



Dav arracha sans ménagement cette troisième enveloppe, ce fut aisé , Jean la tenant à peine.
Le patron du café attendait, Dav le toisa.

- En aurais-tu une quatrième ?

"Non" répondit Jean, s'éloignant et toujours souriant.

A l'intérieur, une photo d'Eva en noir et blanc, dans un cadre suffisamment neutre pour ne pas éclipser la beauté de la demoiselle.

- Dav, maintenant quelque chose me dit que vous m'avez reconnue et peut-être, probablement, sûrement même, remarquée auparavant.
Vous m'avez vue rousse mais est-ce ma couleur naturelle ?
Impossible à deviner sur cette photo où je suis naturelle.
Je vous écoute Dav, vous lirai je ? M'écrirez vous?
Une lettre ? ou deux ? ou trois peut-être ?
Plus ? vous me flattez...
Moins ? je vous pardonne
M'écrirez vous, Dav ?
M'aimerez vous un jour autant que je vous aime déjà ?

Eva Stanton
25 Apple Street
Manhattan - New York
USA

PS: J'ai écrit un article pour vous, en pensant à vous, vous saurez où le trouver si cela vous intéresse.
Vous pourrez le lire si vous désirez m'écrire

- Jean ! Jean !! Où peut-on trouver des enveloppes bleues ?

Jean éclata de rire , fouilla le comptoir et en sortit des enveloppes, bleues

" Tu en veux combien ? "

Pris de court, Dav ne sut que répondre.


Dav 1/


Jean, inquiet, ne souriait plus.
Dav dit en riant "Donne les moi toutes, on verra" puis il se dirigea vers le juke box et choisit "Let's Stay Together" (Restons ensemble) , une version moderne de la chanson d'Al Green.
Il aimait écrire en musique, en fait il ne savait pas écrire autrement.
Il disposait de 3 minutes et 40 secondes pour écrire une première lettre.
Il écrivait vite, très vite.

- Chère Eva, j'ignore encore comment je vous aime mais je sais que je vous aime.
Le fait que vous ne soyez plus en face de moi me donne toutes les audaces.
Et ces coïncidences, ces similitudes que vous évoquez m'encouragent plus encore qu'elles ne me troublent.
Il en est une que vous ignorez peut-être, probablement, sûrement même...
Je vous écris depuis mon premier pays -mon père est français- pour atteindre le second -ma mère est américaine-
Je vous ai souvent observée, lorsque vos yeux étaient baissés, lorsque votre regard plongeait dans les reflets verts et dorés de votre thé .
J'ai parfois croisé celui-ci, humide et brillant, sortant d'un bain de thé.
Vos yeux m'ont semblé verts et dorés.
Être si timide me déchirait, écrire pour toute autre que vous m'aurait déchiré.
Est-il dans les habitudes américaines que la femme se montre plus entreprenante que l'homme ? Sourire... J'en suis heureux.
Sometimes I'm so sorry to not dare... (je m'en veux de ne pas oser parfois)
So sorry.... (je suis si désolé)


Dav


Dav 2/


Après avoir numéroté l'enveloppe, Dav s'adressa à Jean en lui donnant quelques pièces.
Pourrais-tu faire en sorte que la musique ne cesse que lorsque j'aurai terminé cette deuxième lettre ?

- No problem, répondit Jean, quels morceaux désires-tu ?

- You are the one (Tu es la seule, l'unique, celle...) d'Elliott Yamin, en boucle.

Dav attendit les premières notes pour commencer à écrire.

- Chère Eva, vous le savez puisque vous m'avez vu écrire, je ne peux écrire qu'en musique.
J'ai choisi pour cette seconde lettre la chanson "You are the one" d'Eliott Yamin.
La connaissez-vous ?
Elle dit que j'ai encore du mal à croire à cette bénédiction d'être aimé.
Que vous êtes un ange spécialement envoyé pour moi.
Vous êtes l'étoile qui illumine mon ciel
Vous êtes celle qui m'a fait comprendre
Que l'on peut voler sans ailes
Votre amour me libère
Car vous êtes Celle qui me rend mon unité
Celle de mon cœur et de mon âme

Mes sentiments pour vous sont aussi profonds que le temps qu'ils ont mis, de longs mois, à s'exprimer.
Tout cela est assez inexplicable mais faut-il vraiment une explication ?
A votre droite, il y avait ce miroir, j'y ai souvent admiré votre reflet, à la dérobée.
A la dérobée...lorsque vous vous dirigiez parfois vers le comptoir, j'étais fasciné par le ballet de votre robe, dont vous teniez un pan.
Le tissu en liberté semblait danser au son de votre voix et de votre rire...
Votre rire... Comme une ardoise magique, il effaçait mes peines grimaçantes.
Grimace...Je me suis amusé de votre moue lorsque vous portiez à vos lèvres un breuvage trop chaud...
Vos lèvres... j'ai cru y lire parfois "My love.." , leur souffle m'étant destiné, je le sentais presque sur mes cheveux..
Cheveux...J'ai aimé votre façon de remettre en place cette mèche rebelle qui voilait parfois votre regard...
Votre regard, lorsqu'il croisait le mien... Il me semblait recevoir une flèche verte et dorée allant se loger en douceur au plus profond de mon âme.
J'ai aimé nos mots jamais échangés mais si fortement pensés que je les ai, plus d'une fois, couchés sur le papier.
Je vous ai aimé , avant même de le savoir, avant même de comprendre que je ne vous étais pas indifférent.
Votre lettre, vos lettres, Eva, ont gravé dans mon esprit Les Tables de L' Amour dont le seul commandement est : "Tu l'aimeras et la chériras autant qu'elle t'aime et te chérit"

Eva, je ne sais pas encore comment je vous aime mais je sais combien je vous aime, infiniment...


Dav


Eva et Dav - Dav 3Jean

Dav était sorti quelques minutes respirer l'air parisien , il tentait d'analyser ce qui ne pouvait l'être.
De retour à sa table, il sourit en constatant la disparition de ses deux lettres...
Jean se tenait près de lui maintenant.

- Il me reste quelques pièces, Dav...

- "Staying Power"  de Barry White, merci Jean.

- Chère Eva, vous lisez ma troisième et dernière lettre, j'aime le chiffre 3, il m'a souvent porté chance.
J'ai commencé à vous lire à quatorze heures, je pense avoir terminé de vous écrire à dix-sept.
Trois, comme le nombre de lettres de nos prénoms.
Trois, Toi, Moi et Jean qui tient un rôle important dans notre histoire, je le pressens, comme un ange gardien, rire...
La prochaine fois que vous me lirez, ce seront mes yeux qui se feront parchemin et ma bouche qui prononcera , à haute voix cette fois, ces mots si souvent chuchotés "Je vous aime, Eva..."
J'ai choisi "Staying Power" de Barry White pour sa voix grave, profonde et sensuelle.
J'aimerais que notre première rencontre d'amour, celle qui succède à nos confidences, nos aveux, soit inoubliable.
J'irai vers vous, Eva, chez vous.
Je prendrai le premier taxi à Paris, le premier avion à Roissy, le premier taxi à New-York.
Je serai au dessus des nuages en même temps que vous, Eva..., dans votre sillage.
Je porterai un jean et un sweat noir, je vous imagine en robe noire, légèrement décolletée, échancrée dans le dos, et cette fois-ci je soutiendrai votre regard, votre lumière, je la laisserai me pénétrer...
Et je rêve de notre premier baiser.
Il est presque 17h... j'ai trop tardé par le passé, je veux me rattraper.

A bientôt, à tout de suite Eva, mon amour

Dav

- Jean !

Jean était à ses côtés.
Mais comment fait-il pour se déplacer aussi vite ? songea Dav, perplexe.
Et sa troisième lettre avait disparu !!
Jean lui tendait une revue, Le New York Times.
Il se souvint de la lettre d'Eva lui annonçant qu'il pourrait encore la lire, après ses trois lettres.
Une page était cornée, un article d'Eva Stanton sur la puissance, la force de l'amour.
Elle appuyait son récit de faits historiques, authentiques, soulignant le rôle important de l'amour dans la vie d'hommes et femmes ayant marqué le monde par leurs écrits, leurs œuvres d'art, leurs inventions, leurs interventions pacifiques, la courbure qu'ils avaient su donner à la vie de notre planète.
Dav était fasciné, il finit la lecture de l'article par le postscriptum

PS: Dav, if i'm right, if you are the one, i'm in front of you...
(Dav, si je ne me trompe pas, si tu es bien le "bon", je suis devant toi)

Dav releva la tête lentement, très lentement, son cœur battait très fort et privait son cerveau d'une partie de son irrigation.

Elle avançait lentement vers lui, souriante, vêtue d'une robe noire, légère et satinée, décolletée à l'avant et échancrée dans le dos.
Elle en tenait le pan gauche, laissant le droit danser au rythme lent de ses pas et du rire amoureux qu'elle ne put réprimer devant la mine hébétée de Dav.
Elle était brune avec des reflets roux, elle souffla imperceptiblement et avec grâce sur une mèche rebelle pour laisser apparaitre son regard vert et doré qui soutenait celui de Dav, debout maintenant et ayant repris des couleurs.

- Mais Eva, comment...?
- Chutttt...my love, after...

Elle l'embrassa avec tendresse, avec passion, avec sensualité, avec fougue et il sut que c'était elle, elle savait déjà que c'était lui.
Il avait l'impression qu'ils tournaient sans se déplacer, dans un vertige d'amour.
Ils entendirent comme dans un rêve les trois chansons choisies par Dav, en ordre aléatoire.
L'une disait tendresse, affection, l'autre disait aveu, amour et la dernière sensualité, fougue, passion.
Elles se mélangeaient en un baiser qui dura 3 minutes ou peut-être 3 heures ou encore 3 secondes, le temps devenait insaisissable.
Leurs bouches se séparèrent.
Avant que Dav ne lui pose la question , Eva expliqua avec un délicieux accent américain et d'une voix douce et mélodieuse.

- Je ne pouvais me résigner à prendre l'avion puis attendre ta réponse, Dav.
Il fallait que je sache vite.
Je n'ai pas pris l'avion
Tu avais raison, Jean a joué un rôle primordial, j'ai pu attendre dans l'arrière salle et lire tes lettres sitôt écrites.
Dav, my love....

Ce fut Dav qui l'embrassa et le manège, le vertige de sensations, d'émotions et de musique recommença.

Après ce deuxième et long baiser, ils cherchèrent tous les deux , et sans s'être concertés, les joues de Jean pour y poser un troisième baiser, reconnaissant.
Jean avait disparu.
Un habitué entra. Dav l'interpella.

- Denis, tu as vu Jean sortir ?
- Jean ? je ne connais aucun Jean...
- Mais enfin, Jean, le patron du café...
Denis rit franchement

-Tu devrais moins travailler, Dav ! le patron de cet établissement depuis 3 ans c'est Chris, enfin !

Dav et Eva rirent aux éclats, entrèrent dans le manège d'un troisième baiser, le juke box les accompagnait toujours sauf un court instant où un silence se fit, un ange venait de passer.

FIN

samedi 19 janvier 2019

Finalement (Halloween Blues)


Salvador Sobral 
 Amar Pelos Dois (Aimer pour deux)



Ah! Que pour ton bonheur je donnerais le mien.
Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien !
S'il se pouvait, parfois que de loin j'entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice.

Edmond Rostand

«Cyrano de Bergerac»




Finalement,
Je suis tout seul dans ce café
A me saouler
A ne plus t' espérer
A regarder ces citrouilles vides
Idiotes
Qui se rient de mes amours mortes

Je voudrais t'écrire
Une ligne sombre
Une douleur
Comme une larme de fusain
Qui se moque de mon cœur
Qui se moque de mes mains

Je voulais t'écrire
Une ligne d'ombres
D'un soleil qui croasse
De mon sang qui se froisse,
Se glace

Là, à travers la vitre
Je vois
Un petit moineau qui sautille
De miette en miette
De flaque en flaque

Et mon cœur claque
Se vrille
S'effrite
S'émiette

La pluie froide s'écoule
De place en place, de goutte en goutte
Et mes larmes coulent

De joue en joue
De vers en verre
De peine en peine
De vin en vain

Une jeune sorcière sourit, cruelle
Fardée
Déguisée d'Halloween

Mon cœur
Qui grince
Qui couine

Ma main tremble, blême
Déchire ce maudit poème
Épuise mes sanglots
Efface mes idéaux

Le temps passe
M'alanguit
Me trépasse
Et de passé en passé
Mon cœur se met à saigner

Un petit moineau qui sautille
De miette en miette
De bec en bec
Et d'échec en échec
Mon cœur qui pleure
Et qui fibrille

vendredi 18 janvier 2019

Chanson d'étang (zanciens)



La libellule si frêle, si frêle mais si bleue,
Fait de l'aile à l'étang, l'étang si amoureux.
Le nénuphar géant, si grand, si paresseux,
Baille fort aux quatre vents, les vents si hasardeux.

Les fleurs rient de l'ombrelle, si veule mais si belle,
Qui a peur du soleil, du soleil si cruel.
L'esquif abandonné, si seul et si sensible,
Se berce d'eau paisible et d'eau se berce, paisible.

Le roseau élégant, élégant et agile
Se moque de la brise, la brise si malhabile.
Le chêne tortueux, tortueux et si vieux
Craint nullement le temps, le temps encore plus vieux.

Le blanc cygne royal, si royal mais si fier,
Ne tolère le colvert, le colvert ne tolère.
Le jeune papillon blanc, si blanc, si imprudent,
Ignore l'araignée et ses fils d'argent, et son filet d'argent.

Et la nymphe d'étang,
Quand enfin il est temps,
Prend son bain de minuit,
Prend son bain de la nuit.

Nue et si impudique, belle et si impudique
Elle sait bien que le vent, le vent si caressant,
Se fait bien insistant, oh oui ! bien insistant,
Et son souffle lubrique, oh oui ! tellement lubrique !

Rap&Roll in church



Son jean est ample, épais, à peine moins bleu que le ciel romain.
Et la légère brise qui s'infiltre, par vagues successives nées d'une porte battante, tente sans succès de créer un ourlet sur des pans résistants.
Il dort, il rêve à l'Italie, son Italie, celle du chocolat venant maquiller les lèvres de belles transalpines, avec pour seul pinceau une langue gourmande; celle de vieilles places ensoleillées, rajeunies par des musiques au rythme saccadé et des ballets de corps déhanchés; celle de la mer, de la vie,de la jeunesse.
Il s'est endormi, comme on peut s'endormir à 12 ans, n'importe quand, n'importe où, à l'écart, caché, isolé, à demi allongé sur une pierre froide.
Il s'est endormi, une musique entre les oreilles, paravent d'un ado contre le discours assommant d'un guide blasé.
Il s'est endormi, tombant de fatigue, en overdose de visites trop nombreuses de monuments et d'églises, victime de parents comme peut l'être un adolescent.

Le groupe vient juste de sortir, la porte a fini de claquer.
Le silence est à peine perturbé par le ronflement sourd d'un moteur venant s’essouffler sur un CD en bout de course.
Et ce bourdonnement dans ses oreilles, tranchant avec l'écho de pas résonnant dans une enceinte spacieuse, le réveille.
Il s'étire nonchalamment, déploie des jambes trop longues, en avance de croissance sur le reste du corps.
Il appuie sur "STOP", s'apprête à rejoindre les autres, dans un bus écrasé de chaleur et puis...ils peuvent bien attendre un peu...
Il choisit son morceau favori, presse la touche "PLAY", extirpe en vitesse une paire de Rollers, dormant au fond de son vieux sac à dos, les chausse après avoir arraché sans précaution ses baskets.

Neg'Marron scande un "Lève-toi, bats-toi", il s'élance.
Les premières foulées sont difficiles, le sol trop glissant rend les frictions délicates à maîtriser et puis l'équilibre revient, la cadence devient plus sûre, s'accorde avec la musique, le plaisir peut commencer...
Il prend de la vitesse, se concentre sur le tempo.
Le reflet bleuté des roues de métal, éclairées par un rai de lumière oblique, trace des faisceaux lumineux sur le marbre.
Et il se sent comme encouragé par ces mini spots, sourit à cette pensée...
RAP

"Lève-toi, bats-toi"...demi-tour et flexion
"Il faut être débrouillard" accélération, dérapage
"Même si tu en as assez" crissement,freinage
"Abolition de l'esclavage" tour complet autour d'une colonne
"Sa maman travaille dur" pirouette, acrobatie
"Pas baisser les bras, surtout" toupie rapide au sol

La tête tourne, manège de musique et de vitesse, 2 minutes 30 de bonheur...
Il reprend son souffle, essuie d'un revers de manche quelques gouttes de sueur, appuie sur "STOP"

- "Ludo! Ludo!"

Il faut qu'il se dépêche maintenant, qu'il parte vite.
Mais avant de les retrouver, il jette un dernier coup d’œil complice sur ce lieu saint, piste de glisse d'un instant.

Elles ne  sont pas si mal finalement ces églises...Yo! dit-il en riant.

jeudi 17 janvier 2019

Dispute Virtuelle

AVERTISSEMENT
Les vers qui suivent n'ont rien de poétique et pourraient heurter les âmes les plus sensibles



Bonsoir chérie, comment tu vas ?

C'était bien cette réunion ?
Qu'est-ce qu'on mange ? hum, ça a l'air bon
Alors cette journée ? dis-moi...

Oh rien de spécial, mon lapin
Ces réus n'ont rien d'excitant
Surtout menées par Jonathan
Tiens, sois gentil, sers-moi du vin

Ah oui Jonathan, le beau brun
Le plus nul tireur de Nanterre
Celui-là, dès qu'il voit un sein
Il a la langue qui touche par terre

Faut toujours que tu exagères
Ce Jonathan, il est charmant
D'accord il est un peu collant
Mais pas plus que ta secrétaire

D'ailleurs parlons-en de celle-là
A part apporter le café
En dodelinant du fessier
Dis-moi chéri, elle sert à quoi ?

Quel dommage pour Mossieu Tarzan
D'avoir une telle hérédité
C'est bête, il aurait pu être grand
Enfin, bien plus qu'un chimpanzé

Quand à Stella, ma secrétaire
Tu te fais de fausses idées
Elle est bourrée de qualités
La première étant de se taire

Ben voyons, sois belle et tais-toi
De ton petit mari sois-fière
N'oublie pas, en fin de repas
Une petite pipe comme dessert

Jonat' est peut-être nabot
Mais au moins il est rigolo
Et puis au pieu c'est une affaire
Pas comme ta p.. de secrétaire

Jonat' ? vous êtes donc intimes
Et tu as l'air de l'apprécier
Pourtant au lit, tout l'monde le sait
Il se conduit comme un infirme

Oh pour la tchatche, c'est le meilleur
Volubile et puis si véloce
Mais allongé, pour son malheur
Il est, hélas, toujours précoce

Stella, elle, c'est une princesse
Avec sa langue, avec ses doigts
Toute en douceur, toute en caresses
Çà réussit à chaque fois

Mais va retrouver ta pouffiasse
Et faire collection de morpions
Car il parait que pour la crasse
Personne ne la bat, cette souillon

Et puis ta princesse Hélène
Ne suce pas que des glaçons
Passée seize heures, son haleine
Est plus chargée que du bourbon

Oh, ne t'inquiète pas pour moi
Car au moins avec Jonathan
Je n'ai pas à pousser des aaaah
Et à simuler tout le temps !

Mais ma pauvre fille, dans un mois
Tu iras pleurer chez ta mère
Et puis tu me regretteras
Sans moi, tu n'es bonne à rien faire

Mais mon pauvre enfant, dans un mois
Tu imploreras mon pardon
Tu sais rien faire de tes dix doigts
Sans moi, tu redeviens un con

Que mange-t-on ce soir chérie ?
Du poulet basquaise, mon amour
On est bêtes mais on a bien ri !
Demain, quel est le thème du jour ?

Les engueulades autour du fric...
Tiens, voilà ton verre de vin
Un Château Lafite, c'est divin
Je vais mettre un peu de musique

mercredi 16 janvier 2019

Tu Vuo' Fa' L'Americano


Tu Vuo' Fa' L'Americano - Hetty & the Jazzato Band


Cette reprise d'un vieux standard, interprétée  dès 1956 par le pianiste Renato Carosone, n'aurait pas attiré mon attention sans la présence de  la talentueuse et pimpante clarinettiste, Julie Gayet ! :-)
Incroyable métamorphose de notre ex presque première dame qui ajoute ses talents de comédienne (dans un registre comique qui lui sied à merveille) à sa maîtrise absolue de l'instrument  faisant corps avec elle.
Si la vocaliste, en plus de chanter, parle "con le mani", notre Julie  "nationale"se montre encore plus expressive: déhanchés, haussements de sourcils, sourires complices, manège de tête et de clarinette, twist chaloupé.
Je dois avouer que je cette clarinettiste a totalement éclipsé, à mes yeux, le reste du groupe (j'ai toujours eu un faible pour les femmes sachant faire le pitre, les femmes fatales - version hollywoodienne - méritent amplement leur épithète, elles sont d'un ennui mortel)
Ma...qui vois-je, sur la partie gauche de la scène, faiblement éclairée ?
Francesco, c'est toi dans le noir ?
Tu as l'air triste.
Mais qu'est-ce que tu croyais, hein !? que parce que tu étais président, il te suffisait de gratter sur des cordes de guitare pour fare l'americano ?
Invece no, tu es Francesco Hollande, fait pour la politique*, pas pour la musique !

Forza Italia !

Nous aurions, mais ce ne sont que des suppositions, toutes et tous, au moins  un(e) "sosie", une personne nous ressemblant fortement
Un photographe canadien, François Brunelle, a eu l'idée de traquer les sosies à travers le monde et de les photographier.
Portail d'entrée pour son site ici

* NDLR: Pas sûr non plus....

vendredi 11 janvier 2019

Pascalou


Robert Doisneau (photo recadrée)


A demi allongé sur un pré verdoyant
Les yeux détendus sur des nuages mouvants
Une brindille, couleur sable, glissée entre les dents
Pascal réfléchit et mâchonne le printemps
Pascal repense
A tous ces reproches
Répétés par ses proches
Que va-t-on faire de toi
Demande le père
Qu'allez-vous faire de lui
Demande au père
La mère de celui-ci,
La grand-mère Mélanie
Qui n'a de charmant
Qu'un injuste prénom
Que jamais Pascal ne dit
Pas plus que mamie
Quel gâchis
C'est pourtant si  joli
Mamie Mélanie...
Il ne l'appelle jamais
C'est elle qui l'appelle
Pour un non
Pour un oui
Plutôt
Pour un non
Ceci dit
Qui l'appelle
De sa voix de crécelle
Pour qui se prend-t-elle ?
Cette voix âgée
Qui peine à démarrer
Et fait l'impasse
Sur le "Passe"
Mais s'étale
Sur le "Cal"
Si longuement
Si bruyamment
Qu'elle apeure
Terrifie
Ébranle
Meubles, vaisselle, tables, chaises, murs, tableaux, le vivant et l'inerte, l'intérieur et l'extérieur
Et rattrape les fuyards
Les proies
Directement
Ou
Vicieusement
Par ricochets
De ses ondes acérées.
Mais comment fait-elle
Cette voix
Pour être
Si rapide
Endurante
Percutante
Tonitruante
Sans doute a-t-elle hâte
De quitter
Un corps
Vieilli
Affaibli
Un esprit
Aigri
Rétréci
Ainsi songeait Pascal
Le Penseur
Qui vit
Surpris
Ravi
Dans un nuage
Ce visage d'un autre âge
Celui de Mélanie
Vous nous avez quitté ?
Demanda-t-il
Il a appris
Et compris
Ce que voulait dire quitter
Quitter c'est partir
Quand personne ne vous retient
Quand plus rien ne vous retient
Et même pas
Parfois
La vie
Mais il y a un autre quitter
Quitter Marcel
Son vieil ami
Son grand ami
Son bel ami
Son meilleur ami
Son seul ami
Quitter Marcel c'est partir
Quand tout vous retient
Quand partir est comme vieillir
Marcel
Le seul
A l'appeler Pascalou
D'une voix
Grave
Tendre
Chantante
Aimante
Qui s'attarde
Sur le lou
Avec un accent
Si charmant
Qu'il séduit
Attire
Éveille
Apprivoise
Meubles, vaisselle, tables, chaises, murs, tableaux, le vivant et l'inerte, l'intérieur et l'extérieur
Les fuyards et  les proies.
Marcel
Que Pascal
Ne comprend pas
Parfois
Mais admire
Toujours
Marcel qui ne dit
Jamais
Jamais
Jamais du mal des autres
Marcel qui ne se plaint
Jamais.
Dire  le mal
C'est en faire à soi-même
Dire le bien
C'est en faire à tous
Voilà ce que dit  Marcel
Parfois
Pas souvent
Marcel n'aime pas répéter
Ces choses-là
Qui vont de soi
Que l'on doit garder
Pour soi
Il préfère les rappeler
Par un sourire
Un silence
Un regard
Un égard.
Marcel
Qui vit
A l'écart
Seul
Qui parle
A son fils
De son fils
Seul
A sa femme
De sa femme
Seul
Qui la trouve
Jolie
Bonne.
Tu parles ! se dit Pascal
Une peau de vache !
Bonté divine !
Marcel devine
Ce que Pascal
Ne dit pas
Même pas tout bas
Marcel alors raconte
Ce que l'on ne voit pas
Une tâche de naissance
En forme de cœur
Sous le sein gauche
Près du cœur
De sa  femme
Et qui n'a cessé
De grandir
D'embellir...
Le nuage Mélanie est parti
Un nuage allongé occupe
A présent
L'espace laissé vacant
Un nuage grimaçant
Un rictus
De cumulus
Celui du père
Accusateur
Que va-t-on faire de toi ?
Tu ne sais rien faire de tes dix doigts !
Quand Pascal s'en plaint
Marcel sourit
Et lui montre ses mains
Grandes
Terreuses
Calleuses
Noires
Rouges
Blanches
Labourées
Sillonnées
Veinées
Modelées
Par le travail
De la terre
De l'argile
Du  bois
Du plâtre
Par le labeur
De l'agriculteur
Du sculpteur
Du rêveur
Puis, il les compare avec celles de l'enfant
Ce sont les mêmes, juge-t-il
Pascal aime donner au bois
Des ailes
Des pattes
Des têtes
D'oiseaux
De moutons
De chevaux
Pascal ignore comment cela se produit
Et s'émerveille toujours du résultat
Il a appris
En regardant
En observant
En écoutant
Marcel
En regardant
En observant
En écoutant
La matière
Ses plaintes
Quand il est maladroit
Ses soupirs d'aise
Quand il est juste avec elle
Je serai sculpteur ? agriculteur ? demande-t-il
Tu seras poète, répond le vieil homme
Poète ?
C'est mieux que sculpteur ?
Aussi bien qu'agriculteur ?
Marcel sourit
Pascal sourit
Sans savoir pourquoi
Sans vouloir comprendre pourquoi
Et son sourire grandit, s'épanouit, s'embellit
C'est sûrement cela, la poésie
Songe-t-il...