samedi 17 décembre 2016

Quatre mariages et un mariage


Vous connaissez probablement le poème émouvant de Wystan Hugh Auden , "Funeral Blues", poème récité dans "Quatre mariages et un enterrement".

Je m'en suis  inspiré en inversant son message.



"Every Breath You Take" interprétation Akram Sedkaoui




Déclenchez la marche du temps
Demain n'est plus fils du néant
Carillonnez toutes les cloches
De ville en ville, de proche en proche

Bénissez donc le trente et un
Implorez l'aide du destin
Allumez des cierges d'espoir
Qu'il soit gravé dans nos mémoires

Faites s'envoler les tourterelles
Pour annoncer la bonne nouvelle
Qu'ensemble elles décrivent dans le ciel
En vol albâtre ces mots: "C'est elle"

Pour un jour, soyez Baudelaire
Faites des rimes, faites des vers
Ciselez vos phrases, sculptez vos mots
Qu'elles soient diamants, qu'ils soient émaux

Allez réveiller vos voisins
Faites sonner tous les tocsins
Bannissez toute nuance de noir
Car aujourd'hui, il faut y croire

Allez cueillir les plus belles fleurs
Maquillez de bleu votre humeur
Habillez-vous de doux parfums
Croisez vos cœurs, croisez vos mains

Accrochez des étoiles aux cieux
Colorez-les de merveilleux
Lancez des sourires dans le ciel
Éclatants comme des soleils

Enivrez-vous de boisson forte
Ouvrez fenêtres, ouvrez les portes
Enivrez-vous d'amour et d'eau
Brûlez vos peines au chalumeau

Rappelez tous vos souvenirs
Ne gardez que ceux du plaisir
Balayez vos ressentiments
Car la vie commence maintenant

Convoquez les vents de Bretagne
Mariez les à ceux d'Espagne
Dressez les mers, dressez les flots
Voyez ce ballet d'air et d'eau

Pardonnez à vos ennemis
Offrez présents à vos amis
Parlez aux chats, parlez aux chiens
Pleurez de joie ou pour un rien

Faites tourner tous les cerceaux
Aux doigts faites glisser les anneaux
Frappez les touches blanches des pianos
Jouez des Si, jouez des Do

Embrassez les arbres, les passants
Aimez la pluie, souriez au vent
Accrochez aux cous des guirlandes
Faites de ce jour une légende

Mettez en route tous les manèges
Brisez la glace, fondez la neige
Transformez en fleuves les ruisseaux
Et en cascades tous les cours d'eau

Allumez lampes,ampoules,néons
Faites hurler tous les flonflons
Décorez les pieds des sapins
Noël est en avance d'un train

Que les églises soient cathédrales
Et que le verre devienne cristal
Que les naissances soient toutes fleuries
Et que les deuils soient interdits

Déclenchez des rires d'enfants
Qu'ils fassent écho à ceux des grands
Fermez vos yeux, ouvrez vos sens
Soyez prêts pour cette renaissance

Adoucissez les aquarelles
Faites-les nouvelles, Faites-les pucelles
Copiez Monet, Boticelli
Sur le chevalet de la vie

Polissez les galets des grèves
Faites les sautiller sur les vagues
Qu'ils étincellent tous vos rêves
Comme des diamants sur une bague

Enflammez tous les vieux volcans
Déchaînez les jeunes torrents
Coulées sur des pentes ravinées
D'eau et de feu en douce apnée

Elle est mon jour, mon soir, ma nuit
Les heures, les minutes de ma vie
Elle est ma cadence du temps
Mon cœur et tous ses battements

Au mois d'octobre, au dernier jour
Tremblez, vibrez, vivez d'amour
Elle est la seule, celle que j'attends
Mon seul repère, ma Rose des Vents

vendredi 16 décembre 2016

Horomscope - Partie 1, les signes hâlés

Horomscope précis et rigoureux
Valable un jour de la semaine prochaine , au choix 
(Deux, exceptionnellement, si vous fêtez  votre anniversaire )


       Bélier
La journée a débuté en fanfare  -vous l'avez constaté-, la troupe de majorettes de votre commune ayant décidé de s'exercer sous vos fenêtres dès poltron minet .
Essayez de conserver votre mauvaise humeur matinale, elle vous sera utile lorsque vous croiserez le maire, vers 9h58.
Vous le reconnaitrez aisément, il sera le seul à afficher un air réjoui et a choisi, aujourd'hui, une moustache jaune paille.

Si vous êtes né au dix-neuvième siècle, félicitations !
Pour votre vue, si vous lisez ceci
Pour votre ouïe, si on vous le lit.
    
    Nombre de chance : 5  
Votre couleur: Cacahuète grillée
    

    Taureau
   
Votre goût immodéré pour les boissons gazeuses sera à l'origine d'un hoquet disgracieux, entre 17h05 et 18h03.
Évitez, pendant ce créneau horaire, une sortie publique et toute activité physique intense.
Bonne nouvelle: en soirée, un chewing-gum, que vous aviez égaré depuis de longs mois, réapparaitra 

Si vous êtes né sous césarienne, exercez-vous à épingler, sans vous blesser, une médaille sur le revers de votre veste, vous serez prochainement honoré par les Palmes académiques.

    Nombre de chance :  
Votre couleur: Coca-cola, légèrement éventé.
  

  Gémeaux
Quelle belle surprise aujourd'hui !
Vous vous réveillez avec un délicieux accent provençal, pagnolesque, pour la plus grande joie de vos proches et,  si vous l'aviez déjà, vous aurez tout de même le plaisir de converser avec des amis, d'origine parisienne, qui ne l'avaient point.
Avocats, évitez les plaidoiries.
À 16h54, vous recevrez un appel téléphonique, inutile d'y répondre, ce sera une erreur.

Si vous êtes né  avant terme, un rossignol se posera sur le rebord de votre fenêtre à 18h15 et sifflotera les premières notes de "Marinella" avant qu'un voisin, traumatisé par des années de "Petit Papa Noël", ne le fasse déguerpir.


    Nombre de chance :  Fanny
Votre couleur:  Dorée fougasse

     Cancer
    

Restez positifs aujourd'hui, vous en aurez besoin, et n'oubliez pas votre parapluie.
En effet, une pluie ciblera exclusivement les natifs de ce signe, provoquant moqueries et insultes (certains pensant que vous agissez ainsi pour attirer l'attention)
Pensez au dicton "Après la pluie, vient le beau temps" pour passer devant tout le monde lorsque vous trouverez  dans une file d'attente extérieure.
À 11h11, un magnifique arc-en-ciel sera visible sur votre portion de ciel, au dessus de votre parapluie.

Si vous êtes nez à Grasse, une longue recherche aboutira.
À 16h32, une erreur de dosage et d'ingrédients, commise par votre commis, créera un  subtil et inédit parfum.
Guettez ce moment avant que votre employé ne cherche à corriger son étourderie.


    Nombre de chance :  666
Votre couleur:  Jaune dent nicotinée
  

NDE 2/2


Il fut gracié par la pie mâle qui coupa court – et de façon moins douloureuse que la femelle - à tout malaise en lui donnant l’absolution d’un raccourci payant : « Ah ! Le prix du fuel à la station… »…
Julie avait enchainé sur les expériences interdites et scientifiques que subissait encore le règne animal ; la combinaison de deux facteurs, l’érosion d’un sujet aussi souvent débattu qu’il ne l’était point (leurs trois avis étant tragiquement convergents) et le premier bâillement de leur invité (ressenti comme une offense sans antidote) provoqua un silence.

Sa deuxième tentative fut couronnée d’un succès aussi soudain qu’ inattendu.
Il venait de revoir « L’expérience interdite » qui relatait l’histoire d’un brillant étudiant en médecine, arrivant à convaincre quelques-uns de ses condisciples de l'aider à provoquer son propre arrêt cardiaque pour atteindre un éventuel au-delà.
Son génie fut de rappeler un casting – Julia Roberts pour monsieur, Kevin Bacon pour madame – qui acheva sa victoire.
A défaut d’être nouveau, le thème de la discussion avait cette qualité d’être basé sur des croyances et de prétendues expériences (et leur interprétation) - rien de vérifiable et donc tout de contestable, de passionnant –
La conversation fut accrochée, heurtée, fédératrice, rassembleuse, animée, véhémente, sonore, tonitruante.
Il faillit s’agenouiller et lever les yeux au ciel de reconnaissance quand il vit ce qu’il n’avait jamais vu auparavant, le couple d’inséparables se prendre le bec et comparer la richesse de leur vocabulaire respectif en matière de volatiles , leurs bouches dirigées un peu plus tôt dans la soirée dans sa direction, comme deux canons expédiant des boulets imparables, se faisant maintenant bouche à bouche, dans un combat de courtes (l’échange était vif) haleines.

Sa jubilation atteignit son apogée quand le gros chat bouddha, intrigué par ce vacarme indécent et intéressant, revint, avec une célérité – inhabituelle et dangereuse pour un cœur atrophié - comparable à celle d’un fauve fuyant un combat déloyal contre un moustique, miauler comme on applaudit et rechercher une caresse inédite, obligée et complice, auprès de l’invité salutaire.
Il les quitta avec cette phrase surréaliste et sincère pour lui, provocante et insultante pour eux
 « Merci ! Je me suis bien amusé… »

Sur le trajet du retour, il fit des efforts pour conserver sa bonne humeur en chassant l’image de sa prochaine invitation dans la famille « Je pédale » , père, mère et fils, où l’attendait un repas sain et savamment équilibré de lipides, glucides et protides, le tout dans un décor de roues de bicyclettes et de maillots jaunes ou à pois , qui s’achèverait par l’étude du prochain parcours d’une révolution qui – Europe oblige – n’était plus seulement française ou bien sur les difficultés que connaissaient certains coureurs à prouver la salubrité de leur urine et leur innocence tant était détestable l’acharnement médiatique et jaloux d’une presse racoleuse contre ces pauvres diables..

La route était luisante, glissante.
Il évita la somnolence hypnotique d’un ballet d’essuie-glaces en écoutant le chant de son oiseau nocturne préféré, Macha Béranger, qui revivait grâce à de précieux enregistrements.

23h30, l'heure était suffisamment tardive pour être discrète.
Il aimait la voix grave et suave, enrouée de tabac, au débit rassurant et protecteur – à elle seule un pardon ou un réconfort pour l’auditeur –

Il était sous le charme puis sous le choc quand il reconnut le pépiement larmoyant de Julie !
David avait claqué la porte, peut-être pour aller retrouver l’atmosphère enfumée, bruyante ou silencieuse, vivante ou déprimante, solitaire ou peuplé de possibles conquêtes, d’un café .

Lui s’était penché pour augmenter le son trop faible qui devint immédiatement insupportable et lumineux. Il vit le camion, dans un silence total, basculer.
Le ciel aussi bascula, et la terre, et la lune, et les arbres, et la route… et le ciel et la lune et les arbres et la route…
Il songeait, se souvenait d’un Michel Piccoli dans "Les choses de la vie " de Sautet.
Et le ciel et la lune et les arbres et la route et le silence…
Et sa mère et un cheval de bois et un chapiteau …
Et sa mère, un cheval de bois, un chapiteau et une musique d’orgue, un orgue de barbarie…
Et la lumière blanche, aveuglante, ni accueillante, ni hostile.
Il marchait sans joie ni crainte vers elle.
Il voyait un panneau lumineux géant sur un mur immense.
Devant cet écran, se trouvait une personne – comment la définir ? – il n’arrivait à percevoir que son visage, blanc, ovale et sans relief.
Aucun des sens n’était présent, ni ouïe, ni odorat, ni vision, ni bouche.
Rien, une pleine lune.
Et pourtant, cette lune l’observait et il reconnaissait des millions, des milliards de personnes, comme si elles lui étaient connues.
Cette lune l’observait et attendait.
Il détourna son regard de ce visage inexpressif , interrogateur et perturbant pour étudier l’écran. Trois compteurs défilaient, deux d’entre eux étaient croissants, leurs nombres étaient colossaux ; le dernier affichait "60 " et allait vers zéro.
Il appliqua sa main sur ce dernier, il connaissait intuitivement la règle, la règle mais pas l’enjeu.
A zéro, il entendit un bruit assourdissant et vulgaire d’allégresse.
Pas de tintement délicat de cloches ; pas de chœur divin ou de dégradé d’une harpe.
Non ! L’enjouement grossier, rustique et familier d’une fanfare bavaroise.
Et sur le panneau lumineux un affichage inutile car répétant ce qu’il savait déjà
« Bravo, vous avez gagné, vous êtes Dieu »
Et sa main droite, qui avait quitté l’écran, était puissante, auréolée de pouvoir.
Il scruta les trois compteurs, d’humains, de temps écoulé et le compteur de décision qui affichait de nouveau " 60 " et allait vers zéro.
Et il savait d’instinct que les deux premiers seraient mis à blanc si, dans moins d’une minute, sa main divine n’avait renoncé à son privilège en pressant le troisième.
Il chercha une aide à son jugement dans le regard vide d’expression et lunaire.
Le regard était baissé.
Cinq, quatre, trois, deux, sa main se rapprochait du compteur, un, …
Il ressentit une douleur effroyable, ouvrit faiblement les yeux, aperçut dans une vision troublée un visage lunaire puis reconnut Julie et l’entendit crier : « David, appelle un médecin, il s’est réveillé ! »
Il était sauvé et avec lui le monde entier…

jeudi 15 décembre 2016

NDE 1/2


Kate Havnevik - Grace

Surprenante soirée...

Il avait hésité à s'y rendre mais la recherche du prétexte inattaquable, justifiant son absence, surpassait en angoisse celle de capituler.
Et puis la perspective d'être entouré de portes Dogon, de moulins à prières du Tibet, de bogolans maliens, de sabres chinois et de tentures japonaises avait dissipé ses dernières réticences, les plus coriaces, à vivre quelques heures harmonieuses d'ennui.
David et Julie avaient ce talent, qu'il jalousait un peu, de rendre frères des objets qui ne l'étaient point, de marier cultures et textures, le bois et le fer, le sombre avec le clair.
Les plats étaient raffinés, servis dans une vaisselle blanche, à la géométrie imaginative et aux proportions adaptées aux parts délicates qui venaient la colorer au dessus d'un chemin de table , au parcours accidenté, composé de lamelles de bambou qui semblait être patiné de suie.
Les odeurs d'encens luttaient avec celle du tabac.
Des bougies, larges et difformes, s'épuisaient à faire vivre des ombres dansant sur un ciel cotonneux de moulures et corniches.
Le repas était végétal, pacifique et explosif de saveurs aux unions audacieuses - cannelle et gingembre, menthe et origan - pour son palais exercé aux arômes de sucre et de feu.
Passée l'extase, sans cesse renouvelée, de ce rite initiatique et gastronomique, recueilli et courtois, feutré et délicat, arrivait inévitablement son désir... Celui de fuir, pendant qu'il était temps et pour que soit intact le futur souvenir de cet apprentissage culinaire, celui de fuir l'ennui...
Car ses hôtes, charmants et raffinés dans l'art du décor et de la table, proposaient comme digestif une longue série de platitudes arrivant même à faire bailler le gros chat bouddha de la maison qui ne tarderait pas à quitter sa paresseuse sagesse étendue sur un coussin rouge et dont les motifs anciennement dorés et maintenant griffés témoignaient pourtant de l'attachement du félin, dégénéré, pour une mollesse pourpre.
Le matou triomphant , lui, pouvait échapper, d'une allure dédaigneuse, à un discours ronronnant et tourner le dos à sa maitresse sans aucune réprimande, bien au contraire, puisque son départ s'accompagnait d'une ultime caresse de celle-ci en un geste lent que rendait possible une démarche animale aussi peu alerte que celle d 'un fauve repu recherchant l'ombre bienfaisante.
Et le bouddha lui signifia une sympathie moqueuse et compatissante d'un dernier regard complice et luisant avant de disparaitre.
Il fut un auditeur encourageant,  sachant ponctuer son attention (reconnaissance du ventre) d'une gestuelle variée et de réponses évasives, assez proches de l'onomatopée.
Le couple était bavard, parfaitement rôdé et le passage du témoin, volant de bouche en bouche, arrivait à le faire sourire...La synchronisation était parfaite.
En général, dans la soirée, il avait droit à trois interventions, pas plus.
Le premier essai fut tragique, autant qu'aurait pu être drôle son histoire menée à son terme.
Mais son ébauche fut suivie du regard assassin et désapprobateur de la femelle pie.
Durant un bref instant interminable il vit Ju Li, jeune guerrière, s'emparer d'un sabre chinois et, d'une rotation porteuse de force et de rage, venir punir une langue hérétique.
Premier échauffement, premier claquage.

(à suivre)

mercredi 14 décembre 2016

Lucie


Lucie aime la pluie
Le soleil et le vent
Son sourire est pareil
A la lumière en fête
Et l'éclat de ses yeux
Quand s' incline sa tête
Dévoile un ciel si bleu
Que tous les océans
Rêvent de poser leurs lèvres
Sur cette clarté des Dieux
Que seul, un jour, possède
Le regard d'un enfant

mardi 13 décembre 2016

L'amour, Peynet ou Doisneau ?                Acte 2- Peynet




















Peu de temps après avoir été ébloui, à jamais, par les photographies de Doisneau, j'ai découvert et aimé, progressivement, durablement, les dessins de Peynet.
Au milieu des années 60, le monde semblait radieux (comparé à celui d'aujourd'hui), lumineux.
Le présent était séduisant, le futur prometteur.
Halte-là, je vous entends, Christophe, Emmanuel, mes deux garçons,  pleurer (comme beaucoup de jeunes) cette époque révolue et nous reprocher d'en  avoir laissé que des miettes.
Je comprends votre fascination en découvrant ces images d'archives, le défilé de starlettes à Cannes, la moue et le sourire ravageur de cette débutante au décolleté audacieux et à l'encolure  Bardot ou encore  le charme latin et pulpeux d'une Sophia Loren, à la poitrine aussi prospère (Home made) qu'une économie en plein essor
Ok, c'était Amour, gloire et beauté, soleil et plein emploi.
Oui mais...
J'allais à la messe tous les dimanches matin, tout manquement étant sévèrement puni par les autorités divines (parait-il) , par l'autorité parentale (la preuve en était faite)
Vous n'avez pas connu cette torture:  devoir écouter, dans une église aussi froide qu'un tombeau, la voix chevrotante et exaspérante d'un vieux prêtre, aussi aigre que son vin de messe, vin qui  semblait  s'accumuler dans un appendice nasal,  ecclésiaste et écarlate, aussi bouché que l'était, probablement, le saint breuvage.
Et quand, d'une voix nasillarde, il entonnait un cantique et nous encourageait (nous exhortait, plutôt) à masquer son chant par le nôtre (rendons grâce à sa lucidité), arrivait alors l'heure de la  consolation et de la revanche, de la cacophonie naturelle (nullement préparée).
Loué soit le royaume des cieux par nos chants, au royaume de l'à-peu-près peu exigeant, délicieusement approximatif, fredonnant phrases ou syllabes inconnues, appuyant avec exagération et  fierté celles que l'on connaissait le plus et qui, par bonheur, avaient le bon goût de mettre fin au supplice en laissant une dernière et bonne impression ("Et avec votre esprit ♪♫♪♪♫" "Nous  rendons grâce à Dieu ♪♫♪♪♫")
Je n'ai jamais compris l'énigmatique compliment du père Bernard qui, à ma sortie de l'église, posait sa main sur ma tête, me souriait en me félicitant
"Tu as bien chanté, aujourd'hui, Pierre"
Je le soupçonnais, alors, d'être  un sourd non muet, la copie inversée du Bernardo de Zorro.
A moins que le petit plaisir, sadique, de ce prêtre ne fût, pendant l'immobilisation de sa bénédiction élogieuse, d'attendre l'arrivée subreptice de l'espiègle et joufflue petite Corinne, experte dans l'art de me pincer les fesses et néophyte en amour vache (malgré ses grimaces d'inspiration bovine)
Imaginez aussi l'inexistence de micro-ordinateurs, de tablettes, d'Internet.
Pas de téléphones portables, à peine quelques téléphones fixes, une seule chaine de TV, en noir et blanc, aux horaires de diffusion limités, peu ou prou de 19h à 24h.
On faisait comme on pouvait, on s'amusait comme on pouvait.
Nos plaisirs étaient simples, tel celui qui consistait, un dimanche où la diffusion exceptionnelle d'un film en milieu d'après-midi  était justifiée par le mauvais temps parisien (dont profitait tout le monde), à attendre que ma mère soit confortablement installée devant le petit écran (qualificatif amplement mérité alors) pour que l'un de mes frères ou moi-même ne fasse sonner le carillon de la porte d'entrée puis que les deux autres, accourant et ouvrant celle-ci, ne s'exclament "Tata ! tonton!", exclamation très vite suivie de celle de ma mère dont la frustration s'exprimait dans un juron à peine retenu "Et me...!"

Si Doisneau fut mon premier coup de foudre photographique, Peynet fut ma première gifle de BD.
Celle que je reçus de ma mère qui me demanda ensuite (c'était ainsi, la gifle précédait toujours la question, annihilant tout espoir de l'éviter par une justification)
 « Mais qu'est-ce qui t'a pris de déchirer cette page de magazine ? »
Cette page, celle du magazine Paris-Match, contenait un trésor, un dessin de Peynet, un peu coquin (son amoureuse  y exposait sa poitrine nue)  et la réaction de ma mère a éclairé, quelque peu, le sens de la seconde partie de la devise  "Paris-Match: Le poids des mots, le choc des photos"

Comme il me plairait de pouvoir remonter le temps et glisser une répartie  (facile mais ô combien tentante) que mon jeune âge était impuissant à imaginer (et s'y ajoutait, sans doute, la crainte, pour une de mes deux joues, de se colorer autant que l'autre)  "Désolé maman si je t'ai Peynet...".
Et la joie d'une telle répartie se serait gonflée d'orgueil enfantin en constatant l'incompréhension maternelle de ce very private joke.

Paris-Match était Le magazine du salon de coiffure où se rendait ma mère, sa suprématie ne lui  était que rarement disputée et, lorsque cela se produisait, il s'agissait immanquablement du même  trouble-fête, le surréaliste (à mes yeux) roman-photo "Nous deux".

J'adorais accompagner ma mère au salon  de coiffure et l'implorais toujours d'accepter ma présence.
Elle refusait systématiquement, pour se faire prier et laisser mijoter (comme il se devait) mon insistance, pour  feindre l'embarras et cacher habilement sa joie et sa fierté d'exhiber un si bel enfant puis de collecter ensuite, comme autant de bons points, les louanges habituelles, renouvelées, des clientes, de la patronne et des employées.
Ces louanges  m'étaient destinées mais, bon prince,  je laissais ma mère se les approprier pour assurer mes prochaines incursions dans cet univers féminin.

La raison principale de mon intérêt avait pour nom "Nancy", une jeune et jolie coiffeuse, au prénom délicieusement américain.
A cette époque, le modèle du bonheur était importé des USA et se mâchonnait (tu veux un ch'wing ?) ou se buvait (gazeux et bien frais).
Nancy était menue, vêtue de noir, court en haut et court en bas (avant que c'en soit la mode) et paraissait, comme l'amoureuse de Peynet, être sortie la veille du Couvent des Oiseaux et, simultanément, être suffisamment délurée pour étourdir de désir tous ceux qui l'approchaient (et pas uniquement les poètes)
Le ravissement que j'éprouvais à admirer ses belles jambes nues s'opposait à mon désir de cacher les miennes.
Je guettais avec impatience le jour où ma mère aurait décidé qu'il était enfin temps, pour moi, de porter des pantalons longs et de devenir un homme.
Cet amour prépubère était encouragé par l'attention particulière que me prêtait Nancy et cette sensation, nouvelle et étrange, de plaisir qu'elle m'offrait par une tendre étreinte, enfouissant  ma tête contre sa poitrine à demi nue, ferme et tiède.
J'avais pourtant été, à de nombreuses reprises, serré, enlacé, étouffé par le confort  moelleux de poitrines bien plus opulentes qui appartenaient à ces clientes assises, côte à côte, sous  des  casques de séchage bruyants, aux allures futuristes.
Clientes dont la séduction était mise en péril par la présence disgracieuse de bigoudis et de filets à cheveux, ce qui les rangeait définitivement dans la catégorie "mamans", la preuve m'étant fournie par leur étreinte que je ressentais maternelle, jamais sensuelle.

Cette différence de sensation, d'interprétation peut être décelée dans l'œuvre de Peynet.
Peynet est poète mais également libertaire, prudent et audacieux, rêveur bien vivant.

Cette dualité ne fut , hélas, jamais reconnue par ses pairs, moqueurs et railleurs, qui ne virent pas plus loin que le bout de leurs crayons, Siné en tête qui désirait "assommer à coups de marteau ces amoureux maudits".

Peynet était rusé, malicieux.
Ses dessins ne furent jamais censurés par la presse grand public.
En ces temps puritains, avant que ne déferle un vent de libération sexuelle, aucune voix ne s'est jamais élevée pour protester contre ce jeune couple, romantique, charmant, entouré d'anges et d'oiseaux,  de petits cœurs, d'arbres et de chaises de square, de  musique en kiosque, ces amoureux bénis des cieux et des dieux, amoureux qui n'étaient ni fiancés, ni mariés mais couchaient ensemble, Elle étant loin d'être passive.

Peynet a réussi ce pari impossible: l'équilibre heureux entre le sentiment amoureux et le désir, la tendresse et la sensualité, l'enfant et l'adulte, la poésie et la vie, la contrainte et la liberté, le visible (ce qui s'affiche)  et l'invisible (ce qui doit être deviné).
Son dessin est pareil à nul autre, immédiatement identifiable, et sa popularité, jamais démentie, gagnerait à être défendue par tous les amoureux du monde entier et pas seulement les transis.

lundi 12 décembre 2016

Sammy


Oops, je crois bien avoir fait une bêtise.
Je suis où, là ?
Mon maître a laissé sa  machine allumée (je m'demande ce qu'il lui trouve, pfff) et je suis entré.
Ça va barder !
Pourtant, moi je suis tout petit et tout gentil...
On peut faire pipi sur les blogs ? Trop tard, c'est fait...
Où est  la sortie ? Ayé ! j'y vais (vous dites rien, hein ?)