vendredi 20 septembre 2019

Toscane

C'est  l'île du printemps,
Où les mers sont des plaines
Les clochers des rochers
Où meurent toutes les peines.

Des torrents de verdure
Inondent ses ruelles
Et le vent y frissonne
Des notes de bruyère.

La lumière, adoucie,
Semble être née la veille
D'une caresse arrondie
De collines vermeilles,
Sentinelles assoupies
Et mères éternelles.
.
La terre ocrée sommeille
Sur la pierre vieillie
De paisibles chapelles
Où le temps s'engourdit
Et s'installe, fidèle.

Lorsque survient la nuit
L'olivier, apaisé,
S'exile dans l'oubli
Et là-haut, le cyprès
Qui s'éveille, s'agrandit,
Donne au ciel un baiser
Que l'ombre de deux ailes,
Étourdies, lui ravit.

dimanche 3 mars 2019

Blanc

Blanc
Premières impressions rétiniennes, premières clartés de vie, premiers points de lumière, premiers repères, révélation du jour.

Blanc
Ciel délavé au bleu effacé, décoloré de chaleur et d'infini de ces plages sans rivages dans des déserts n'ayant pour mer que des cieux d'un enfer brûlant et aveuglant le promeneur imprudent, égaré et solitaire.

Blanc
Sillage de voie lactée, notre mère galaxie , mariée à l'univers et qui promène sa traîne sur le sol noir de l'espace en filament incandescent traçant la marche du temps.

Blanc
Rondeur d'une lune se maquillant d'argent le soir venu.
Comme des étoiles, grains de beauté sur une peau nocturne d'un ciel d'été.
Ruelles espagnoles, écœurées de soleil, où le silence de midi colporte les souvenirs des bruits de fête de la veille royalement ignorés par le pelage sombre d'un chat avide d'une mollesse chaude et paisible.
Pavés éblouissants de villages grecs des Cyclades, escortant l'escalade délicate de pentes abruptes par de vieilles silhouettes endeuillées et courbées vers un sol lumineux.

Blanc
Amour d'une mère s'écoulant en tétées.
Premières dents de lait perçant dans la douleur des gencives roses et vierges.
Tentures nuptiales, toges virginales, marbre ou stuc de temples d'Athènes aux colonnes pointant vers l'olympe.

Blanc
Comme la rage de l'écume d'une mer en colère qui se dresse sur sa crête.
Comme des jets de pierres de cieux tourmentés qui crépitent leurs grêlons.

Blanc
Sourire édenté d'un piano de bar, swinguant la douce nostalgie des villes endormies.

Néons en serpents de l'aurore au reflet dansant sur des miroirs de pluie évanouis à terre.
Bâtons de craie , premières lettres de liberté, d'évasion, dessinées au tableau noir, premiers dessins de rue pour des enfants reliant le ciel à la terre sur un chemin de marelle


Blanc
Douceur de galets polis et aplatis rêvant du tremplin de paumes les enlaçant avant de les libérer dans des sauts joyeux et rasant la surface d'étangs rafraîchissants.
Délicieuse torpeur lorsque, allongé sur du vert, on scrute une toile de nuages moutonneux, y lisant des visages amis ou belliqueux, inconnus ou disparus, fuyant avec le vent après s'être emparés d'une partie de notre âme.

Cimes immaculées, inaccessibles au commun des mortels, refuge de vols planés respectueux du silence.
Matins floconneux de Noël où je retrouve dans des rues désertes et pacifiques le calme et la sérénité d'églises joyeuses.

Prairie humide et givrée où traîne un coquelicot solitaire, faisant d'un champ le drapeau du pays du soleil levant.

Blanc
Comme les cheveux de ma grand-mère maternelle, ramassés en chignon, telle une décoration de Noël parfumée d'amour et de lavande.
Douceur du sucre, crémeuse, onctueuse.
Attrait du sel acheminé par des étiers serpentant les marées.


Blanc
Comme le fondant d'une mie de pain, le pain, celui de mon enfance
Je me souviens...
De cette odeur, de cette saveur et ces nuances ambrées
Mes frères et moi, nous allions jouer, nous cacher, dans les champs de blé doré.
On trébuchait, on s'y roulait, massacrant le précieux épi.
Cela n'amusait guère notre grand-père.
"Le blé, c'est la vie, le pain de chaque jour, de chaque bouche."
Toute une vie...
Enfant, il est encore trop chaud, moelleux comme une brioche, appétissant comme un gâteau.
Adulte, il est robuste mais la lame y trace sans peine des sillons de vie, de partage.
Âgé, il est coriace et tenace mais sait s'assouplir dans le lait du soir.
La pain de chaque jour, le pain de toute une vie...


Blanc
Comme les lilas de mai qui reviennent parfumer, en souvenirs fidèles, les amours de printemps.
Comme l'amaryllis , libre et sauvage, que caressent fièrement les vents de l’île de Madère.

Blanc
Comme une pause musicale, silence nourri de l'avant , prometteur de l'après, respiration d'émotion.
Comme une page qui me fait les blancs doux , rêvant d'être noircie
Comme le visage du mime Marceau, Pierrot blafard à la bouche rouge sang et au geste aérien et délicat.
Comme la canne de ce petit bonhomme vêtu de noir, à la moustache timide, et qui a secoué de rire et d'émotion les écrans des jeudis de mon enfance par ses mimiques touchantes ou hilarantes ou par l'infinie tendresse d'une rose blanche qu'il offrait en se trémoussant de gêne à sa belle.

Blanc
Mélange de toutes les couleurs, ami et frère du noir.

Blanc
Comme le sourire au bonheur éclatant et contagieux de ce petit brésilien jouant d'un rien, d'une pelote de chiffons et de papiers.
Comme le sourire de mes enfants, ravageant mon cœur.

Comme mon drapeau de reddition, immédiate et inconditionnelle, agitant sa blancheur comme un "je t'aime" pour toi et ta douceur, mon cœur...

samedi 2 mars 2019

Carmen

Je suis né sur une escale, celle d'un long périple familial, partant d'Espagne pour terminer sa course aux environs d'Aubagne.
Je suis un enfant du soleil, baladé de ciel bleu en ciel bleu, français, espagnol, provençal.
Ma famille a fui la guerre, la misère, mais jamais la chaleur, jamais le bonheur.
Du courage, il en a fallu à ma grand-mère pour quitter l'Andalousie et gagner l'Algérie.
Elle laissait derrière elle une terre aride, ingrate mais ô combien de souvenirs heureux, ceux d'une famille nombreuse, serrée autour d'une table en bois massif, où venaient circuler des plats de pommes de terre brûlantes, parfumées d'ail et d'amour, où se croisaient des rires complices d'enfants insouciants.

Un climat politique malsain et le deuil prématuré de mon grand-père, rongé par les vapeurs de soufre de la mine puis achevé par le franquisme, la décidèrent à partir seule, avec ses cinq enfants.
Ma grand-mère se prénommait Carmen, sa vie de bohème commençait...

Cette grand-mère, je l'ai toujours connue drapée de noir et, dans ma tête d'enfant, le noir est devenu le symbole de la vieillesse mais jamais celui de la tristesse.
Elle était toujours si gaie, si souriante, elle n'était que douceur et il me plaisait de l'imaginer comme un bonbon, comme ces berlingots multicolores qu'elle m'offrait, témoignages suaves du bonheur de vivre.

Et après lui avoir sauté au cou pour lui montrer ma reconnaissance, elle déposait sur ma joue, gonflée de gourmandise, un long et fort baiser dont je sens encore la pression aujourd'hui...

vendredi 1 mars 2019

De la tête à la lune


  • 1969, l'Homme marche sur la Lune
  • 2019, il marche sur la tête...




Il y avait du temps de grand-maman
Du silence à écouter
Des branches sur les arbres
Des feuilles sur les branches
Des oiseaux sur les feuilles et qui chantaient
Qui a tué grand-maman?
Est-ce le temps
Où les hommes qui n'ont plus l' temps
D' passer le temps?

Michel Polnareff  (Qui a tué grand-maman?)

jeudi 28 février 2019

Le Mas 2/...

En bout de table, les deux Lucien affichaient leurs similitudes: duvet fin et clairsemé sur le crâne,  vision imparfaite, difficultés de motricité, sourire édenté, incapacité  à retenir par moments un mince filet de salive et tendance à l'endormissement.
Cependant, ce qui était symptôme chez l'un était développement chez l'autre, le premier perdait ce qui ne faisait que croître chez l'autre ou vice versa.
Le petit Lulu, perché sur sa chaise haute, dévisageait le patriarche, pépé Luciano, qui paraissait subjugué par ces deux yeux, ronds, bleus, immenses et curieux qui le fixaient.
Pépé Luz enfermait dans sa main rugueuse, creusée par 94 années de préhension, la menotte douce et potelée, en phase d'apprentissage depuis six mois, de son arrière-petit-fils qui, de sa main libre, éprouvait la résistance à la traction de la barbe blanche du vieillard.
Ce duo s'isola dans une bulle de  tendre complicité, babils et grommellements s'interrompant lors des lentes prises alimentaires, liquides,  pour cesser totalement lorsque la confrontation,  s'essoufflant, des souvenirs et de la découverte autorisa une somnolence commune et légitime.
Le jeune et fringant épagneul breton jugea indigne ce comportement et entreprit d'y remédier en s'approchant des deux rêveurs,  aux bouches entrouvertes, à la respiration suggérant un faible sifflement pour l'un, le soufflet d'une forge pour l'autre, et en émettant un seul aboiement, soigneusement préparé, prémédité, dont la violence fit sursauter le bébé qui se redressa brusquement et  adressa un jet de lait caillé, puissant comme une éruption de geyser, dont la précision involontaire stupéfia et surprit tout le monde, plus particulièrement la victime, la cible du hasard, pépé Luz, pétrifié comme le furent les habitants de Pompei pris de court par l'éruption volcanique.
Le pauvre bougre, déjà  de méchante humeur pour avoir été prématurément chassé du monde du sommeil, devait maintenant abréger au plus vite la gêne qu'occasionnaient les effluves de cette digestion incomplète, éparpillée sur sa tenue du dimanche, et la honte publique d'avoir été  injustement choisi par un destin moqueur, irrespectueux.
La maman de Lulu s'efforçait de réparer les dégâts occasionnés par cette giclée redoutable qui avait dessiné sur le ciel de la belle chemise bleue  du papy, toute neuve, des nuages lactés et grumeleux.
Le fou rire général anéantit le patriarche qui se leva, assez curieusement, d'un bond et se vengea sur la maîtresse de maison en retrouvant l'éloquence  de sa jeunesse
"Dis-moi plutôt où se trouve la salle de bains et occupe-toi de ton sale moutard qui gerbe !"
Cette réplique n'affaiblit pas, au contraire, l'allégresse générale et même le petit Lulu, un temps apeuré par le réveil canin suivi  de cette régurgitation irrésistible et quelque peu étouffante , s'amusait maintenant et souriait aux gesticulations colériques de son compagnon de beuverie.

A suivre


mardi 26 février 2019

Comme chien et chat

Les studios Pixar Sparkshots  mettent  bénévolement à disposition leurs outils  numériques sophistiqués afin de dénicher  les talents de demain.
Kitbull, fusion des mots Kitty (chaton) et Pit bull


lundi 25 février 2019

Le Mas 1/...

Seule une part de nous est saine: 
Celle qui aime le plaisir et les jours heureux, désire vieillir et mourir en paix, dans une maison que nous aurons construite et qui abritera ceux qui viendront après nous.
L'autre part est presque folle
Elle préfère ce qui est désagréable, aime la souffrance et désire périr dans une catastrophe qui ramènera la vie à son commencement et ne laissera de votre maison que des fondations calcinées
Rebecca West

Un étroit chemin, pierreux et poudreux, serpentait à travers des frondaisons printanières et s'élargissait prés de son terme, adoucissait son parcours en se chaussant de grandes dalles pavées bicolores pour dévoiler, au milieu d'une clairière, un joli et majestueux mas provençal..

C'était une de ces journées de mars qui récite les saisons, née sous une froideur hivernale, adolescente en tenue printanière, chaude et estivale à sa maturité puis s'éteignant paisiblement aux couleurs de l'automne.
J'eus le plaisir de constater, en découvrant les véhicules déjà présents, que nous n'étions ni les premiers ni les derniers, privilège généralement accordé à ceux dont la résidence se situe à une "juste" distance du lieu de rendez-vous; ceux qui en étaient très éloignés avaient rejoint le Mas la veille et les derniers en étaient trop proches pour ne pas arriver en retard: la proximité dévore le temps.
Quatre générations d'une même et grande famille étaient attendues.
Mon cousin n'avait pas hésité à faire l'acquisition d'une ruine , envahie par une végétation avide d'occuper un espace délaissé, de n'en conserver que les fondations et les matières premières: vieilles pierres, tuiles, poutres et volets pour la rebâtir, aidé par ses amis et collègues de l'Arsenal de Toulon.
Deux années s'étaient écoulées avant que le phoenix n'émerge.

Entouré de vigne sauvage et d'oliviers, son entrée tournait le dos au soleil afin  de préserver un contraste thermique appréciable, à l'abri d'une morsure redoutable.
La nouvelle facade du mas exposait avec orgueil un visage postmoderne, les vieilles pierres rajeunissaient au contact de grandes baies vitrées, le bois des volets bleus avait recouvré son éclat d'antan  et la majestueuse porte en chêne sculpté, maquillée de vernis, n'en finissait plus d'aguicher; la coquette adorait murmurer le froufrou d'une rotation désormais fluide et docile, jadis grinçante et réfractaire.
Le placement des convives s'effectua autour d'une immense et très vieille table en chêne, tâchée de vie, aux veines boisées creusées par le temps, entaillée, ci et là, par des découpes de pain non maitrisées.
Cette opération, aisée au départ, obéissait à des régles conventionnelles, de bon sens: les enfants regroupés autour de tables d'appoint, les personnes âgées aux places les plus accessibles et pourvues des meilleures assises.
Une telle organisation  ne résista pas  longtemps aux arrivées de plus en plus nombreuses et rapprochées des invités et fit place au chaos lorsque la dernière vague, la plus importante, des retardataires habitant tout près, déferla.
Ces derniers s'étaient regroupés autour d'un check-point pour suivre la voiture de tête, celle dont les occupants étaient censés connaitre le trajet.
Le GPS n'était pas encore de ce monde et l'orientation était tributaire des cartes Michelin, des directives des hôtes et de l'aide de la population locale.
La planification s'imposait pour les "étrangers" à la région et devenait, à tort, superflue pour les autochtones; la proximité affaiblit la curiosité.
Il n'est pas rare de connaitre le nom  attribué à certaines places de pays lointains et d'ignorer celui de rues parallèles à la nôtre.
C'est accompagnés d'un joyeux tintamarre de klaxons, fêtant le succès  tardif de leur chasse au trésor, que cette trentaine de cousins, cousines, neveux et nièces, oncles et tantes, parents et grand-parents parvinrent au mas à l'intérieur de cette escorte égarée.
Comme souvent, dans pareil cas, la joie des retrouvailles se mêla à un concert d'excuses, d'accusations, de recherches de coupables , de vilains doigts accusateurs, dans une bonne humeur générale, rieuse et gentiment moqueuse, nullement perturbée par des mines faussement boudeuses.

Lorsque ces derniers arrivants pénétrèrent dans la salle à manger et rejoignirent la famille déjà installée, le volume sonore atteint son record de décibels de la journée: chaises déplacées, cris et embrassades de ceux qui se retrouvaient, présentations des nouveaux ou potentiels membres du clan familial, interrogations pour essayer de (re)connaitre le nom d'un petit ange blond, aperçu pour la première fois et qui, timide, apeuré et ravi en même temps de l'intérêt qu'il suscitait, hésitait entre les pleurs et un sourire; distribution aux hôtes de dizaines de bouquets de fleurs, de vin et spécialités culinaires, de cadeaux pour les enfants, toutes choses qu'il fallait ranger, déballer, trier ou disposer à table et ce brouhaha était rythmé par le tempo des aboiements de l'épagneul breton, dépassé par ces envahisseurs qu'il tentait d'évaluer en les reniflant, en les léchant, en quémandant une caresse et dont il cherchait à connaitre les plus joueurs.

Est-il utile de préciser que l'autorité la plus affirmée, la plus grande rigueur  d'organisation seraient impuissantes à mener à bien l'opération de placement des convives, tel que l'avait imaginé la maitresse de maison qui s'égosilla en pure perte peu de temps avant de rendre les armes et d'assister , mi incrédule mi amusée, au spectacle  des places prises de force par  des occupants indélogeables, des permutations exigées par certains et acceptées sans discuter par d'autres, à l'instinct de regroupement des plus bavards s'agglutinant à trois sur un espace prévu pour deux, aux attitudes hésitantes et touchantes des plus timides qui attendaient que leur soient attribuées les dernières places restantes, aux manœuvres périlleuses exécutées par les hommes désignés comme étant les plus forts, consistant à déplacer un fauteuil, un tabouret, une chaise pour les plus heureux  et certaines pièces d'ameublement, qui cachaient  leur masse imposante sous un faible volume, pour les plus malchanceux qui s'efforçaient de conserver un air digne en avançant, ployés vers l'avant et d'une allure saccadée, maintenant  avec effort un visage impassible, juste équilibre entre un sourire qui n'aurait trompé personne et une grimace de douleur humiliante.
Heureusement, personne n'eut l'outrecuidance de contester les places qui revenaient de droit aux deux extrémités de la pyramide des âges.

A suivre