mardi 23 mai 2023

Le Voleur 8/9

Les années suivantes, notre  foyer retrouva une stabilité financière, grâce à la régularité des mandats paternels et une aide sociale acquise par les efforts obstinés de cet employé de mairie providentiel.
Rarement et uniquement en cas de nécessité, mes larcins permettaient d'équilibrer notre budget.
Je grandissais, ma mère rapetissait à force d'être courbée sur l'ouvrage.
J'avais l'impression qu'elle n'aimait pas plus me voir grandir que moi la voir vieillir.
Ma volonté farouche d'exceller dans mes études scolaires était restée intacte, je venais de décrocher mon bac avec la mention "Très bien, Félicitations du jury" à l'âge de 16 ans et demi.
Parallèlement, et avec l'appui de mon professeur de piano, j'avais intégré le Conservatoire National de musique de Paris et venais de terminer mon cycle d'études, diplômé du "Premier Prix".
J'attribuais mes réussites à mon travail, à mon obsession précoce d'épater ma mère, de la rendre fière, de gagner son amour.
J'avais tant imaginé ces succès, tellement structuré ma vie pour y parvenir que je n'étais ni surpris, ni excessivement heureux de voir mon plan se dérouler comme prévu.
Mes ambitions qui se réalisaient, au fur et à mesure, éblouissaient ma mère, la rendaient heureuse.
La prochaine étape était le prestigieux
Concours international de piano Van-Cliburn, aux États-Unis, en fin d'année.
J'y voyais un tremplin pour mon avenir.
L'objectif était de gagner ce concours, d'acquérir un début de renommée internationale, que mon nom devienne une clé me donnant accès à  des propositions de concerts, à une carrière internationale de pianiste.
Au conservatoire, j'avais rencontré Anna.
La différence d'âge, elle était mon aînée de 3 ans, avait été impuissante à freiner notre attirance réciproque, physique et spirituelle.
D'origine italienne, elle était le sosie de Gina Lollobrigida, cette actrice que j'avais admirée dans "Fanfan la Tulipe" auprès de Gérard Philipe.
Sa chevelure sombre et bouclée, ses yeux foncés, contrastaient avec la blancheur surprenante de sa peau.
Sa taille était fine mais son corps possédait des rondeurs qui la rendaient irrésistiblement séduisante.
Toujours d'humeur joyeuse, rieuse, elle fredonnait ou chantait des airs d'opéra, des airs populaires à la moindre occasion du quotidien, en annonçant une bonne nouvelle, en préparant un repas, en le servant, lorsque j'arrivais chez elle.
Il m'est arrivé, naturellement, sans y prêter attention, de lui répondre en chantant, ce qui provoquait un fou-rire commun car si Anna avait une voix envoûtante et veloutée de mezzo-soprano, le son disgracieux produit par mes cordes vocales  dans cet exercice échappait à toute classification; j'aurais été disqualifié pour jouer le plus petit rôle dans le film chanté de Jacques Demy "Les Parapluies de Cherbourg", la moindre de mes répliques aurait ruiné le travail du cinéaste.
Anna venait d'un milieu aisé, ses parents tenaient un restaurant  à Étretat, avec vue sur les fameuses falaises, elle louait une ancienne chambre de bonne transformée en studio dans le XVème arrondissement de Paris, rue de la Convention.
Lorsque je gravissais les sept étages qui menaient à notre nid d'amour, je fredonnais en pensée la chanson jazzy d'Henri Salvador "Quand je monte chez toi, j'ai le cœur en joie...dans ce petit escalier qui n'en finit pas de monter...j'ai, j'ai, j'ai le cœur qui bat"; c'est fou comme ma voix était agréable, juste quand je ne faisais que l'imaginer, et comme mon cœur battait réellement la chamade lorsque j'atteignais le  dernier et septième palier/ciel .
Anna et moi avons connu nos premiers émois sexuels ensemble, l'avantage étant que les maladresses de l'un étaient pardonnées par celles de l'autre, notre apprentissage fut de courte durée, très vite nos corps s'apprivoisèrent et  surent coordonner leurs mouvements, leur cadence afin de vivre un moment de plaisir partagé couronné par un feu d'artifice final et commun.
Heureux, épuisés, nous avions hâte de récupérer l'énergie de notre jeunesse pour recommencer.
- Tu vois , Anna, c'est dans ces moments-là que je regrette de ne pas fumer  disais-je sur un ton mi-sérieux, mi taquin
- Écoutez-le ce nigaud débiter des clichés ! Caresse-moi plutôt !.... J'aimerais que nous ayons deux enfants, idéalement un garçon et une fille, tu en dis quoi ?
- Tu vas un peu vite en besogne , non ?
- Tu ne désires pas avoir d'enfants ?
- Si , bien sûr, mais pas dans l'immédiat, pas dans les années qui viennent et puis je ne sais pas encore avec qui !
- Hou hou, Valentik, je suis là ! tu t'en souviens ? Depuis deux ans, tu me répètes sans cesse que je suis la femme de ta vie et je n'imagine personne d'autre que toi dans ma vie, alors ?
- Tu as raison mais il faudrait que je rencontre tes parents.
- Est-ce si important ? Et quel rapport ?!
- Oui, tout de même ! je dois absolument voir ta mère pour savoir ce qui m'attend dans vingt ans, si tu ressembleras à une dondon.
"Salopard !" dit Anna en riant et en amorçant une bataille d'oreillers, joyeuse, insouciante qui se termina par un concours de baisers, préliminaires à un deuxième acte amoureux.
Les premières rencontres entre Anna et ma mère furent glaciales, sans que personne, pas mêmes les intéressées, puisse en expliquer les raisons.
Cette attitude m'était insupportable, les deux femmes que j'aimais le plus au monde devaient bien s'entendre, c'était vital.
J'entrepris de jouer le rôle de médiateur, à leur insu, en glissant habilement dans les conversations que j'avais avec l'une les qualités de l'autre, leurs points communs.
Anna était méticuleuse, maniaque de l'ordre et de la propreté, autant que Céline.
Mon entreprise fut couronnée de succès et je constatai avec satisfaction que les deux femmes avaient plus d'égards, d'attention l'une envers l'autre avant de  devenir aussi proches que mère et fille.
Il leur arrivait de discuter  longuement en ma présence, comme si je n'existais pas.
Je prenais alors un air boudeur et contrarié, hélas insuffisant pour attirer leur attention et je devais me forcer à tousser de façon répétée pour qu'enfin Anna, s'apercevant de ma solitude, vienne m'embrasser en me disant "Pauvre chéri, on t'oublie un peu mais tu sais ce que c'est, ces discussions entre femmes..."
Anna était toujours élégante, prêtait beaucoup d'importance à ses tenues et elle me transmit ce goût pour le soin avec lequel je choisissais désormais de m'habiller.
Ironiquement, à la même époque, le mouvement hippie avait séduit une grande partie de la jeunesse avec des tenues colorées, fleuries, débraillées, usées, non coordonnées, "libérées".
Ma mère portait un jugement sans aucune nuance sur cette jeunesse dépravée et se réjouissait de voir que nous n'avions pas étés piégés par ces filets faussement enchanteurs.
Anna et moi étions un peu plus indulgents, on trouvait ce mouvement sympathique et joyeux mais trop utopiste et radical, égoïste,  ne se souciant guère de ses aînés.
Nous aimions cette petite brise de changement mais refusions de voir la modernité faire table rase du passé.
On aimait les danses nouvelles, le rock mais il était hors de question d'abandonner certaines danses de salon.
Sur le  vieux parquet du studio d'Anna, les lattes se souvenaient du passage de nos pas glissés quand un tango de Carlos Gardel s'échappait d'une piste de danse trop exiguë pour lui et fuyait, à la conquête de Paris, en se faufilant à travers l’entrebâillement de la lucarne qui affichait le rectangle bleu d'un ciel estival.
L'année de mes vingt ans fut celle de mon union avec Anna.
Céline pensait que nous étions, surtout moi, un peu trop jeunes pour consacrer officiellement notre désir d'un avenir commun mais la perspective, chuchotée par mes soins, de devenir ensuite grand-mère l'enchantait, était encore plus forte que sa crainte de se retrouver seule.
Elle insista pour confectionner elle-même la robe de mariée "Ce sera un exemplaire unique, la réplique exacte de celle que tu imagines" vantait-elle à Anna
La noce, campagnarde, se passa on ne peut mieux, j'avais invité presque tous mes amis et leurs flirts pour réduire le déséquilibre injuste entre ma famille décimée et celle, nombreuse, d'Anna.
Mes beaux-parents avaient insisté pour régler en totalité les frais du mariage.
J'avais accepté leur offre modifiée, ils prendraient en charge la plus grande partie et nous le restant, participation indispensable aux yeux de ma mère qui aurait purement et simplement refusé d'être présente au mariage si nous avions été pleinement assistés
Quelques années auparavant, mon nom avait été repris par les médias qui saluaient la naissance d'un virtuose de 17 ans, le  plus jeune lauréat du
Concours international de piano Van-Cliburn.
J'avais pu obtenir que ma mère m'accompagne, tous frais payés.
Ce fut son premier et dernier voyage en avion, son émotion, palpable, ne la quitta pas durant cet évènement, dans l'avion, à notre arrivée aux USA, dans la chambre luxueuse qui nous avait été réservée et cette émotion se cristallisa en pleurs lorsque je fus applaudi à tout rompre après l'annonce de ma victoire.
J'avais, ensuite, enchaîné les concerts.
J'étais une valeur sûre, recherchée par les organisateurs certains d'avoir salle comble.
Mais ma mère, malgré cette nouvelle aisance financière, décida qu'elle seule devait assumer la part du paiement  nous revenant pour ces noces.
La pauvre femme avait économisé, tant bien que mal et probablement très irrégulièrement, une somme destinée à cet usage dans une boite en fer, cachée depuis vingt ans dans un recoin de l'armoire et dont j'ignorais l'existence, dont je n'aurais même jamais soupçonné qu'elle puisse exister.


.../A suivre

mardi 16 mai 2023

Le Voleur 7/

Vers cinq heures du matin, on sonna nerveusement, à plusieurs reprises, à la porte.
Céline quitta son sommeil, un peu inquiète, et  enfila une robe de chambre; je la suivais.
Un homme d'une quarantaine d'années, en uniforme et coiffé d'un képi, appuyait encore frénétiquement sur le bouton de la sonnerie lorsque ma mère ouvrit.
- J'espère que vous avez de bonnes raisons de nous déranger le jour de Noël, à 5h du matin, et de vous acharner sur cette sonnette !
- Bonjour madame, vous êtes bien Madame Céline Dumont , mère de Valentik Dumont ?
 - Oui et vous, vous êtes qui ?
- Sous-Brigadier Marcel Tarniak, Police Nationale
L'homme, trapu, souffrait d'un embonpoint impossible à dissimuler.
En dépit de la fraicheur hivernale, il suait après avoir gravi les quatre étages menant à notre domicile. Sa voix ,rocailleuse, roulait les R comme la Garonne le fait des pierres qui l'encombrent
- Votre fils a été reconnu formellement comme étant l'auteur de plusieurs vols durant la journée du 24 décembre.
Marcel avait ôté son képi, laissant apparaitre un crâne dégarni de manière non uniforme, comme une pelouse mal tondue.
Ma mère plaisanta "Mon Dieu ! Ne me dites pas qu'il a volé vos cheveux, tout de même ?!"
- Je vous en prie, madame, soyons sérieux, l'affaire est grrrrave
-  Grave ? Vous n'avez pas de famille, sous-brigadier Marcel Tarniak ? Pourquoi n'êtes-vous pas, comme tout le monde, auprès d'eux ce matin ? Vous avez un accent du Sud-Ouest, non ?
- Je viens de Toulouse,  où vivent mon épouse et mes deux enfants .
Je suis en stage  à Paris pour quelques mois, suite à une promotion. Arrêtez de m'embrouiller, c'est moi qui pose les questions !
- Vous vous ennuyez tellement que vous venez sonner à la porte des bonnes gens à une heure si matinale le jour de Noël ! Je vous plains ! Vous, vous devez avoir des soucis, dans votre travail peut-être ? alors vous décidez de passer vos nerfs sur des victimes innocentes.
- Innocentes, c'est ce que l'on verra !
- Mon fils a douze ans, quoiqu'il ait fait, et cela reste à prouver, cela ne saurait être bien grave ! Vous dites qu'il a été reconnu, par qui, je vous prie ?
- Par la mère d'un de ses camarades de classe, madame Brissous
- Tout s'explique ! madame Brissous ! cette commère a pour fils le cancre de la classe, elle a toujours été jalouse des résultats exceptionnels de Valentik, mon fils !
- En attendant, je vais procéder à une perquisition de votre domicile
- Vous n'avez pas le droit !
Ma mère lui barrait le passage.
- Ne compliquez pas les choses, madame, ne faites pas obstruction , cela pourrait vous coûter cher !
L'agent écarta ma mère avec brusquerie, la faisant presque trébucher.
Dans un accès de rage, elle s'empara du lourd tisonnier, élément servant de décoration mais pourvu d'une pointe acérée.
J’intervins
- Maman, qu'est-ce que tu fais ? arrête !
Ma mère, avec une force que je n'aurais jamais pu soupçonner, avait embroché le sous-brigadier comme un poulet basque avant de passer à la rôtissoire !
Je criais
- Maman ! maman !

- Valentik, Valentik, ce n'est rien mon garçon, juste un mauvais rêve, rendors-toi !
Il m'avait fallu attendre douze années pour avoir le plaisir d'être bordé affectueusement par ma mère, j'étais prêt à refaire le pire cauchemar pour connaitre à nouveau ce bonheur.
Je n'étais pas superstitieux  et je n'accordais aucun crédit aux rêves prémonitoires.
Cependant, par mesure préventive, je réduis mes vols,
les mois qui suivirent, au strict minimum.
Ma mère et moi avions établi des règles à suivre, je ne devais commettre mes larcins qu'en cas d'absolue nécessité, choisir les occasions les moins risquées et stopper cette activité à la moindre alerte sérieuse.
J'avais, par ailleurs, contacté le père d'un camarade de classe, il travaillait à la Mairie.
Scandalisé par le comportement inacceptable de mon père, il avait entrepris des démarches pour le contraindre à honorer ses obligations de soutien de famille.
Ce brave homme, malgré l'absence de convention entre la France et la Lituanie, avait contacté les autorités locales de ce pays lointain pour les informer de notre situation.
Très vite, mon père, veule, avait cédé après avoir reçu des courriers intimidants lui rappelant ses devoirs.
Plus jamais, jusqu'à son décès, un mandat mensuel ne manqua à l'appel.

Quelques flocons de neige égayaient cette matinée de mon plus beau Noël.
Ma mère avait préparé un bon petit déjeuner, du pain perdu, un de mes plats préférés, et du chocolat chaud..
Après avoir, à ma demande, ouvert ses cadeaux, elle vint me remercier et m'embrassa doucement et longuement.
Le bracelet, à l'or étincelant, était parfaitement ajusté à son mince poignet, et le foulard Hermès, bleu nuit avec un liseré rose, lui donnait l'allure d'une actrice américaine que j'imaginais au volant d'une voiture de sport décapotable.
Céline était une belle femme et je pensais, parfois, que ma présence l'avait peut-être empêché de refaire sa vie.
Cependant, un jour, elle me confia à demi-mot que ses expériences, le viol et la vie conjugale, même si le viol ne saurait être considéré comme une "expérience" , l'avaient conduite à préférer une vie sans homme.
Avoir un amant ne présentait aucun intérêt à ses yeux, l'agression sexuelle qu'elle avait endurée, encore adolescente, l'avait privée à jamais de tout plaisir charnel.
Un jour, car tel est le cours normal des choses, je ne serai plus auprès d'elle, elle sera seule.
Cette pensée m'attristait.
Ma mère allait mettre à la poubelle son vieux foulard quand je l'interrompis
- Maman, tu permets que je garde ce foulard ?
Elle  sourit - Si cela te fait plaisir, je n'y vois aucune objection
Je conserverai ce foulard toute ma vie.

.../A suivre

lundi 15 mai 2023

Le Voleur 6/

Après une démonstration de mes talents de manipulation, répétée maintes fois, à vitesse normale ou ralentie afin que ma mère puisse décomposer les étapes de cette prestidigitation, nous nous mîmes à table.
- Ce foie gras est un délice, je ne crois pas en avoir mangé d'aussi onctueux, d'aussi fin en bouche auparavant. Et le Chablis qui l'accompagne a cette discrétion des grands vins qui ne dominent pas les saveurs mais les révèlent.
Je souriais, heureux de voir ma mère accepter ce petit moment de bonheur et d'ébriété passagère; j'avais, en raison de mon âge, simplement goûté le breuvage alors que  Céline ponctuait chacune des nombreuses vertus énoncées de ce cru bourguignon d'une gorgée lui rendant hommage.
Je remerciais, en pensée, le caviste qui m'avait conseillé.
Il avait eu ma sympathie immédiate après m'avoir appelé "monsieur", une considération dont je m'étais glorifié même si je savais que cette fierté éprouvée était stupide, le genre de fierté ridicule que l'on est prompt à reprocher aux autres mais jamais à soi-même.
- C'est étrange, la fraicheur de ce vin me transporte des années en arrière. Au centre du petit village où habitaient mes grands-parents, trônait une belle et majestueuse fontaine en pierre.
Après nous être régalées de fruits sauvages, moi et mes amies de mon âge, j'avais 3 ans, nous commettions la délicieuse erreur de nous désaltérer goulûment avec cette eau fraiche, venue des montagnes, qui arrondissait nos petits ventres avant de nous rendre malades !
Les confidences de ma mère s'enchainaient; j'allais, le temps d'un repas, apprendre plus de choses qu'après douze ans de vie commune.
Bien sûr, l'alcool était un facteur de désinhibition important et Céline avait le vin gai.
Cependant, la vie m'apprit ensuite qu'il y a des situations, des moments que la vie elle-même semble choisir pour être ceux des aveux, des confidences, sans même avoir recours aux artifices alcoolisés.
Durant ses placements dans des familles d’accueil, Céline avait été maltraitée, martyrisée et , à deux reprises, violée.
Elle s'était rebellée contre le violeur, le chef de famille, avait dénoncé son comportement à son épouse, en présence des enfants du couple.
Le père, fou de rage, l'avait accusée d'être une dangereuse mythomane puis l'avait renvoyée pour un vol qu'elle n'avait pas commis, il s'était chargé lui-même de faire disparaitre une bague en or appartenant à sa femme.
Ma mère avait très mal vécu cette double injustice, être violée puis traitée de voleuse.
Elle en avait conservé un désir de vengeance qu'elle n'avait jamais eu le courage ou l'opportunité de réaliser; voler, dérober un bien afin de "mériter"  enfin ce reproche.
C'était donc moi, Valentik, son fils, la chair de sa chair, qui, sans même le savoir, avait vengé  en partie l'affront qu'elle avait subi.
La bouteille de Chablis avait retrouvé une complète transparence, virginale, native et le bouchon de Champagne sauta de joie d'être son successeur.
La réputation de la marque "
Nicolas Feuillatte", nouvelle sur le marché, n'était pas usurpée.
Un léger pétillement aérait les arômes qui dansaient sur nos langues, nos palais.
Les profiteroles au chocolat fondaient, le repas s'achevait en apothéose.
Ma mère était pompette, elle riait sans raison apparente et fredonnait des airs joyeux que je ne connaissais pas.
Elle se mit au piano, joua un morceau de jazz, que je ne connaissais pas plus et me demanda de la rejoindre.
Lorsque ma mère donnait ses cours, je l'observais longuement, j’exerçais ma mémoire visuelle.
Elle m'indiqua comment placer mes mains , elle désirait jouer cet air jazzy à quatre mains.
Après quelques mesures d'échauffement, de mise en place, de reconnaissance, mes doigts volaient sur le piano, d'instinct.
Ma mère attendit que nous ayons terminé pour se retourner vers moi.
Elle pleurait doucement, me prit dans ses bras.
- Valentik, tu es doué naturellement, je te demande pardon, mon fils. Tu seras, si tu le veux, un très grand pianiste, ce que je ne serai jamais mais je sais reconnaitre un virtuose.
Elle pleurait et riait en même temps.
Moi, je ne faisais que pleurer, à chaudes larmes.
.../A suivre

samedi 13 mai 2023

Petit clin d'œil à Célestine et Thaïs...

... et aux quatre bébés qui, chaque seconde, rajeunissent ce monde.

a
 
Ajout: Une version, non écourtée, avec un final spécial "Parents tarés"
Le grotesque de cette bêtise crasse me fait sourire :-)
 
 

 
. Source: Film "Matilda, la comédie musicale "

vendredi 12 mai 2023

Hommages aviaires à Johann Strauss et Mozart

Un bel hommage au compositeur autrichien, de la part de ces oiseaux.
Des styles différents pour un résultat harmonieux et longuement applaudi.
Cette chorégraphie se termine par une révérence, s'il vous plaît !

 


 

Après la danse, le chant, l'opéra.
On reste à Vienne pour  une version revisitée du duo Papageno/Papagena de la flûte enchantée de Mozart. Admirez les costumes !


Rapide version brésilienne, samba, sans aucun travail de synchro.
La Nature est si indulgente, généreuse, les oiseaux si gracieux que le résultat demeure agréable.

 

 

Idem, version rap avec Still D.R.E




Le grand Luciano Pavarotti - Les 3 Ténors 1994 - "Nessun Dorma" Turandot
Notez, en fin de vidéo, l'expression de son regard quand il fronce les sourcils.
Il parait possédé (par la musique et l'histoire tragique)



jeudi 11 mai 2023

Champagne ? Oui mais juste une goutte...


Coupe à champagne, conique

Inutile d'avoir la bosse des maths pour comprendre que remplir un tel verre à mi-hauteur ne remplira pas 50% du volume de cette coupe.
Mais quel est le pourcentage ?

- Le tiers ?   Non...
- Le Quart ? Non plus...
- Le huitième ? Bingo !
Remplir une telle coupe à mi-hauteur équivaut à verser 12,5% du volume total du verre.
Étonnant, non ?

 

mercredi 10 mai 2023

Les années 20 du 20ème siècle - Comme si c'était hier

On peut ne pas aimer ces vieilles vidéos restaurées, upscalèes (augmentation de la résolution d'origine), à la cadence augmentée pour une plus grande fluidité et colorisées par IA.
Cette opération de rénovation gomme presque totalement la distance temporelle des images d'origine.
On peut détester ou aimer cette proximité , cette "modernité" nouvelles ou leur préférer le sceau du passé, les défauts "authentiques" des premiers films.
Quelles sont les images filmées les plus proches de la réalité, de ce que le cameraman apercevait ?
Les images en noir et blanc, zébrées par l'usure, peu nettes, tournées à une vitesse insuffisante pour l’œil humain ou bien ces images restaurées, magnifiées, mieux cadencées, coloriées avec des tons parfois "inventés" par l'IA puisque aucune technique ne permet de deviner parfaitement la couleur des yeux, des cheveux, des tenues, etc ?
Ni les images en noir et blanc, ni celles qui sont colorisées, ne sont "réelles".
Les tenues, les coiffures et d'autres petits détails sont autant d'indices nous rappelant que ces images, tournées il y a presque un siècle, n'appartiennent pas à  notre époque.
La caméra n'est pas un objet familier, les gens la fixent.
Le résultat est assez bluffant

 

Biarritz, 1928
Le "cliché"du vendeur ambulant de tapis sur la plage est déjà présent
.
10 secondes environ après le début de la vidéo, notez le petit hoquet de la lectrice :-)


Paris,1927
Quelle élégance à cette époque !

 


 

Le Voleur 5/

 - Maman, c'est prêt ! Le foie gras et la confiture de figues sont servis, je te laisse déboucher la bouteille de Chablis.

Absorbée par son ouvrage, ma mère n'avait pas réagi.
Je réitérais mon invitation.
- Bien sûr, Valentik, bien sûr...nos convives, le prince de Galles et son épouse vont bientôt arriver ? Tu aurais dû me prévenir plus tôt, j'aurais fait des efforts pour être présentable, pour être digne de leur rang. Et il aurait fallu du Champagne...
- Il est au frais, maman, et ce n'est pas une plaisanterie.
Céline, intriguée, vint me rejoindre.
J'arborais un sourire de vainqueur.
Avec ma chemise blanche, mon nœud papillon et mon pantalon noir, j'aurais pu passer pour un serveur, cela me convenait.
Ma mère, bouche bée devant ce spectacle insolite d'une table décorée  et d'assiettes garnies d'onctuosité en tranche, mit du temps à retrouver ses esprits.
- Tu m'expliques ? vite ! avant que je n'imagine le  pire
- Le pire, maman, c'est ce que tu vis, ce que nous endurons actuellement.
Tu crois que je n'ai pas vu les factures impayées qui s'accumulent, tu penses que je n'ai pas entendu tes recherches d'acheteur pour le piano, le piano, maman ! toute ta vie !
Penses-tu qu'il soit juste que ton mari nous ait abandonnés, du jour au lendemain, sans même se préoccuper de notre avenir financier, sans nous aider ? Où est la justice dans tout cela ?
Tout ce que tu vois devant toi, sur cette table, et les cadeaux dans le salon, je l'ai en quelque sorte emprunté, certains diront volé, aux plus riches.
Je dis emprunté car plus tard, lorsque moi-même je serai riche, je redistribuerai au centuple ce que j'ai dérobé.
Je suis doué, maman, très doué.
Je vole maman, depuis des mois. Après tout, c'est bien toi qui n'as pas cessé de me traiter de voleur depuis ma naissance, non ?
Et je continuerai à voler, juste assez pour pouvoir vivre décemment, juste assez pour que tu retrouves le sommeil, que je ne t'entende pas errer la nuit dans la maison comme une pauvre âme en peine, que je n'entende plus tes pleurs pudiques, étouffés lorsque tu me crois endormi.
Ma mère riait et gémissait en même temps
- Tu es fou ! tu crois être plus malin, plus adroit que les autres ? tu as eu de la chance, c'est tout.
Tu vas arrêter immédiatement cette activité malhonnête avant qu'il ne soit trop tard, que la police vienne te chercher, tu m'entends !?
Je me suis approché d'elle, souriant
- Maman, tu dois me faire confiance, même si cela te parait difficile après tous mes mensonges, mes cachotteries.
Je l'ai enlacée, elle m'a repoussé sans brusquerie.
Elle portait toujours autour du cou un petit foulard, bleu, bleu ciel délavé par les années, elle n'en possédait pas d'autre; à son poignet, une montre Kelton, offerte par mon père, tenait encore par miracle; L'enlever et la remettre était une opération effectuée avec le même soin, la même intensité émotionnelle que si l'on procédait à un déminage.
Elle portait ce foulard, cette montre avant que je l'enlace, plus maintenant.
Après avoir reculé de quelques pas, je brandissais dans chaque main, comme des trophées de chasse, son foulard et sa montre.
L'épisode de la bouche bée se répéta, produisant cette impression curieuse et connue de tous de "déjà vu".
Mais, cette fois, ma mère ne sortit pas de cette tétanie éphémère en me signalant ses craintes, son inquiétude mais plutôt de l'intérêt, de la curiosité.
- Tu m'expliques, tu me montres comment tu fais ?

.../A suivre


lundi 8 mai 2023

Free as a bird

Tout d'abord, une illustration sonore du titre de ce billet, destinée à rafraichir la mémoire de ceux qui auraient oublié les deux premiers coups de batterie (précédés dans ce clip par des bruissements d'ailes) de cette chanson de John Lennon, enregistrée et publiée en 1995, après son décès.
La traduction automatique pour les non initiés à la langue de Shakespeare, malgré ses défauts, permet de comprendre le sens général des paroles.

Le clip possède le charme d'un passé pas si lointain et pourtant dépassé par les bouleversements peu glorieux d'un 21ème siècle destructeur , lui en qui on plaçait nos plus grandes espérances à une époque où l'on pensait que les premiers mouvements d'émancipation, de liberté, d'égalité, de révolution  sociale, culturelle, pacifique traçaient une voie royale pour un futur que l'on envisageait débarrassé des vieux démons de l'Humanité: l'avidité, le pouvoir, l'argent.
Comme elles paraissent irréelles, utopiques ces premières envolées d'une jeunesse désireuse de s'affranchir d'un monde qu'on leur imposait; envolées parfois désordonnées, en période d'apprentissage, mises à terre par des changements trop rapides pour ces Hommes-oiseaux eux-mêmes, inconscients du poids difficile à délester de siècles, de millénaires de civilisations humaines, mercantiles.
De nos jours, le combat a changé.
Le système est toujours attaqué, pour non respect de la Nature, de notre planète et le sort de l'Humanité n'est considéré que de manière indirecte, les deux combats devraient aller de pair, les solutions envisagées pour mener à bien ces luttes ne devraient pas être des mesurettes, des rustines , des recettes trompeuses et éphémères mais une véritable et complète refonte de notre façon de vivre, d'agir, de consommer, de partager.
La mondialisation, au lieu d'être un terrain élargi pour des batailles financières et commerciales, pourrait devenir le cadre d'une association de peuples et non de leurs dirigeants, plus soucieux de leurs propres intérêts que ceux des nations qu'ils représentent.
Jamais le mot Révolution ne m'a paru aussi important; l'absence totale de vision, de perspective sérieuse, optimiste et réaliste à long ou même moyen terme me parait plus fatale pour l'Humanité naviguant sur un bateau sans gouvernail, partant à la dérive, qu'une longue, lente et patiente révolution établissant les bases d'une Humanité pacifiée, équitable, partageuse, solidaire évoluant au milieu d'une Nature respectée, en faisant partie nous-mêmes.
On nous rabâche sans cesse les termes de démocratie, capitalisme, socialisme que l'on s'obstine à nous faire avaler comme les meilleurs systèmes, les plus fiables, ceux ayant fait leurs preuves.
On nous vante les matériaux utilisés pour la construction d'un monde qui s'écroule peu à peu.
Qui sont les irresponsables, les utopistes ? ceux qui s'acharnent à défendre, alors que tout l'accable, un système financier, commercial, politique que plus personne ne semble maitriser ou les rêveurs désirant passer à l'action en proposant un changement radical qui balayerait à jamais l'injustice des instances décisionnaires, corrompues, aveuglées par des ambitions incompatibles avec le bien-être recherché par la plupart d'entre nous.
Cessons de vouloir sauver la planète, la planète s'en sortira à terme, avec ou sans nous.
Intéressons-nous aux Hommes, au milieu dans lequel ils vivent.
Ce qui "profitera" (même le mot profit a été dévoyé) aux premiers sera bénéfique au second et vice-versa.
Je ne devais rédiger que quelques lignes avant d'aborder le thème de ce billet... :-)

The Beatles - Free as a bird (1995)
Création de John Lennon en 1977
Note: la vidéo fourmille de clins d’œil évoquant quelques succès des Beatles, ouvrez l’œil :-)


L'artiste et scientifique Jane Kim, travaillant sur son mur d'oiseaux "The Wall of Birds", fresque épique rassemblant 243 oiseaux sur une période de 375 millions d'années



Jane Kim à l’œuvre


Lien: Explorez The Wall of Birds
Le site (et plateforme participative)  passionnant où j'ai découvert les travaux de Jane Kim, The Cornell Lab of Orthinology
The Cornell Lab est le créateur d'une  extraordinaire application pour téléphones mobiles, que j'avais conseillée à Françoise il y a quelque temps, Merlin Bird Id, permettant d'identifier les oiseaux en fonction de leurs caractéristiques physiques mais également grâce à leurs chants.
Lien permettant une première aide sur le fonctionnement d'une autre application du Cornell Lab, eBird:   Aide eBird


Le Voleur 4/

Les rues s'étaient mises sur leur 24.
Des frondaisons de guirlandes, dorées et argentées, scintillaient
comme des diadèmes, au gré du responsable des lumières, l'astre solaire.
Réverbères, poteaux
, enlacés par des lianes de verdure synthétique ou naturelle,  jouaient aux sapins et des boules multicolores, lumineuses le plus souvent, attendaient l'arrivée de la pénombre pour exprimer leur éclat.
Les rues se parfumaient.
Un mélange d'épices, de miel, de sapin, de marrons chauds, distribuait ses notes de cœur gourmandes et festives à une foule à la fois charmée et stressée.
La joie des enfants , qui dégustaient ces préliminaires prometteurs en s'immobilisant devant une vitrine exhibant des cadeaux potentiels ou inaccessibles, contrastait avec l'empressement des parents, désireux d'achever au plus vite les derniers achats, les ultimes préparatifs.
Seule l'excitation était partagée en ce jour si particulier, où la laïcité et la religion avaient conclu un pacte d'association, où la modernité donnait la main à la tradition.
Durant cette période, la charge de travail de ma mère, la couturière, explosait.
Commandes et retouches de dernière minute affluaient à une cadence infernale, la dernière semaine de l'année était comme une session de rattrapage pour le budget du foyer.
Le travail artisanal, habituellement étalé sur plusieurs mois, adoptait un rythme stakhanoviste de production à la chaîne, plus soucieux de répondre aux exigences de rapidité, de tenue des délais , que de contrôle de qualité de la confection.
Mais si ma mère savait accélérer cette tâche, elle était incapable de le faire au détriment, même minime, de la rigueur, du soin qu'elle apportait à chacune de ses "créations", quitte à passer des nuits blanches pour respecter ses clientes et encore plus sa propre nature.
Sa conscience professionnelle, son honnêteté extrême, l'épuisaient.
Lorsque je comparais sa probité, son labeur, le bénéfice qu'elle en tirait avec la facilité, l'absence de fatigue, le montant du butin que mes talents malhonnêtes allaient me rapporter en quelques heures, ma réflexion aboutissait à un curieux constat.
J'admirais le courage, l’opiniâtreté maternels autant que mes propres dispositions à me délester de toute considération morale ou presque lorsque je volais.
J'admirais l'amour du travail bien fait,  mené par la dextérité, l'agilité de mains maniant l'aiguille autant que de celles qui dérobaient.
Je trouvais une similitude, des points communs à des comportements à priori complètement opposés, qui consolidaient, dans mon esprit, l'idée que ma mère et moi étions bien plus proches que nous le pensions nous-mêmes.
Nos activités manuelles, de nature identique, s'opposaient à nos visions différentes du bien et du mal mais j'accordais plus de crédit à nos compétences partagées, "innées", physiques qu'à nos divergences morales, intellectuelles forgées par "l'acquis", les hasards de la vie et les nécessaires adaptations subies, imposées ou relativement maîtrisées par de savants compromis.

Ma mère, orpheline de naissance, abandonnée très tôt par ses grands-parents avait été baladée de foyer en foyer, de chambrée en chambrée, s'était échappée de famille adoptive la maltraitant en famille adoptive un peu trop aimante, un peu trop caressante, et n'avait connu que peu ou pas de Noëls joyeux.
Mon objectif était que moi, son unique fils, la chair de sa chair, lui offre une véritable fête de Noël, que j'arrive à la convaincre, à lui faire accepter qu'elle avait droit, que nous avions droit, à ce petit bonheur, comme tout le monde, quelque soient les moyens utilisés pour l'obtenir.
La foule grouillait, se bousculait, se chahutait.
Des cris de joie, d'excitation ou d'exaspération, amplifiaient l'inattention, la non vigilance de mes proies.
J'avais enfilé ma tenue de travail, mes plus beaux habits, mon plus beau sourire, ma plus belle voix et l'indispensable sac à dos,  en cette veille de Noël.
Les Galeries Lafayette étaient une scène idéale, autant à l'intérieur qu'a ses abords extérieurs, pour un pickpocket au-dessus de tout soupçon.
Je choisissais, autant que possible, les poches des manteaux les plus luxueux, les porte-monnaies les mieux garnis, les sacs à main les plus prestigieux.
Ce soit-là, de retour à la maison,  je déposai au pied du petit sapin en fibres synthétiques, deux paquets cadeau dont l'emballage à lui seul révélait le caractère luxueux, un foulard Hermès et un bracelet en or 24 carats.
La cuisine serait autant gâtée que le salon.
Foie gras avec sa confiture, coquilles St Jacques, pommes dauphines, accompagnés d'un Chablis et d'un Champagne Nicolas Feuillatte, avaient quitté l'un des plus grand traiteurs de Paris pour rejoindre notre modeste foyer.
Le bruit familier de la machine à coudre animait la maisonnée; ma mère, penchée sur son ouvrage, avait à peine remarqué mes allées et venues.
- Maman,  je m'occupe du dîner ce soir, ce sera prêt dans une heure, cela ira ?
"Très bien"  répondit ma mère, nullement surprise par cette initiative (une première) et qui pensait peut-être que des pâtes  constitueraient, ce soir comme les autres soirs, le plat principal.
Son esprit et ses mains étaient trop occupés pour laisser place à la moindre interrogation.
Après avoir dressé la table, décorée pour l'occasion par deux bougies rouges, un chemin de table aux motifs festifs et parsemé de paillettes dorées, et accueillant la plus jolie vaisselle que nous possédions, j'ai préparé et répété la partie la plus délicate du menu, le hors-d’œuvre, ma confession sur l'origine de  ces "richesses" providentielles.
- Maman, c'est prêt ! Le foie gras et la confiture de figues sont servis, je te laisse déboucher la bouteille de Chablis.

..../A suivre


mercredi 3 mai 2023

Le Voleur 3/

 Ma mère, Céline, aimait par dessus tout l'ordre et la propreté.
Ces vertus, accessibles à tous, constituaient une excellente école de discipline et de volonté.
Cette activité ordonnait, dépoussiérait autant son esprit que son appartement.
Ma venue au monde avait chamboulé l'ordre, la séquence des étapes qu'elle désirait suivre dans sa vie, j'étais né trop tôt, j'étais une poussière irritante au coin de l’œil, impossible à déloger.


Les difficultés financières de notre foyer s'aggravaient.
Je grandissais, il arrivait un moment où mes tenues trop courtes, trop étroites, donnaient l'impression que je les avais empruntées à mon petit frère pour amuser la galerie.
Ma mère se résignait alors à les remplacer en faisant le tour des bourses aux vêtements ou par des neufs  si elle n'avait pas le choix.
Le nombre de ses élèves aux cours de piano diminuait dangereusement.
Lorsque leur niveau, ce qui ne tardait pas à arriver, dépassait celui de leur professeur, ma mère se montrait odieuse, ne leur pardonnait pas une maitrise acquise si précocement et leur disait, de mauvaise foi "Écoute, si tu ne suis pas mes conseils et n'en fais qu'à ta tête, il est inutile de revenir, tu perds ton temps et me fais perdre le mien"
Ces "imprévus" déséquilibraient le budget que ma mère avait minutieusement élaboré, adapté au fil du temps.
Quelques factures étaient impayées, cela rendait Céline réellement malheureuse, un sentiment de honte et d'impuissance la gagnait.
Il était temps que j'agisse.
Le jeudi, j'allais fréquemment chez mon ami Lucien; il avait reçu à Noël "le coffret du parfait prestidigitateur"
- Tu le veux ? Je n'arrive pas à l'utiliser, cela m'énerve, je perds patience, c'est trop difficile
 - Oui ! Mais tu es sûr ? c'est un joli cadeau...
- Puisque j'te le dis ! cela me débarrassera.
En moins d'une semaine, j'avais assimilé toutes les manipulations, toutes les recettes  que proposait ce coffret. Je m'étais surtout découvert un don, mes mains, mes doigts étaient d'une agilité, d'une adresse, d'une vélocité redoutables.
Ma mère avait sans doute eu tort de me refuser l'accès à son piano, sous prétexte que j'allais abimer les mécanismes avec mes doigts patauds.
J'ai commencé à me faire la main avec des chaussettes, des stylos, de petits objets que je dérobais avec peur et appréhension à mes débuts puis avec une confiance, une assurance qui m'étonnaient moi-même ensuite.
Ma technique, ma façon de procéder s'amélioraient après chaque larcin.
J'avais appris à combiner prudence, observation, rapidité d'exécution  avec un air détaché, nonchalant, inoffensif.
Je changeais souvent de commerce, de commune.
J'arrivais à dissimuler des vêtements neufs sous les miens, j'avais aménagé au fond de mon sac à dos une poche "secrète" qui dissimulait certains butins.
J'avais appris à charmer les adultes avec mon visage d'ange et des expressions de candeur, travaillées devant le miroir.
Mais ces petits vols ne représentaient, à mes yeux, que de simples exercices d'échauffement, d'apprentissage, je devais maintenant passer à la vitesse supérieure.
J'avais une confiance absolue en mes capacités, en mes dons.
Le seul véritable obstacle était ma mère.
Jusqu'à présent, j'avais réussi à dissiper ses doutes sur l'origine de mes vols en prétendant qu'ils représentaient une sorte de paiement, pour services rendus, de camarades de classe en difficulté scolaire à qui je donnais des cours de soutien.
Mon but était d'aider Céline à boucler ses fins de mois avec de l'argent, il fallait donc qu'elle connaisse la vérité, que j'arrive à la convaincre que tout cela était nécessaire et sans risques.
Il fallait que j'affronte ma mère, aucune recette de prestidigitation, de manipulation n'évoquait ce cas de figure.
..../ A suivre

mardi 2 mai 2023

Le voleur 2/

Pendant les années qui suivirent la décision maternelle - vivre comme si mon père n'existait plus-  je traversai plusieurs phases, présentant certaines similitudes avec celles d'un deuil.
L'image de mon père était magnifiée par son absence, je l'imaginais inquiet, furieux de notre silence puis rageur, combattif, cherchant le moyen le plus sûr, le plus légal de récupérer ma garde.
En rêve, j'entendais une sirène de paquebot et j'accourais à la rencontre de mon héros et de ma demi-sœur qui l'accompagnait.
Je le suivais, fier, heureux et excité comme un jeune aventurier partant à la découverte d'un autre monde.
J'ignorais tout de la Lituanie, le courrier de mon père m'avait révélé son existence.
Le pays devait être au moins aussi beau que le nom qui le désignait.
Je fouillais les poubelles, à la recherche d'une lettre déchirée que je tentais de reconstituer ensuite, aussi bien que je le pouvais, pour la déchiffrer.
L'écriture large , épaisse ainsi que la hauteur des interlignes venaient à mon secours.
Hélas, leur contenu me désespérait.
Mon père détaillait son adaptation au pays, l'apprentissage de la langue, les progrès et la croissance de Karina, les talents culinaires de sa nouvelle épouse mais ne s'intéressait que très peu à mon sort, à celui de la famille qu'il avait abandonnée.
La fréquence de son courrier baissa tout comme le nombre de mots qu'il contenait.
Je tenais ma mère comme unique responsable de cette évolution et je lui en fis part.
- C'est à cause de toi si papa n'écrit plus, tu es méchante !
- Petit imbécile ! c'est moi la méchante ? Qui nous a abandonnés comme un lâche, sans nous prévenir ? Je te l'ai déjà expliqué, ton père est mort, voilà pourquoi il n'écrit plus, voilà pourquoi je ne reçois plus aucune aide financière depuis des mois. Moi, la méchante ? Elle est bonne celle-là !
Puis elle me gifla.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, cette colère et cette gifle me furent salutaires.
Je voyais les choses différemment, mon père tombait de son piédestal et je le piétinais.
Cette fois, il était véritablement mort, je venais de le tuer.
Me cramponnant au proverbe "Qui aime bien, châtie bien", la gifle devint une preuve
d'un amour inavoué, refoulé.
Je remplaçai un héros par une héroïne.
Je demandai pardon à ma mère et tentai de lui faire un câlin, qui ne tente rien n'a rien.
Surprise et gênée, elle me repoussa timidement et ajouta "Ça va, ça va...", ce qui mit un terme à cette amorce d'effusion mais consolida l'idée de la nouvelle mission que je m'étais assignée: me faire aimer de ma mère, la forcer à m'aimer, nous rendre heureux, elle et moi.
Je possédais un atout qui ne me coûtait aucun effort, j'étais beau.
Naturellement, ma mère ne m'avait jamais complimenté à ce sujet mais, lorsque je l'accompagnais pour faire des courses ou chez le coiffeur, les éloges fusaient "Il est de plus en plus beau, Valentik, il fera bientôt des ravages, c'est certain"
Ma mère rougissait de bonheur, autant que si le compliment lui était adressé.
Cependant, elle ne pouvait résister à la tentation de gâcher ma joie en ajoutant
"C'est bien sa seule qualité, à ce vaurien ! On se demanderait presque à qui il a volé cette beauté !'
Mes cheveux, mi longs, étaient ondulés, mon regard était clair, mes yeux verts.
Un petit ange qui avait, de surcroit, une voix mélodieuse et même ma mère ne m'interrompait pas lorsque je chantonnais "Bambino", un des 45 tours qui avait  accompli des  dizaines de milliers de rotations sur un tourne-disque infiniment patient et obéissant.
Ma mère avait deux métiers, à domicile, couturière et professeur de piano.
Elle excellait dans le premier, pensait exceller dans le second, ce qui témoignait  d'un défaut d'audition ou d'une confiance aveugle dans ses futurs et hypothétiques  progrès.
Elle prétendait que j'étais, pour une grande part, responsable de sa carrière avortée de pianiste professionnelle; je lui avais volé ses plus belles années, par ma seule existence.
Elle avait tenté également de faire quelques ménages dans le voisinage puis y avait renoncé très rapidement pour l'extraordinaire raison qu'elle était incapable de nettoyer un appartement où la poussière s'accumulait à un rythme qu'elle trouvait inacceptable !
Ma mère aurait aimé que les occupants fassent eux-mêmes un minimum de ménage avant de faire appel à ses services, "C'est la moindre des corrections" disait-elle.
Pour résumer, ma mère aurait aimé nettoyer des appartements propres... sa notion de la propreté se situant à un niveau que peu de gens peuvent imaginer, encore moins obtenir.
Elle était une esclave fatiguée mais heureuse, esclave de ses propres exigences, de sa maniaquerie, qualité suprême à ses yeux.
Lorsque, après un avoir abattu un travail de titan, long et minutieux, elle posait enfin balai, serpillière et chiffons (une dizaine, à chacun son usage), je lisais dans son regard, son sourire, la même satisfaction qu'Hercule après un de ses travaux.
Mais si les travaux d'Hercule étaient dénombrés, ma mère, elle,  devait lutter  indéfiniment, sans relâche, jour après jour, contre le monstre de crasse.
Elle aimait cette corvée qu'elle pouvait effectuer à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, lorsque cette envie la démangeait.
Jamais elle n'aurait accepté de confier cette tâche, si elle en avait  eu les moyens, à une tierce personne qui aurait eu beaucoup de mal à gagner sa confiance et  à répondre pleinement à l'exigence maternelle; et je suis certain qu'elle aurait été encore plus fâchée si une autre personne serait arrivée à faire aussi bien qu'elle, je n'ose pas imaginer mieux...
Ce fâcheux défaut (en ce qui me concerne) avait pour conséquence les couleurs délavées de mes quelques habits, détail qui me valut des moqueries de mes camarades de classe et ma première sérieuse bagarre contre un garçon dont la corpulence était le double de la mienne.
Heureusement, j'étais vif et nerveux, lui lent et apathique, ce qui m'évita une cruelle correction.
Il n'y eut aucun vainqueur, ou alors ce fut moi, aux points, aux poings, aux points de sang.
Il avait fendu ma lèvre inférieure, j'avais ouvert son arcade
sourcilière qui  saignait abondamment.
Ma véritable victoire, ma satisfaction fut de voir ce grand gaillard pleurnichant , apeuré, aller se plaindre auprès du proviseur qui décida que nous étions tous deux perdants, fautifs et punis.
Un léger filet sanguinolent, allant de la lèvre au menton, avait fait le grand saut puis s'était immobilisé sur les fibres synthétiques de mon pull, formant une petite auréole rouge du plus effet sur un tissu  qu'elle égayait, tissu qui lui semblait reconnaissant de réapparaitre, après avoir  été gommé, effacé par des lavages répétés et agressifs.
De retour en classe, arborant cette médaille de jeune guerrier, les regards moqueurs avaient cédé leur place à des marques de respect pour les garçons, des gloussements admiratifs pour les filles.
Je craignais, hélas, qu'une adulte, en l’occurrence ma mère, ait une vision très différente de ma bagarre et de cette tache, qu'elle soit insensible au fait que j'avais défendu son honneur, en quelque sorte, car c'était la propreté poussée dans ses derniers retranchements que l'on raillait.
Après m'avoir vu et poussé un petit cri d'effroi, ma mère s'écria
- Te voilà, petit vaurien, bravo, tu ne t'es pas raté, c'est du propre !
- Oui , maman, c'est tout à fait cela, c'est même du très propre, du trop propre pour les enfants de ma classe, ils se sont moqués de moi, de ma tenue délavée et j'ai riposté en me battant contre l'un d'eux.
- Bon, je ne dirai pas que tu as bien fait mais tu as eu raison de te défendre, ces petits voyous ignorent la signification du mot "propreté", ne te fie pas à leurs beaux habits, je ne serais pas étonnée qu'ils cachent la crasse de leur corps autant que leurs insultes dévoilent la médiocrité de leur esprit, de leur âme. Ne les fréquente pas, Valentik, ignore-les.
En attendant, j'ai de la couleur que j'utiliserai pour redonner de la vivacité à tes habits.
Je ne voudrais pas que le quartier pense que nous sommes des miséreux.
Je ne suivis pas les recommandations maternelles, le comportement des élèves, à mon égard, n'était plus qu'amical.
Je n'avais pas oubliè ma mission, me faire aimer.
J'étais un élève studieux, acharné à défaut d'être doué, et je collectionnai les meilleures notes dans toutes les matières.
J'étais fier, ma mère le ressentait lorsque je lui citais mes excellents résultats scolaires, alors elle me rabrouait "Attention au péché d’orgueil ! La route est longue, qu'est-ce que tu crois ? Moi aussi, j'avais de bonnes notes à ton âge, regarde ce que je suis devenue, une bête couturière !"
Sa sévérité, son manque d'enthousiasme allaient de pair avec mon désir accru de lui plaire, d'être aimé.
Pour une raison que je ne m'expliquais pas, moi je l'aimais déjà et de plus en plus.
.... A suivre

lundi 1 mai 2023

1er mai 1928 - Place de l'Opéra

 

 Petit matin frisquet, à Paris le 1er mai 1928


Sur cette place du quartier chic de l'Opéra, malgré leurs chapeaux ronds, ce ne sont pas des bretonnes mais d'élégantes parisiennes qui patientent avant de repartir avec un beau brin (Monsieur n'est pas jaloux, j’espère !)
Ceci dit, les parisiennes sont souvent d'anciennes provinciales :-)
Des regards m'interpellent.
Celui de cette femme, à gauche sur la photo, qui lève les yeux, dans lesquels je lis de la surprise ou de l'interrogation, vers une "grande" amie, que vous a-t-elle dit ? On est certain que le sujet de conversation ne peut concerner une émission télévisée ou une image/vidéo faisant le "buzz" sur une quelconque plateforme  de réseaux sociaux, c'est déjà ça...
Et vous, monsieur, qui vous tenez un peu à l'écart, le pied droit sur la bordure du trottoir, avec vos mains croisées dans le dos et votre cigarette avachie, qui regardez-vous ? Cette jolie dame au centre avec une main gantée, votre épouse peut-être ?, elle me fait penser à une aviatrice pionnière avec sa coiffe, coquettement inclinée sur le côté, ce port voilant quelque peu la partie droite de son regard.
Son joli sourire est un beau cadeau, aussi agréable qu'une senteur de muguet, pour le photographe et pour moi qui le reçoit presque 100 ans plus tard.
Quand à vous, monsieur, à l’extrême gauche sur la photo, vous semblez être tout droit sorti d'un film de Tati, film qui n'existe pas encore.
Il est impossible que vous soyez un agent des Postes, un 1er mai cela ne serait pas raisonnable et puis que feriez-vous sur cette place ? La mission de la Poste était-elle, à votre époque, d'une telle importance que vous étiez prêts à retrouver les destinataires, absents de leur domicile, sur d'autres lieux ? :-)
Ceci dit, j'ai connu une telle pratique, un été de ma jeunesse.
J'accompagnais, dans sa tournée, un facteur dont j'allais assurer la relève pendant le mois de juillet.
Après avoir parcouru des routes sinueuses, nous atteignions un haut petit village de montagne qui paraissait être un peu en retrait de la modernité, en retard sur son temps.
Nous y étions accueillis très chaleureusement.
Ma jeunesse, qui contrastait avec la moyenne d'âge des habitants, paraissait contagieuse et illuminer leurs visages sympathiques et souriants.
Pour distribuer le courrier et surtout les mandats, il nous arrivait fréquemment de jouer aux petits détectives, d'en retrouver certains sur le terrain de boule ou au bistrot, d'autres en pleine cueillette. Cela n'avait rien de fastidieux, au contraire, le village et ses champs étaient vite parcourus et interroger les habitants était une occasion de faire plus ample connaissance.
Si vous n'êtes pas agent des Postes, êtes-vous un agent de police ?
Je n'ignore pas que la vente du muguet, le 1er mai, est encadrée par des arrêtés municipaux fixant les conditions, les lieux où cette activité est autorisée mais je ne peux pas croire que cette vérification soit l'objet de votre présence.
Vous êtes un simple client, comme les autres, fidèle à cette tradition de fleurir votre salon avec cette fleur symbolique, probablement.
Je vais aller en cueillir, dans les bois, et pas plus tard que maintenant. 

Ajout: voici ce que j'avais publié le 1er mai 2009


 

 

Comme le veut la tradition

Un joli brun...









A Moins que vous ne préfériez


Ce brun-là...