jeudi 17 février 2022

Le café des Anis 2

 A l'heure où le soleil, à mi-course, exprime toute sa force, sa puissance, où il dépeuple la ville et punit les imprudents qui le bravent, où un vent de feu se propage et ordonne aux habitants de regagner les abris.
A l'heure où se font sentir la soif, la faim.
Un jeune couple de touristes, homme et femme, se réfugie dans le café de Maurice.

Maurice: Bonjour M'sieu Dame, dehors c'est une véritable fournaise, un sacré cagnard, pas vrai ?
Aymé: Ça tu l'as dit Maurice ! Tu nous la mets, quand, la clim ?
Maurice: Le lendemain du jour où vous aurez réglé vos ardoises, pardi !
Homme: Bonne jour, c'est quoi le canard ?
Maurice: Le ca-gnard, pas le canard, chez nous c'est le soleil en feu, le soleil qui exagère, qui s'échauffe, qui veut être le seul à régner sur ses terres, son royaume.
Votre accent...vous êtes américain ?
L'américain: Oui, de New York
L’américaine: (en regardant le verre d'Aymé) What's that ?
Aymé: Ça, ma bonne dame, c'est le soleil liquide de Marseille, c'est le parfum anisé, mis en bouteille, des plantes des collines, du fenouil et de la réglisse. C'est notre célèbre pastis.
L’américaine: Alcohol ?
Aymé: Un peu mais guère...
Maurice: Tu comprends l'anglais toi maintenant ?
Aymé hausse les épaules
L'américain: Deux ! si-le vous plaît
Maurice: Le pastis il vaut mieux l'accompagner, le ralentir, surtout par cette chaleur sinon il vous met la tête à l'envers
Aymé: Comme dans l'exorciste !
(Aymé mime une demi-rotation, la plus effrayante possible,  de sa tête)
Rire des touristes.

Maurice: Ne faites pas attention à lui, c'est un fada, lui c'est pas un exorcisme qu'il lui faudrait mais une lobotomie.
Je vous apporte du pain, quelques olives du pays, du saucisson et de la tapenade si cela vous va.
L’américain: Ok !
La femme se lève, avance vers Maurice qui lui indique, avant même qu'elle n'ait eu à formuler sa demande, les toilettes.
Maurice garnit la table des américains.

Arrivée presque simultanée de Lucien, Jeannot, Annie et Monique.
Aymé: Oh collègues ! Voilà les plus beaux et surtout les plus belles !
(emphatique) Monique, tu étincelles comme un soleil.
Monique: Comme un soleil qui ruisselle, alors !  qué calor ! J'ai le dos trempé,  je vais me doucher et me changer.
Annie: Je te suis, maman, je vais faire pareil !
Lucien et Jeannot se sont attablés et boivent une bière pour le premier, un panaché pour le second.

Maurice, au comptoir, éponge son front et boit de l'eau.
Aymé: Alors Jeannot, cette pêche aux studios, ça a mordu ?
Jeannot: Oui, merci Aymé, l'affaire est presque conclue. Annie sait y faire !
Aymé: Je m'en doutais !  cette petite elle a un charme diabolique et avec son sourire innocent, frais comme le printemps, elle est capable de couillonner les plus méfiants !
Jeannot: C'est surtout avec moi qu'elle a su y faire ! Elle m'a convaincu de choisir le studio le plus petit et le plus cher car il avait l'avantage, primordial à ses yeux, d'être le plus proche .
Aymé: de l'université ?
Jeannot: Non, le plus proche d'ici , le plus proche d'elle !
Cet appartement est situé en bas de la Canebière, il est propre et assez bien agencé mais la cuisine, c'est une kitchenette ridicule, une cuisine de dînette ! 
Annie m'a  rétorqué en riant "Et alors, pour quoi faire une grande  cuisine, Jeannot ? André il mangera chez nous,  à la maison, la kitchenette, vai,  elle est bien assez grande pour se faire du café ou réchauffer un petit quelque chose"
Naturellement, j'ai protesté et lui ai rappelé les nombreux atouts des appartements visités auparavant. Elle a démonté, un par un, tous mes arguments, à coups de mauvaise foi enjôleuse.
Un studio était trop bruyant, l'autre mal famé, le suivant était mal exposé, trop froid et le dernier mal isolé, exposé plein sud, étouffant, trop chaud.
Je n'avais rien remarqué de tout cela et j'ai pensé  tout d'abord que tout était inventé ou pour le moins exagéré puis, en écoutant sa voix douce, troublante comme un chant de sirène, j'ai douté et pour terminer j'ai cédé !
Aymé: Elle est forte !
Maurice: Telle mère, telle fille ! Monique, quand elle veut quelque chose, je ne sais pas comment elle s'y prend, si elle prononce des incantations magiques durant  mon sommeil mais, alors que je lui ai dit non à plusieurs reprises , c'est moi qui lui fais la même proposition, que je pense nouvelle,  quelque temps après et quand je l'entends me répondre, d'une voix douce, joyeuse et  faussement surprise
"D'accord chéri !", c'est trop tard, coquin de sort !
Je comprends alors qu'elle m'a , une fois de plus, piégé, retourné, hypnotisé !
J'ai beau le savoir et m'en méfier ensuite, peine perdue !
Sa voix, son sourire sont des ardoises magiques.
Et moi, grand couillon, je souffre d'amnésie temporaire et  je suis tout heureux, tout fier d'avoir l'idée, que je crois mienne, de repeindre le salon, de renouveler une garde-robe ou d'organiser un voyage en Crète !
Aymé: (l'air catastrophé) Oh pauvre Maurice, comme je te plains !
(Le 'plains" d'Aymé traîne et sonne, meurt comme le dégradé final de la sirène du 1er mercredi du mois)
Maurice n'a pas le temps de répondre, il se précipite vers l'américain qui a bu son pastis pur, sans eau, et tousse, s'étouffe

Maurice: (qui lui sert un grand verre d'eau)  Buvez, Monsieur, c'est de ma faute ! J'aurais du vous prévenir ou vous le servir déjà mélangé !
Maurice (qui tapote le dos de l'américain):  Ça va mieux ?
L'américain opine du chef
Maurice tapote toujours son dos.

Maurice: Lucien, il parait que ton garage a pris un sacré coup de neuf. Bastien a cru un instant qu'il y avait eu un changement de propriétaire avant de lire ton nom écrit en lettres si grandes, si imposantes m'a t'il dit qu'il n'a pas même eu le temps de le lire en entier, en descendant la canebière en voiture.

Maurice tapote toujours le dos de l'américain qui tousse et lève la main pour dire stop.
Maurice, plus attentif au signal sonore que visuel, tapote de plus belle.

Lucien: Tu as fini de jouer du tam-tam sur le dos de ce pauvre homme, de le martyriser, il vibre comme un djembé, il n'en peut plus !
Aymé (hilare): Je ne sais pas si je comprends l'anglais mais toi, Maurice, tu ne comprends pas l'américain !

Maurice, penaud, regagne le comptoir.
Maurice transpire.
L'américain respire.
On entend des coups frappés, répétés sur une porte, entrecoupés de "Help ! Help !"

Lucien: Tu n'as toujours pas remplacé ce maudit verrou des wc !?
Aymé est le premier à avoir réagi et se trouve devant la porte des wc.
Il est vite rejoint par les autres hommes.

Aymé: No panique, miss, no panique, aille vais le répared, you pas rested devant the door, please, reculed please !

Aymé a sorti de sa poche une petite lime qu'il agite de  bas en haut pour débloquer le pêne, doucement dans un premier temps puis en augmentant ensuite vitesse et amplitude,comme s'il ferrait un poisson.

Lucien
(en roulant les "r"): Ça mord , on dirait ? Sacrée prise  !
Maurice (taquin): Sincèrement, Aymé, à te voir, à t'entendre, j'ai l'impression d'être face à Bruce Willis
La serrure cède,  la porte s'ouvre, Aymé bascule vers l'arrière, tombe comme un pêcheur emporté par le poids de sa prise.
Lucien: Té, ça c'est Bruce Willis dans sa période Jerry Lewis !

L'américaine aide Aymé à se relever et ,dans un français hésitant et charmant, dit "Mèreci meusiou"
Aymé, qui rêve de faire cela depuis des lustres, et tant pis si la situation ne le met guère à son avantage, plie légèrement sa jambe droite mise en avant, s'incline et fait danser sa casquette dans les airs,
comme un chapeau de mousquetaire mais, ayant oublié la gestuelle appropriée, lui fait subir des rotations complètes, Aymé mouline...
Maurice: Bruce Willis dans sa période D'artagnan !
Lucien: Bruce Willis dans sa période Thierry la fronde ! Aymé, tu ne dois pas faire des rotations complètes, juste un aller-retour en demi-cercle !
Aymé corrige son salut.
Aymé ,appliqué, tente  d'adopter  une voix qui se rapproche le plus de celle qu'il imagine pour un chevalier: grave et sans accent. Il y parvient, à peu près, avec difficulté, dans la première partie de sa phrase, jusqu'à Milady mais son élocution est lente, artificielle, sa bouche en cul de poule ; conscient de son ridicule, il termine sa phrase avec sa voix habituelle, nourrie d'accent et au débit rapide .
Aymé: Aymé, Milady! Votre fidèle serviteur !
L'américaine sourit, entre dans le jeu, fait une gracieuse révérence
L'américaine: Jude, sir, it's my pleasure !

Monique, toute belle, toute proprette, descend les rejoindre, alertée par ce remue-ménage.
Monique: Que se passe t-il ici ? pourquoi tant de bruit ?
Lucien: Chut ! Silence ! On tourne un film, avec des américains et pas n'importe lesquels, hein, avé Bruce Willis !
Lucien fait un clap avec ses mains "Aymé, Jude, scène un , première"
Ils éclatent tous de rire, Monique se contente de sourire et de dire
"Quand même...Le soleil plus le pastis, cela fait des dégâts, ils sont tous fadas !"

vendredi 11 février 2022

Le Café des Anis

A l'heure où les premiers rayons du soleil rendent hommage à l'or virginal de "La bonne mère" qui étincelle et les disperse, en lumière bienveillante, universelle, sur tout Marseille, où la mer s'éveille, ondule, se ride sous l'action combinée du vent et du premier passage du ferry-boat, où mouettes et goélands font leur ronde d'exploration autour du vieux port, où les vieux pêcheurs déplient leurs chaises orientées vers les îles du Frioul, où les Hommes célèbrent le jour nouveau par des sifflements joyeux, des interjections locales répétées comme à  l'échauffement, des "adiou" reconnaissants.
A l'heure où Maurice sourit en remontant le vieux rideau de fer, rouillé par les embruns, perclus de rhumatismes métalliques, récitant sa prière matinale, mi joyeuse mi contestataire, en une partition jouée à coups de manivelle sur un orgue de barbarie géant par un Maurice mi agacé mi rassuré.

La façade du café accuse son âge et le "m" de l'enseigne a jeté un peu de son encre dans l'eau du vieux port, rebaptisant l'établissement en "Café des Anis", le breuvage de l'amitié.

Il n'avait pas encore terminé un ménage sommaire sur les nappes azur et blanches , aux couleurs de la ville, que les trois  premiers et fidèles clients s'installaient.
 

- Adiou Maurice, dit Lucien, les deux autres se contentant d'un salut endormi de la main.
- Adiou les amis, como vai ? comme d'habitude, un serré pour Bastien et toi Lucien, une noisette pour Aymé  ?
-  Vouai (réponse de Lucien qui compte pour les deux autres)

Lucien: Oh Maurice, depuis toutes ces années, tu nous poses cette question sans que jamais la réponse ne change, tu pourrais peut-être nous servir sans rien nous demander, non ?

Maurice: Pour sûr ! et je vous demande aussi comment vous allez alors qu'aucun d'entre vous ne m'a jamais répondu.
Remarquez cela m'arrange, je n'ai pas besoin ni envie de savoir comment vous allez parce que je le sais déjà, tiens,  vous allez comme la veille !
Mais tu vois, Lucien cela s'appelle de la communication, de l'art mercantile.
Bastien: Oh bonne mère, Maurice, mercantile... tu as avalé un dictionnaire cette nuit ?
Rires des 3 compères interrompus par l'arrivée d'Annie, jolie jeune fille de 16 ans, légèrement vêtue de nuit, qui amorce sa descente de l'escalier menant à l'appartement  supérieur.
Maurice: Fatche Annie, c'est quoi ça ? Va t'habiller ma fille, va .
Tu crois que c'est une tenue pour se présenter aux clients ?

(La jeune fille s'éclipse avec grâce)

Aymé: Moi cela ne me dérange guère...
Maurice: Aymé, tu n'avais pas encore ouvert la bouche mais si c'est pour sortir ce genre de cochonnerie, tu peux la maintenir fermée.
dérange guère...pardi, et ta femme, tu crois que cela ne la dérangerait guère de t'entendre parler ainsi ?
Aymé: Ne te fâche pas , c'était juste un compliment. Ta fille a de belles cuisses
Maurice (qui s'empourpre): Mais je vais te faire un shampoing à la noisette, moi. Qui sait, peut-être que cela fera du bien aux pauvres mèches rescapées, oubliées par le Mistral et qui te servent de chevelure. Des cuisses... Annie a des jambes, mossieu, des jambes longues et fines de gazelle. Té, tu veux en voir des cuisses, voilà des cuisses
(Maurice, fort et trapu, baisse son pantalon; les autres, sans s'être concertés, détournent la tête par provocation moqueuse)
Lucien: Mais Maurice, la jambe va du pied au genou et ta fille a aussi, comme tout le monde, des cuisses
Maurice: Et moi, je vous dis que non, ma fille n'a pas de cuisses, elle a des jambes, du pied à la hanche. Tu as vu une différence de grosseur entre ses mollets et le haut de sa jambe, non ! et tu sais pourquoi ? parce que ma fille n'a pas de cuisses, voilà tout et je vous interdis de prétendre le contraire, boudiou !

Aymé: Moi ce qui me dérange, c'est que tu nous traites, nous tes amis de plus de 20 ans, de clients.
Cela me peine (mine  faussement attristée)
Maurice: Tu crois que je ne te vois pas venir avec tes grosses espadrilles ? tu tentes une dispersion mais je suis plus malin que toi.
Aymé:  Qué  dispersion ?! , qu'est-ce que tu racontes ?
Maurice: Une dispersion, quoi, quand on est embarrassé par un sujet et que l'on parle d'autre chose pour noyer le poisson.
Rires des "clients"
Lucien: Une digression, pas une dispersion
Maurice: (plein de bonne mauvaise foi) dispersion, digression, vous m'avez très bien compris.
Aymé: C'est quand même un joli brin de fille, ton Annie et elle a bien grandi ces derniers temps, elle te dépasse maintenant, non ?
Lucien:  Ça, ce n'est pas très difficile !  Et puis elle est futée, la pitchoune, elle a fait un tri dans ses gènes et développé uniquement ceux de sa mère. Elle a sa beauté, sa stature et  sa finesse d'esprit
Aymé: Ou alors , mais ça ce serait grave, oui très grave, un grand malheur... Maurice, tu n'as jamais pensé à un test ADN ?

Maurice ne bronche pas mais il augmente sensiblement la cadence avec laquelle il essuie un verre, déjà propre depuis belle lurette, qui brille maintenant de mille feux et qui irise, lorsque le chiffon lui en laisse le temps, le carrelage du café

Bastien:
Aymé, arrête de l'escagasser, vai ! tu ne sais pas de quoi tu parles. Moi, Maurice et sa Monique, je les ai connus minots, ils se fréquentaient déjà, j'étais présent le jour de leur mariage, le jour béni où leurs prières ont été exaucées avec l'arrivée d'Annie dans leur vie, après toutes ces années d'espoir, de fausses joies, de douce tristesse résignée. Et bien tu vois, pendant toutes ces années, depuis que je les connais et encore aujourd’hui, Maurice et Monique ont toujours ce même regard l'un envers l'autre, un regard, un regard (il lève les yeux ), un regard...
Aymé: Ca y'est, il a bugué...
Bastien (nullement décontenancé): Un regard qui convertirait n'importe quel mécréant, comme toi... un regard comme une lumière divine.
Aymé: Si on ne peut plus galéjer, alors...
Bastien: Il y a des choses trop belles pour être salies, même en plaisanterie.
Aymé: En parlant de clientèle, il faudrait peut-être songer à rajeunir la tienne, on ne voit pas beaucoup de jeunesse ici.
Maurice: C'est vrai, il faudrait peut-être que je change la déco, un bon coup de peinture et des posters de, comment il s'appelle déjà, le chanteur qui a toujours des lunettes noires...
Aymé: Gilbert Montagné !
Lucien: Stevie Wonder !
Maurice: non, non, Maître Jims, voila !
Aymé: On dit "Maître Guims"
Lucien: On dit "Guims", y'a plus de maître...
Maurice: En plus, ce ne serait pas difficile de les retenir les jeunes, j'ai les meilleurs tarifs de tout Marseille
Bastien: Ah ?! Et comment ils peuvent deviner tes prix ? Ils ne sont affichés nulle part ! Tu sais que c'est illégal, ça, hein !
Maurice: Je sais mais c'est de la négligence.
Les tarifs indiqués sur l'ardoise datent de Mathusalem, j'ai un peu la flemme, je n'ai pas une belle écriture et cela me prend un temps fou...
Bastien: Par contre en calcul, tu te défends bien, hein ! Tu fais toujours tout de tête.
Aymé: Il calcule bien pour qui ? pour lui ou pour les autres ? Je trouve qu'il y a beaucoup d'arrondis dans ces additions, c'est curieux quand même tous ces chiffres ronds.
Lucien: Vous êtes quand même bien contents que Maurice accepte vos ardoises, je vous rappelle la plaque émaillée au dessus du comptoir "La maison ne fait pas crédit"
Aymé: Ah oui, celle-là on la voit bien, pas comme ses tarifs, c'est bien simple, je crois que si je devenais aveugle demain, je continuerais de la voir !
Bastien: Dis moi, tes tarifs ils ne seraient pas un peu élastiques ? Ils n'auraient pas tendance à monter en été, comme la température de l'eau du vieux port ? Je t'ai vu l'autre jour demander, pour un café, bien plus que d'habitude.
Maurice: Oui mais ça, ça ne compte pas; c'était un américain, ils ont les moyens.
Aymé: Américain ou pas, c'est quand même du vol ! Quelle image tu donnes de Marseille, de la France !
(ton théâtral, solennel) Maurice, tu dois donner l'exemple, tu es comme un ambassadeur !
Maurice: Qué ambassadeur ? le seul ambassadeur ici, tu peux le voir derrière moi, il titre à 16 degrés...ambassadeur, qu'est-ce qu'il faut pas entendre comme couillonnade quand même !
Aymé (qui change son fusil d'épaule en abordant un sujet précédent): N'empêche que si tu acceptais de laisser Annie assurer le service, de temps à autre, toute belle et guillerette comme elle est, habillée juste assez court pour flatter le regard, avec une  jupette qui ne cacherait pas complètement ses jolies cuisses, hé bé tu en aurais de la jeunesse qui accourrait dans ton café, pour sûr !

Maurice fulmine sans rien dire
Bastien: Arrête Aymé, tu vas nous le faire reprendre la cigarette !
Aymé: Ah, je ne savais pas que tu avais arrêté, depuis longtemps ?
Maurice: Tu ne savais pas parce que tu n'entends pas, voilà tout! Quand on dit sans arrêt comme toi des bêtises, des saletés, on a ses propres oreilles qui se bouchent, le corps fait de l'auto-protection !
Et c'est scientifique !
Aymé (faussement dupé, entrant dans le jeu): Ah !?
Maurice (conscient qu'Aymé n'est pas dupe): Parfaitement ! Des études très sérieuses ont démontré que les bavards, quand ils étaient couillons, devenaient sourds.
Cela fera deux mois demain que je n'ai plus touché une cigarette !
Aymé (sifflement admiratif): Je te tire mon chapeau ! Tu as pris des patchs pour t'aider ?
Maurice (fier): Non monsieur, du caractère et de la volonté, rien d'autre !
Lucien: De la volonté ? Une grande volonté, non ? Elle ne s’appellerait pas Monique, ta volonté ? Je l'ai entendue, à plusieurs reprises, menacer de te quitter si tu n'arrêtais pas cette drogue !
(Maurice tousse à plusieurs reprises)
Bastien (moqueur):  Ça c'est la toux de l'ex fumeur, la plus mauvaise. elle arrive, comme ça, sans crier gare et elle est terrible, elle  en a rendu plus d'un aphone, hein ! heureusement, cela ne dure pas.
Aymé: Elle n'est pas là, Monique ?
Maurice: Elle est partie tôt ce matin chez Perrine
Aymé: Encore ?! Tu nous avais pas dit déjà cela la semaine dernière ?
Maurice: La semaine dernière, c'était une visite de coure-toi-sie, courtoisie tu ne dois pas savoir ce que cela veut dire,toi, pas vrai ? Elle est allée se faire une couleur, c'est qu'on ne rajeunit pas et notre soleil a tendance à lui faire des mèches aussi  jaunes que le pastis.
Aymé: Tout de même, d'une façon générale, elle va souvent chez le coiffeur, je trouve... A ce qu'il parait, il y a chez Perrine un nouvel apprenti, beau comme un dieu, même que le salon n'a jamais été aussi fréquenté. Enfin, je dis ça, je dis rien, hein !
Maurice: Alors ne dis rien, c'est mieux pour tout le monde, à commencer par toi, cela te donnera un air intelligent.
Et qu'est-ce que tu insinues ? Et puis d'abord qu'est-ce que tu en sais toi que son salon est fréquenté ? C'est sûrement pas ta femme qui peut t'en parler, vai !  Elle, son coiffeur il doit être en prison.
Je l'aime bien Roselyne mais, bonne mère, c'est pas des cheveux qu'elle a , c'est des rayons de soleil, dressés vers le ciel comme des aiguilles d'oursin, qui encerclent son visage.
Le Mistral il n'a plus rien à faire, juste à dire "Pas mieux !"
Monique est une femme coquette, qui prend soin d'elle; elle est soigneuse, soigneuse celui-là  de mot tu le connais mais c'est lui qui ne te connaît pas.
(Aymé est maçon et sa tenue ne laisse aucun doute sur sa profession)


 
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 Un homme, grand et très élégant, à mi chemin de sa période de quadra, entre.
Bastien et Lucien ont quitté le café peu de temps auparavant.

Maurice: Ave Jeannot, quel bon vent t'amène ?
Jeannot: Amène, c'est vite dit ! Je dirais plutôt qu'il me freine ! Il a déclenché les hostilités sitôt l’Estérel en vue.

Aymé: Çà c'est à cause des bulldozers qui ont creusé la roche pour élargir l'autoroute, maintenant le vent, c'est plus un couloir qu'il emprunte, c'est un gouffre. Alors le Mistral, pardi, il se régale, il jubile , il change d'air !
Il étend sa réputation, son territoire, il donne à La Promenade des Anglais un petit air de Canebière ! Il va secouer vos palmiers !
Je crois même qu'avec quelques aménagements judicieux, un mât ici, une voile là, il pourrait propulser, tout en écologie hein ! les chars de votre carnaval.
(Maurice à voix basse: si seulement il pouvait l'arrêter, lui, son char...)
Jeannot: Non..
Aymé: Quoi, non?!
Jeannot: Non, le Mistral il s'arrête à Cannes et ce n'est pas plus mal.
Là-bas, il peut faire son show, caresser les gambettes des starlettes, soulever les robes un peu trop printanières, offrir aux photographes des clichés ébouriffés.
Il fait tellement le beau à Cannes qu'il en oublie la suite du littoral, comme un minot que sa mère a envoyé faire une course et qui a oublié en chemin sa mission, occupé qu'il est à choisir, trier les pierres les plus plates, les plus aptes à sautiller sur la houle matinale.
Il s'arrête à Cannes et ce n'est pas plus mal parce qu'à Nice, on n'en veut guère.
De toute façon, il s’essoufflerait chez nous et se ferait refouler par le Marin et les vents du Nord.
Aymé: Et après on dit que c'est les marseillais qui ezagèrent !
Maurice: Tu n'es pas venu avec le petit ? Cela aurait fait plaisir à Annie. Qu'est-ce que je te sers, bière, pastis ?
Jeannot:  Non, il est un peu tôt, une orange pressée s'il te plait. Il a trouvé un petit travail d'été et commence aujourd'hui, tu te rends compte, Maurice, mon André que je revois, comme si c'était hier, appliqué, concentré à faire de jolis pâtés sur la plage du Prado et ton adorable chipie d'Annie qui attendait qu'ils soient parfaits pour les démolir à coups de pieds joyeux et provoquer,  une course poursuite rieuse, périlleuse sur le sable, mon André il va rentrer à l'Université !
J'ai du mal à réaliser... j'ai appris qu'un immeuble tout neuf était construit dans le quartier de la Joliette avec des studios "idéal étudiant" d'après l'annonce et au loyer abordable, je suis un peu en avance, j'ai une visite prévue dans une heure.
Aymé: Oh malheureux ! Cet immeuble je le connais bien, j'y ai travaillé, oubliez-le, va ! les studios ils sont si petits qu'à côté une chambre de bonne c'est une suite royale ! si petits que pour que le soleil y entre, il faut d'abord en sortir ! si vous cassez la vitre d'une fenêtre, il vous suffit de la remplacer par le verre d'un cadre photo ! Le promoteur, c'est un margoulin, un redoutable baratineur qui serait capable de vendre une Ferrari à un cul-de-jattes

(Jeannot grimace, tente, sans y réussir, en s'y reprenant à plusieurs fois, une moue de déception et de surprise dubitative ) pas facile à réaliser :-)
Maurice: Tu peux le croire. Aymé maîtrise parfaitement son sujet, c'est le meilleur ouvrier de Marseille dans son domaine.
Même s'il exagère un petit peu, son avis est sûr.
Aymé: Ne vous faites pas de bile, Monsieur Jeannot, je vais vous en trouver, moi, un joli nid pour André. Les appartements disponibles à Marseille, je suis le premier à en être informé, avant même qu'une annonce paraisse, avant même que le propriétaire en ait l'idée !
Si vous voulez, ce matin, avant d'aller sur mon chantier, je peux vous indiquer déjà quelques locations.
Jeannot (rassuré et reconnaissant): Volontiers, avec plaisir, Aymé ! Merci !
Maurice (joyeux, tendrement moqueur): Et depuis quand tu donnes du Monsieur et tu vouvoies Jeannot, toi ?
Aymé: Oh, ne m'en veuillez pas, décidément...ne m'en veux pas Jeannot mais aujourd'hui je te trouve si élégant, comme un ministre, que cela m'impressionne et j'oublie à qui je m'adresse.
Jeannot: Y'a pas de mal, Aymé, cette tenue c'est pour rassurer les propriétaires, tu comprends. Alors si cela t’impressionne, ce sera peut-être le cas avec eux aussi.
Aymé (secouant fortement sa main): Et comment ! A moins d'avoir affaire à un aveugle ou une personne ayant des goûts de cagole !

Annie, jolie comme un coeur et qui a tout entendu, les rejoint
Annie: Bonjour Jeannot, Aymé, je peux vous accompagner, dites ! J'aimerais voir où André va peut-être habiter bientôt
Aymé (avec un clin d’œil): Vouai, une sorte de repérage, quoi !
Jeannot: Avec plaisir, ma belle ! Un point de vue féminin ne peut être que profitable
Aymé: Allez, zou ! c'est parti

Ils quittent le café, Aymé y revient très rapidement, désireux d'expérimenter quelque chose qu'il a appris récemment, le poing contre poing.
Il tend son poing fermé à Maurice
Aymé: Maurice, check !
Maurice: Qu'est ce que tu as oublié, Aymé ? Et c'est quoi ce chèque dont tu parles.
Aymé: Mais non! check, pas "chèque"
Maurice: Qu'est-ce que tu dis, fada ? tchèque ? c'est moi que tu traites de tchèque ?! et arrête de me menacer du poing.

Maurice sourit puis s'écrie "Je te fais marcher, grand nigaud !" et tend son poing fermé contre celui d'Aymé, tout heureux et fier.


                                 Vladimir Cosma - Le château de ma mère






dimanche 6 février 2022

Sale temps

Ils ont fui
La famine
La terreur
La mort
Ils ont quitté
Leur pays
Leurs amis
Leur soleil
Pour un billet de loterie
Qui
Pensent-ils
N'a pas de prix
Réglé
Par de maigres économies
A des marchands sans âme
A des passeurs d'âmes
Un billet de loterie
Dont le prix
Est parfois
La vie

Serrés
Entassés
Ballottés
Amaigris
Affaiblis
Affamés
Déshydratés
Frigorifiés
Brûlés
Aveuglés
Apeurés
Silencieux
Ils voguent
Sur l'espoir
Cahotant
Sur l’infini
Sur la colère
Aveugle
Du temps
Sur la froideur
Apathique
Du Monde
Sur l’inconnu
Sur une roue
De loterie

Un petit enfant
Noir
Froid
Drapé d'algues
Vertes
Endormi
A l'infini
Recroquevillé
Sur le fini

Cet enfant
Rejeté
Par la mer
Par l'oubli
Repose
Sur le sable
Doré
Chaud
Sous le ciel
Si bleu
Insouciant
Indifférent

Un petit crabe
Jaune
Lui tient compagnie
Lui
Et quelques coquillages
Blancs
Serrés
Entassés
Sous sa main
Livide
Bleuie
Caressée
Consolée
Par le sac
Le ressac
D'un océan
Pénitent

 

 

Histoire d'adoucir ce récit, une version revisitée par Kimberose d'un succès de Nicoletta 


 

vendredi 4 février 2022

Mathilde


Les premières lueurs diurnes butaient contre les motifs losangés d'un vitrage cardinal orangé, à la vieillesse exigeante et dont l'opacité, répartie aléatoirement, n'accordait un droit de passage qu'aux rayons les plus chanceux.

Ceux-ci disputaient l'espace exigu de la pièce d'eau à l'incandescence  d'un plafonnier  rectangulaire, unique source de lumière artificielle depuis que le néon, marié à un  majestueux miroir  mural ,  s'était empressé d'agoniser, pour protester une dernière fois contre l'absence de sollicitation dont il était l'objet, en trois actes - à la fulgurance théâtrale- vacillement, crépitation et explosion diffusant une fumée âcre et vengeresse.

Mathilde jugea raisonnable de couper la lumière, la pénombre suffisait  pour un maquillage sommaire et  discret, commençant et s'achevant par l'application d'un luxueux rouge à lèvres Dior qui justifiait le prestige de la marque par sa tenue exceptionnelle, la finesse de son grain et la sobriété de son éclat.


Lorsque sa maîtresse pénétra dans le salon, le Chartreux tenta par ses étirements d'occuper totalement l'assise du fauteuil, rappelant ainsi qu'il en était l'occupant exclusif.


Un discret ronronnement de satisfaction récompensa une caresse de Mathilde, la fourrure bleu-gris du félin ondulait et chatoyait sous la pression affectueuse.


Mathilde se tenait près du seuil et corrigeait la tenue de son chignon, aidée par le reflet d'un miroir aux allures de soleil.

Le mouvement régulier et infatigable du balancier d'un carillon Westminster, inaudible car trop familier, rappela son action lorsque des marteaux vinrent sonner ; Mathilde attendit avec plaisir la fin de la sonnerie pour compter les huit frappes finales du carillon qui régnait dans le salon depuis l'année de sa naissance.


Elle avait quarante ans aujourd'hui, mais ce n'était pas une raison suffisante pour modifier ses habitudes vestimentaires: un ensemble jupe-tailleur gris, parfaitement ajusté  à sa fine taille, apportait un juste équilibre entre discrétion et élégance.


Elle descendit les quatre étages du petit immeuble cossu du 15e arrondissement; un tapis feutré, à la rougeur festivalière cannoise, étouffait le son de ses escarpins vernis dont on ne pouvait soupçonner l'ancienneté, un entretien méticuleux ayant préservé leur éclat.


La lourde porte ornée de l'entrée grinça timidement et Mathilde prit cela pour un bonjour.


Elle respira profondément, goulûment, l'air  frais de la rue.


Cette année-là, le printemps naissant se parait de températures estivales, précipitait les floraisons, accentuait le chant des oiseaux, illuminait leurs amours.


Ce quartier, déjà si cher à son cœur,  lui paraissait embelli, rajeuni; ses rues désertes suscitaient un émoi qu'elle n'avait jamais connu auparavant, un amour inconditionnel pour l'esthétisme des façades haussmanniennes et ses plus hauts balcons filants, une affection pour ces vieux et majestueux réverbères à trois têtes, une immense reconnaissance pour la beauté quasi intacte des lieux où le temps, lui-même subjugué par tant d'éclat, semblait s'être figé.


Quel bonheur d'arpenter ces rues comme un fermier ses terres, de se les approprier, de redécouvrir un détail oublié d'une enseigne, une belle porte cochère auparavant masquée par les flux des passants et des véhicules, de percevoir le timbre lointain du clocher de l'église.


Quel plaisir de revoir tous ces oiseaux qu'elle connaissait grâce à une patiente éducation paternelle: mésanges, moineaux, gobe-mouches, rouges-gorges et pouillots venaient à la reconquête de territoires  qu'une trop grande agitation citadine les avait portés à délaisser et leurs chants, leurs pépiements, libérés de toute pollution sonore urbaine, colonisaient l'espace, accompagnaient le spectacle de lumière qu'offraient les premiers, mais néanmoins vigoureux rayons de soleil qui escaladaient les façades, sculptaient les bâtiments, avivaient les couleurs, jouaient avec la création d'ombres et de contrastes.


Le ciel était bleu, limpide, purifié par la disparition du trafic aérien et, très haut, quelques hirondelles inauguraient ce décor de leur gracieux ballet.


Mathilde savourait chacune de ses foulées, amassait des souvenirs.

Ce jour-là, elle ne croisa personne, personne ne put deviner, dans son regard, le sourire qui ne l'avait pas quitté durant cette balade d'une heure.


Elle gravit aisément les quatre étages, elle ne prenait jamais l'ascenseur - une de ses nombreuses phobies-


Le Chartreux, assoupi, ouvrit un œil puis le referma aussitôt, mais, la caresse habituelle du retour tardant à venir, il se décida à rejoindre sa maîtresse qui sirotait un jus de fruits en regardant une chaîne d'informations en continu.


Les nouvelles n'étaient pas bonnes.

Mathilde, elle, se réjouissait, sans aucune mauvaise arrière-pensée et uniquement en ce qui la concernait, de cette prolongation.


Elle décida de fêter cela en avalant d'un trait le jus d'orange restant et en se resservant.

Le chat eut droit à des caresses prolongées et quelques friandises.


Un peu plus tard, Mathilde eut un début de toux qu'elle attribua au breuvage trop vite englouti et de légers maux de tête qui ne firent que s'amplifier, dans les heures qui suivirent, malgré la prise d'antalgiques.


La fenêtre de la chambre était grande ouverte, des gazouillements joyeux intriguaient le chat qui s'était posté sur le rebord.


Le carillon sonna les douze coups de midi, Mathilde était allongée et fébrile.