Les premières lueurs diurnes butaient contre les motifs losangés d'un vitrage cardinal orangé, à la vieillesse exigeante et dont l'opacité, répartie aléatoirement, n'accordait un droit de passage qu'aux rayons les plus chanceux.
Ceux-ci disputaient l'espace exigu de la pièce d'eau à l'incandescence d'un plafonnier rectangulaire, unique source de lumière artificielle depuis que le néon, marié à un majestueux miroir mural , s'était empressé d'agoniser, pour protester une dernière fois contre l'absence de sollicitation dont il était l'objet, en trois actes - à la fulgurance théâtrale- vacillement, crépitation et explosion diffusant une fumée âcre et vengeresse.
Mathilde jugea raisonnable de couper la lumière, la pénombre suffisait pour un maquillage sommaire et discret, commençant et s'achevant par l'application d'un luxueux rouge à lèvres Dior qui justifiait le prestige de la marque par sa tenue exceptionnelle, la finesse de son grain et la sobriété de son éclat.
Lorsque sa maîtresse pénétra dans le salon, le Chartreux tenta par ses étirements d'occuper totalement l'assise du fauteuil, rappelant ainsi qu'il en était l'occupant exclusif.
Un discret ronronnement de satisfaction récompensa une caresse de Mathilde, la fourrure bleu-gris du félin ondulait et chatoyait sous la pression affectueuse.
Mathilde se tenait près du seuil et corrigeait la tenue de son chignon, aidée par le reflet d'un miroir aux allures de soleil.
Le mouvement régulier et infatigable du balancier d'un carillon Westminster, inaudible car trop familier, rappela son action lorsque des marteaux vinrent sonner ; Mathilde attendit avec plaisir la fin de la sonnerie pour compter les huit frappes finales du carillon qui régnait dans le salon depuis l'année de sa naissance.
Elle avait quarante ans aujourd'hui, mais ce n'était pas une raison suffisante pour modifier ses habitudes vestimentaires: un ensemble jupe-tailleur gris, parfaitement ajusté à sa fine taille, apportait un juste équilibre entre discrétion et élégance.
Elle descendit les quatre étages du petit immeuble cossu du 15e arrondissement; un tapis feutré, à la rougeur festivalière cannoise, étouffait le son de ses escarpins vernis dont on ne pouvait soupçonner l'ancienneté, un entretien méticuleux ayant préservé leur éclat.
La lourde porte ornée de l'entrée grinça timidement et Mathilde prit cela pour un bonjour.
Elle respira profondément, goulûment, l'air frais de la rue.
Cette année-là, le printemps naissant se parait de températures estivales, précipitait les floraisons, accentuait le chant des oiseaux, illuminait leurs amours.
Ce quartier, déjà si cher à son cœur, lui paraissait embelli, rajeuni; ses rues désertes suscitaient un émoi qu'elle n'avait jamais connu auparavant, un amour inconditionnel pour l'esthétisme des façades haussmanniennes et ses plus hauts balcons filants, une affection pour ces vieux et majestueux réverbères à trois têtes, une immense reconnaissance pour la beauté quasi intacte des lieux où le temps, lui-même subjugué par tant d'éclat, semblait s'être figé.
Quel bonheur d'arpenter ces rues comme un fermier ses terres, de se les approprier, de redécouvrir un détail oublié d'une enseigne, une belle porte cochère auparavant masquée par les flux des passants et des véhicules, de percevoir le timbre lointain du clocher de l'église.
Quel plaisir de revoir tous ces oiseaux qu'elle connaissait grâce à une patiente éducation paternelle: mésanges, moineaux, gobe-mouches, rouges-gorges et pouillots venaient à la reconquête de territoires qu'une trop grande agitation citadine les avait portés à délaisser et leurs chants, leurs pépiements, libérés de toute pollution sonore urbaine, colonisaient l'espace, accompagnaient le spectacle de lumière qu'offraient les premiers, mais néanmoins vigoureux rayons de soleil qui escaladaient les façades, sculptaient les bâtiments, avivaient les couleurs, jouaient avec la création d'ombres et de contrastes.
Le ciel était bleu, limpide, purifié par la disparition du trafic aérien et, très haut, quelques hirondelles inauguraient ce décor de leur gracieux ballet.
Mathilde savourait chacune de ses foulées, amassait des souvenirs.
Ce jour-là, elle ne croisa personne, personne ne put deviner, dans son regard, le sourire qui ne l'avait pas quitté durant cette balade d'une heure.
Elle gravit aisément les quatre étages, elle ne prenait jamais l'ascenseur - une de ses nombreuses phobies-
Le Chartreux, assoupi, ouvrit un œil puis le referma aussitôt, mais, la caresse habituelle du retour tardant à venir, il se décida à rejoindre sa maîtresse qui sirotait un jus de fruits en regardant une chaîne d'informations en continu.
Les nouvelles n'étaient pas bonnes.
Mathilde, elle, se réjouissait, sans aucune mauvaise arrière-pensée et uniquement en ce qui la concernait, de cette prolongation.
Elle décida de fêter cela en avalant d'un trait le jus d'orange restant et en se resservant.
Le chat eut droit à des caresses prolongées et quelques friandises.
Un peu plus tard, Mathilde eut un début de toux qu'elle attribua au breuvage trop vite englouti et de légers maux de tête qui ne firent que s'amplifier, dans les heures qui suivirent, malgré la prise d'antalgiques.
La fenêtre de la chambre était grande ouverte, des gazouillements joyeux intriguaient le chat qui s'était posté sur le rebord.
Le carillon sonna les douze coups de midi, Mathilde était allongée et fébrile.
Tiens, Mathilde est revenue :D
RépondreSupprimerSatané Covid ! M'enfin, il t'a permis de pondre cet excellent billet... bravo Rom :)
Bon weekend. Bise.
Maudite Mathilde :-)
SupprimerMerci pour ton passage, Julie.
J'espère que tu vas bien, bon weekend itou.
Bises
Tu n'as rien perdu de ta belle écriture, Rom.
RépondreSupprimerBon week-end ensoleillé.
Merci Françoise.
SupprimerExcellent week-end à toi également.
Splendide texte. Les mots caracolent sous ta plume comme de fringants coursiers... Mais comment une jeune femme aussi pêchue peut-elle tomber malade, simplement pendant une balade parisienne...Allez, gageons que ce n'est que la fièvre de l'amour qui l'a saisie en croisant le regard d'un bel et sombre inconnu...
RépondreSupprimer•.¸¸.•*`*•.¸¸☆
Bonjour Célestine,
SupprimerLe doute est autorisé, conseillé.
Que s'est-il passé les jours précédents ?
Merci pour tes compliments, bon dimanche.