La Berthauderie , paradis des petits et des grands
La Berthauderie occupait le fond d'une petite cuvette, avec pour unique point d'accès une pente goudronnée qui devenait piste de luge, les jours de verglas.
Nous y glissions, à l'aide de petites caisses en bois, vite improvisées et qui rappelaient leur inconfort par les brûlures qu'elles occasionnaient de leurs frottements indélicats sur nos fonds de culotte.
Il ne me serait jamais venu à l'idée, pendant ces quelques années, de dire que j'habitais St Nazaire.
Non, j'habitais un petit village isolé, la Berthauderie, et insister pour me faire de moi un Nazairien m'aurait autant fâché qu'un habitant du pays bigouden qui entend que l'on ose étendre son beau pays de Bretagne à celui de Nantes.
La Berthauderie était un petit bloc de quatre immeubles qui semblait avoir été posé là par erreur, un intrus au milieu de la nature, de champs sauvages, de prairies et de rivières.
Une route étroite longeait le bâtiment et faisait le tour d'une petite colline, surmontée d'un blockhaus, fermé par précaution mais dont notre imagination parvenait, tout de même, à s'emparer.
Cette petite route, cette boucle, n'avait pas tardé à servir de piste de cyclisme.
Des compétitions étaient organisées, deux participants pour chaque course, le perdant était éliminé.
La dernière course couronnait celui qui les avait gagnées toutes.
J'étais admiratif des nombreuses victoires empochées par mon frère aîné, il me tardait d'apprendre à faire du vélo et de jouer dans la cour des grands.
Le lendemain d'un rêve prémonitoire, à force de persévérance, une pédale posée sur le rebord du trottoir, j'ai connu mes premières joies, fantastiques, féeriques, cette impression de puissance, de liberté méritée par mes efforts à maîtriser un équilibre farouche.
Si j'avais dompté un cheval sauvage, ma joie n'en aurait pas été plus grande.
Tout le monde se connaissait, s'appréciait dans ce quartier qui semblait aussi lointain de la ville de St Nazaire qu'une cuisse d'orange séparée du fruit mère.
Tous les jours, un boulanger, un laitier assuraient, de bon matin, le ravitaillement du quotidien.
Des panetières en tissu, accrochées aux portes des habitants, attendaient d'être remplies.
Le détail des provisions souhaitées et l'argent nécessaire dormaient sagement au fond des sacs.
S'y trouvait parfois l'appoint,
parfois un billet de dix ou cinquante francs et, soulignait ma mère, il
ne manquât jamais le moindre centime dans la monnaie rendue car il ne
serait jamais venu à l'idée du commerçant, des voisins, des enfants, de
commettre pareille indélicatesse.
L'honnêteté est une véritable richesse.
Il y avait une vieille et brave dame, madame Mirabelle, qui avait du mal à se déplacer.
Elle nous chargeait de faire quelques courses en "ville", dans le quartier de Toutes Aides (que je pensais, alors, dans ma tête d'enfant, être celui de toute Z)
Après avoir coupé, à travers champs, nous étions de retour assez rapidement.
Je ne me souviens plus exactement pour quelle raison madame Mirabelle ne souhaitait pas que l'on la livre à domicile.
Peut-être le jeu l'amusait, c'était le cas pour nous, lorsqu'elle faisait descendre depuis son balcon, assez rapidement, son panier en osier, vide, accroché à une corde et, qu'une fois chargé, elle remontait beaucoup moins vite, beaucoup moins droit.
Vu d'en bas, cela ressemblait à des mouvements de balancier plutôt hésitants, irréguliers, un balancier qui mimait joyeusement, par à-coups, une ébriété promise par le tintement de quelques bouteilles de vin qui s'entrechoquaient d'impatience .
C'est en utilisant le même procédé que nous chargions son panier de kilos d'escargots, après une pluie fatale aux gastéropodes, ce qui nous assurait quelque menue monnaie.
J'ignorais que la solidarité, l'entraide, le partage étaient des valeurs, que l'on a ressuscitées pour peu de temps pendant les premiers mois de la pandémie mondiale, en 2020.
Pour moi, elles faisaient partie du quotidien, du naturel.
Le savoir-faire, la compétence, le métier des uns servaient à tous et tout le monde trouvait cela normal.
De petits travaux de plomberie, de maçonnerie, de réparation automobile (le domaine de mon père) étaient courants et effectués par les habitants du quartier, on réparait nos appareils cassés en famille.
Il y avait des jeux prévus pour les enfants que nous délaissions parfois pour d'autres, situés en des lieux non prévus à cet usage.
La largeur d'un petit muret qui entourait l'accès au sous-sol, aux caves, devenait un circuit pour Formule 1, de simples capsules de bouteilles faisaient office de voitures de sport.
Des sillons creusés dans de la terre meuble créaient de magnifiques circuits pour les cyclistes en herbe que nous étions et notre plaisir était, encore plus que celui du jeu, celui du soin que l'on apportait à son tracé, virages, lignes droites, tunnels, ligne d'arrivée signalée par deux petits bouts de bois et un morceau de chiffon blanc, à leur extrémité, sur lequel figurait la mention, tracée avec maladresse "Arrivée".
Ce circuit était éphémère et, à chaque nouvelle création, son parcours était différent et s'enrichissait de nos nouvelles idées.
Et il y avait, aussi et surtout, l'aventure, la Nature.
Alain Couronné, le fils du brave homme que j'avais reconnu, bien plus tard, sur son balcon, était notre chef naturel. Il avait une connaissance de la jungle que nous lui enviions et sa machette imposait le respect, outil redoutable et indispensable pour se frayer un chemin dans l'épaisse forêt. Il possédait un don inné, la Nature avait peu de secrets pour lui, et un sens de l'orientation sûr.
Il savait tout des arbres, des oiseaux, des saisons comme s'il était leur confident, comme si le bruit du vent murmurait à ses oreilles le secret de toutes ces choses.
C'est grâce à lui que j'ai pu assister au miracle de l'éclosion d'oisillons, aux métamorphoses de têtards devenant grenouilles, dans de sombres mares, grâce à lui que j'ai appris à réunir le trio, soleil, mains, horizon pour deviner le temps qu'il restait avant que ne survienne l'obscurité.
Il avait, à coups de machettes adroits , tracé un chemin, au toit arrondi comme une tonnelle de feuillages, un chemin vers la lumière, vers une clairière qui faisait face à un bras de rivière, vers notre futur QG.
L'endroit était lumineux, son parterre moelleux.
Dans une vaste cabane de genêts, solidement entrecroisés, nous avons passé du temps à rêvasser, à fumer de fausses pipes en bois, que nous avions nous-mêmes sculptées, à tenter d'imaginer quel bonheur pouvait bien surpasser celui-là.
D'abord réservé aux garçons, aux bâtisseurs, ce QG, dans un souci d'ouverture (on ne parlait pas de quota, de parité en ces temps-là) accepta quelque filles, des sœurs de constructeurs qui n'avaient pas su tenir leur langue.
Elles étaient de bonnes infirmières, promptes à soigner nos blessures de guerre, de petites égratignures occasionnées par nos ennemies, ronces ou orties, et lorsque la pluie nous avait surpris, bien à l'abri dans notre repaire végétal, que le tonnerre jouait à faire exploser des bombes, c'est auprès de nous qu'elles se blottissaient, comme si notre statut de garçon assurait leur protection.
Leurs attentes étaient si touchantes, si satisfaisantes pour nos égos que nous surmontions nos propres terreurs, que nous cachions nos propres émotions, torse bombé et voix claire, pour ne pas les décevoir, sauf lorsqu’un obus qui était tombé encore plus près que les précédents, à en juger par son bruit assourdissant, nous faisait sursauter, on ne devient pas héros d'un simple claquement de doigts.
Un seul d'entre nous n'avait pas tremblé et justifiait, une fois de plus, son statut de chef.
Alain était intouchable puisqu'il était, à nos yeux admiratifs et reconnaissants, le paratonnerre le plus sûr; une mère aimante ne blesse pas ses enfants.
Ma mère et nos bêtises enfantines
Ma mère ne travaillait pas à l'époque, élever trois jeunes enfants constituait un labeur suffisant.
Pour gagner du temps, le bain était parfois commun, et l’exiguïté de la situation était compensée par les jeux d'eau incontrôlés qu'elle provoquait, des éclaboussements ludiques et le combat que nous menions pour aller récupérer la malicieuse et glissante savonnette qui tentait d'échapper à sa tâche. Après nous avoir minutieusement et plus qu'énergiquement séchés, frottés car son instinct maternel était épaulé par son côté maniaque, ma mère ouvrait la porte qui donnait sur le couloir, menant aux chambres.
Et je l'ai souvent entendue rire devant le spectacle, touchant et amusant, de ces trois petites paires de fesses qui couraient, accompagnés de nos cris, qui fuyaient l'espace il y a peu encore saturé de vapeur d'eau chaude et maintenant refroidi par un petit courant d'air frais qui s'y engouffrait.
Je pensais que ces petits moments de bonheur, l'esprit fraternel de tous nos voisins, la vie, la joie des enfants qui apprenaient, à l'air libre, les premières leçons de la vie, je pensais que tout cela serait bien plus fort que la langueur qui s'emparait parfois de ma mère.
Cette langueur contenue, non exprimée, posait un léger voile de tristesse sur son regard, un voile imperceptible pour ceux qui ne connaissaient pas ces rêves, de soleil, de chaleur et de mer bleue, le désir de retrouver ce qu'elle avait connue toute sa vie durant.
Ma mère était une femme sensible mais également forte, déterminée et ces instants d'abandon à la tristesse étaient vite chassés, le plus souvent, par sa ferme résolution qu'elle n'oubliait pas de rappeler à mon père, le billet de sortie se nommant mutation au soleil, au soleil du Midi.
En attendant, elle s'était éprise d'un plastique aux vertus conservatrices, le Tupperware, et organisait des réunions du même nom, pour en faire l'éloge, pour expliquer son utilisation, démontrer sa fiabilité, son efficacité, sa solidité, sa longévité (aujourd'hui, elle utiliserait les termes durable, réutilisable, impact réduit sur l'environnement)
Elle était une démonstratrice très convaincante et, pour peu que j'eusse de l'argent, j'aurais été tenté de lui acheter un jeu de ces boites rondes ou rectangulaires !
Son auditoire, uniquement féminin, se composait de voisines mais également de dames inconnues qu'elle avait su séduire au marché, le dimanche, et qu'elle invitait à ces réunions un des samedis suivants.
Ce samedi là, ma mère m'avait habillé de blanc, de haut en bas, polo, short, chaussettes et tennis, une tenue éblouissante pour éblouir, si j'étais amené à le croiser, son public.
Après avoir emprunté notre tunnel "secret", cette frondaison de feuillages et branchages dont une porte végétale, astucieusement fabriquée par nos soins, camouflait l'entrée, j'arrivais sur notre clairière, au bord de la rivière.
J'avais décidé, ce jour là, de voir ce que la rivière, claire et pleine de vie à cet endroit, devenait, un peu plus loin, en suivant ses méandres, en longeant une berge étroite qui offrait peu d'espace à mes pas. Arrivé à ce qui me paraissait être un cul-de-sac, je découvris une eau stagnante, marécageuse, vaseuse, sableuse et nauséabonde, un crapaud y faisait des vocalises.
Encouragé par mon esprit d'entreprise, à nulle conséquence fâcheuse, je m'enhardis davantage en rampant, à califourchon, sur un tronc d'arbre qui joignait les deux rives.
Mon désir d'apercevoir ce fameux crapaud qui restait autant invisible que sonore me fit oublier toute prudence et , après m'être penché, j'ai réalisé une magnifique cabriole avant, à laquelle personne, malheureusement, n'a pu attribuer une note technique ou artistique, puisque j'étais seul, sans aucun témoin.
Je vous laisse imaginer ce que peut devenir une tenue propre, blanche, plongée dans un liquide noir, collant et fétide.
Je n'avais plus qu'une idée en tête, retourner au plus vite chez moi, avant que n'arrivent les invitées, après avoir nettoyé comme je le pouvais, c'est à dire pas grand chose, les résultats de mon plongeon.
Arrivé à mon appartement, je marchais à petit pas, elles étaient déjà là.
Ma mère qui m'avait entendu mais n'avait pas levé la tête, elle était occupée à étaler avec soin les marchandises, stoppa mon élan "Pierre, viens dire bonjour, mon chéri".
J'étais un enfant obéissant et ma curiosité, mon goût du partage eurent raison de mon désir premier, celui de prendre la fuite.
C'est seulement après les présentations expresses de cet enfant aux cheveux poisseux, ce polisson souillon, ce fils de mineur, de charbonnier, d’égoutier ou de goudronnier, c'est seulement après un mélange discret de rires et de cris d'effroi que ma mère leva , enfin, la tête, et faillit périr de syncope.
Avant même qu'elle ne retrouve ses esprits et sa voix, je décidai de rejoindre, au plus vite, la salle de bain, en gratifiant le sol des traces boueuses de mon passage.
Ma mère savait que nous n'aimions pas ces bouchées de pâte d'amande enrobées de chocolat, c'était leur cœur qui en constituait la partie la plus importante et c'était cette partie-là qui nous rebutait.
Lors d'une réunion Tupperware, après avoir soulevé le couvercle de cette jolie boite de chocolats fourrés, elle eut la surprise de découvrir les couleurs vives et variées de ces chocolats et leur forme irrégulière de petits monticules érodés par notre salive.
Les quelques marbrures qui subsistaient sur certaines bouchées témoignaient de notre hâte ou de notre manque d'application quand on avait léché la partie chocolatée.
Nous étions jeunes et inexpérimentés, si ce n'avait pas été le cas, nous aurions bien pris soin de faire tourner doucement, patiemment, ces bouchées entre nos lèvres, pour les débarrasser complètement de toute origine chocolatée qui jurait avec leur nouveau look.
Deux bêtises dont je me souviens, étalées sur cinq ans, c'est bien peu en définitive.
Plus tard, en grandissant, elles gagnèrent en ampleur, en imagination, sans jamais, fort heureusement, devenir illégales, seulement espiègles ou subversives.