mardi 28 février 2023

Liberté










L
'enfant court, court, court
Encouragé par son père
Encouragé par la mer
Qui part et revient
Respire bruyamment
Comme l'enfant
Qui court, court
Sur une grève
Sur une piste
En criant
En donnant
De la vitesse
De l'ivresse
A l'envie
A la vie
Qui sommeille
Avant l'éveil.
Ses foulées
Piétinent
Le sable
Piétinent
L'impatience
Implorent
Le vent.
Il se retourne
Parfois
Observe
Un animal
Étonnant
Rampant
Pour l'instant
Tenu en laisse
Maintenu en vie
Par un fil ténu.
L'enfant court
Et s’essouffle
En attendant
Que le vent
Souffle
Soulève
Le sable

Ses cris
Ses vœux
Ses cheveux
Et emporte
Cet oiseau
Flamboyant
Qui monte haut
Très haut
Déploie
Son envergure
Sa tête
Ses ailes
Sa queue
Joue avec les cieux
S'enivre de bleu
Joue avec le vent
Sifflant
Vibrant
Qui apprend
A son enfant volant
Les piqués
Les voltiges
Les tournoiements.
L'enfant regarde
Émerveillé
Joyeux
Curieux
Cet arc-en-ciel mouvant
Qu'il voit se rapprocher
S'éloigner
Avec grâce
Avec volonté
La volonté
De plaire
Au vent, son père
La volonté
De ne pas décevoir
Les cieux
Les dieux
Les yeux
Amoureux
De l'enfant
Qui apprend
Et comprend
La pression
L'insistance
Entre ses doigts
De ce fil
Qui se tend
Impatient
Exigeant,
Exigeant
L'émancipation
L'affranchissement
Réclamés par le vent
Espérés par l'oiseau.
L'enfant comprend
Et apprend.
Malgré l'opposition paternelle
Ou, peut-être, à cause d'elle
Car ce "non" est comme un fil, un fil jumeau
Il choisit un galet
A l'arête aiguisée
Et coupe les chaînes
Lâche le fil, les ailes
Et crie "Sauve toi !"
Et crie de joie
Et crie "Hourra  !"
Et rit
Après un dernier merci
Dessiné
D'une pirouette
Par l'oiseau
Reconnaissant
Fuyant
Vivant
Disparaissant
Succombant
Au chant
Éthéré
D'une sirène
Nommée
"Liberté"

lundi 27 février 2023

La Robe

Entre gens de bonne société
La courbette est une révérence
Qui s'incline sur une qualité
Attribuée à  noble apparence
Perruques poudrées
Coiffures  étagées
Toilettes surchargées
Mouches appliquées
Effrontées sur le nez
Coquettes sur les lèvres
Même les plus mièvres
Baiseuses sur la bouche
Avant de l'être sur la couche
Majestueuses sur le front
Discrètes sur le menton
Galantes sur la joue
Elles attirent
Et tirent

Leurs munitions
Leurs séductions
Mises en joue.
La cour toute entière glousse
Et se trémousse
En recueillant
En espérant
Ici, un mot d'esprit
Là, une flatterie
Tout un monde de fards
Où le factice est un art
Qui échappe parfois
Aux personnes de bonne foi

La belle et coquette marquise du Bellay, soucieuse de connaître les avis sur sa nouvelle et ample robe à panier de satin, interroge ses amis, tous masculins, ses ennemies sont d'un autre genre, du moins le croit-elle.
Sont amis, pour la marquise, ceux qui la font rire par leur humour ou leur sottise, ceux dont l'intelligence insoumise et pas toujours comprise mérite, par prudence, que l'on en fasse des alliés.

- Dites moi, Maréchal, que pensez-vous de mes atours ? Parlez sans détours.
- Madame, vous me faites grand honneur en me questionnant sur un sujet qui ne m'est pas assez familier pour éviter toute maladresse de jugement risquant de vous froisser.
Mon métier me porte à la concision, un ordre court est un ordre précis, compris.
Donc je vous dirais, madame, oui, c'est joli !
- Allons, Maréchal, vous allez me fâcher ! Joli ? Est-ce là tout le vocabulaire que vous trouvez pour me plaire ? Plutôt que de me froisser, froissez ma robe, caressez le satin,  vous ne ressentez donc rien ?
− Madame, je vous imagine sur un champ de bataille, nul doute qu'un jeune fantassin pourrait avoir des envies de désertion et se cacher aisément sous l'envergure de votre robe et Dieu sait ce qu'il serait alors tenté d'y faire et si son audace alliée à une adresse téméraire trouveraient grâce à vos yeux, et je dis yeux faute d'oser mieux, pour que vous renonciez à l'y déloger !
− Maréchal, comme vous y  allez ! Je suis une femme respectable ! Mais vos propos sont bien aimables, au moins ai-je appris que ce joli était à même de susciter des envies, je vous en remercie.

 
- Et vous l'abbé, qu'en dites-vous ? Les robes ne vous sont pas étrangères, les vôtres sont très souvent austères. Comment me trouvez-vous ? Vous appartenez au clergé mais vous êtes avant tout un homme, un bel homme.
- Ma foi, madame, vous êtes habillée de tentation. Tel est votre choix et ne dit-on pas "Ce que femme veut, Dieu le veut et si Dieu ne le veut pas, le diable du moins y aide". En me soumettant à pareille tentation, vous testez , avec sévérité, ma force de caractère.
- Vraiment, l'abbé ? Vous me flattez, renonceriez-vous, pour moi, à vos vœux ?
- Non, madame, je reste fidèle à Dieu, l'ayant rencontré avant vous mais sachez que si je devais pécher, je choisirais d'enfreindre, grâce ou à cause de vous,  le dernier commandement "Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain"
- Entendez vous, l'abbé, mon soupir ? un soupir d'aise et de tristesse à la pensée de ce plaisir que nous aurions pu connaître, vous et moi, une fois débarrassés de nos robes.

- Ah, mon ami poète, serai-je votre muse ainsi parée ?
- Chère Marquise, vous l'êtes déjà mais il serait malvenu de vous répéter le quatrain déclamé, en son salon,  à Madame de Touraine qui portait, il y a quelques jours, une robe en tous points identique à la vôtre !
- Cessez, l'ami ! Vous faites erreur, ceci est un exemplaire unique, confectionné par la couturière du roi ! Elle a toute ma confiance et sait garder le secret.
-  Allons, Marquise, vous ne pensez tout de même pas être son unique cliente ! Et il est aisé, moyennant deniers, de briser un secret !
- Vous faites erreur, vous dis-je, aucune femme ne serait assez sotte pour commander une tenue imaginée par une autre.
- Assurément si, madame, lorsqu'elle sera la première à l'exhiber et à en exiger, par conséquent, la paternité !
- Vous me brisez le cœur, ami poète. Me voilà défaite, je me sens nue, déshabillée par une impostrice.
- Permettez que je termine mon discours et que je rassure ainsi la plus belle femme de la cour. Je vous ai avoué avoir déjà vu, portés par une autre, vos effets. Mais si les mêmes causes produisent  généralement les mêmes effets, il en est ici tout autrement.
Madame de Touraine ne possède ni votre grâce, ni votre jeunesse.
Sachez que cette robe est faite pour vous autant que vous êtes faites pour elle et que la comparaison entre celle-ci et celle-là qui ferait de ces deux tenues , suspendues, des sœurs jumelles, serait désavouée par la vision qu’offrirait votre présence à côté de celle de Madame de Touraine. Plus de sœurs jumelles mais une copie lâche, mal ajustée, refusant de s'adapter à des contours affaissés, une copie fade et éloignée de cette robe qui vous sied à merveille.
Croyez-moi, Madame de Touraine renoncera à porter cette robe après l'avoir vue sur vous.
- Mais, votre quatrain ?
- Oublié, déchiré, indigne de vous, trop court pour être fidèle, pas assez travaillé pour être  équitable, trop travaillé pour être naturel.
- En écrirez-vous un autre ?
− Pour vous, le quatrain deviendra sonnet, à en faire pâlir ceux de Louise Labé.
- Me voici fort aise, j'ai hâte de le lire, pour moi en premier puis à voix haute à Madame de Touraine !  Lire le premier quatrain puis faire une pause, comme si le poème s'achevait  et poursuivre avec le suivant et les deux tercets, quel régal ! quelle délicieuse revanche, sans la demande d'une belle puisque la belle, c'est moi ! J'en ris déjà !

-  Monsieur de Bergerac, fidèle ami et riche banquier, vous avez dû, lors de vos nombreux déplacements d'affaire, vos voyages à l'étranger,vos dîners mondains,  apercevoir les plus belles femmes, les tenues les plus somptueuses. En suis-je très éloignée ?
- Madame, vous n'avez nullement à vous soucier de ces inconnues rivales, vous faites jeu égal !
Permettez-moi, cependant, de voir la chose avec l’œil prudent du financier.
Le tissu de votre robe est d'une étoffe rare et sa confection a exigé du temps et donc beaucoup d'argent. Ne pourrait-on raccourcir cette tenue, la simplifier tout en conservant sa beauté ?
Que diriez-vous d'une robe courte, descendant au-dessus du genou, et plissée à ses extrémités ?
- Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas ?
- Pas du tout !
- Avez-vous été piqué, lors de vos périples,  par un insecte qui aurait corrompu vos humeurs pour imaginer de telles horreurs ?  Au-dessus du genou, est-il drôle ?!  Et, dites-moi, êtes vous devenu couturier?  S'agit-il, pour un banquier peu occupé, d'un nouveau rôle ? Au-dessus du genou, pourquoi ne pas pousser plus haut le vice et aller jusqu'en haut des cuisses ?
− Pourquoi pas, en effet ? Il faut un début à toute chose et ce qui vous parait, aujourd'hui, incongru, sera demain répandu et visible même dans les rues.
- Dans les rues, je n'en doute point, ce sera la tenue des catins. Vous m'agacez, à la fin !
J'ai toujours apprécié votre esprit inventif mais raccourcir une robe pour un demi-tarif !
Ce n'est, assurément, pas banal mais je me contenterai de votre "jeu égal"

- Et vous, Monsieur de Honfleur, le courtisan bourreau des cœurs, allez-vous également me reprocher une longueur ? Parlez sans crainte, votre réputation est déjà faite, je ne veux pas que votre opinion soit feinte. Flatterie ou muflerie, galanterie ou moquerie, je boirai le calice jusqu'à la lie.
- Chère Marquise, il ne faut pas croire tout ce que l'on raconte.
Ceux qui me connaissent peu parlent de moi en mal, s'ils me connaissaient mieux ils en diraient davantage. Mon verbe peut choquer par son honnêteté, il irrite les oreilles hypocrites.
Je n'apostrophe jamais, je réponds lorsque l'on me questionne et  encore pas toujours, si je considère que le silence est la plus grande éloquence.
- Allons, Monsieur de Honfleur, vous, un si grand courtisan,  vous ne prenez pas les devants ?
Je vous ai vu à l’œuvre maintes fois et vous savez complimenter, sans qu'elles aient à vous le demander, vos futures proies ! Soyez honnête, là vous vous payez ma tête !

- Vous vous trompez, madame, vous pensez que seule la parole questionne mais les regards appuyés, les rires forcés, les têtes inclinées, les gestes embarrassés sont de puissantes invitations muettes à engager de charmants tête-à-tête.
Et quand  ces dames paraissent effarouchées, il faut persévérer car cela signifie qu'elles sont touchées.
- Allez-y, complimentez-moi ou blâmez-moi, agissez comme si nous étions seuls, ma robe est-elle un atout suffisant pour un si beau courtisan ?
− Madame, votre belle robe est  sans doute un atout mais pas  l'atout maître, celui de votre grâce. Je ne contredirai pas Monsieur de Bergerac, si votre tenue était plus courte, elle en dirait davantage. Votre décolleté pigeonnant attire bien plus le regard, par ces rondeurs exquises que ne le fait actuellement, aussi somptueuse soit-elle,  votre mise.
Je déteste cette mode qui cache la taille, égalise les embonpoints, handicape les démarches.
Les plus belles femmes que j'ai vues sont celles que j'ai vues nues, sans fard, sans artifice.
Vous me demandez ce que je pense de votre robe ? Une envie irrésistible de vous l'arracher, de voir vos jambes, vos pieds, de caresser une peau plutôt qu'un tissu.
Regardez vos amis, ici présents, et leurs bouches bées, surpris par une audace qui leur fait défaut. Peut-être attendent-ils que vous punissiez l'impudent d'un revers de votre gant.
− Cher Monsieur de Honfleur, je crains que mon visage, même poudré, se soit empourpré.
Tenons-nous à l'écart, je ne voudrais pas que mes propos soient entendus par un habile lascar.
Personne, pas  même mon mari,  ne m'a jamais parlé ainsi. Je vous sais gré de votre honnêteté, à mon tour d'être crue, pour être crue.
Vous avez attisé ma curiosité et je suis impatiente de savoir si je fais partie des plus belles femmes que vous ayez vues.
Et tant pis pour ma robe !

La Javanaise

 Abi - La Javanaise

Tes lèvres contiennent
Tous les baisers
Toutes les larmes
Les trahisons
Les floraisons
Les promesses
Les ivresses
Les tourments
Les foudroiements
Des amours passées
Des romances égarées
Toutes les empreintes des temps
Qui bégayent, à l'envi
L'envie
L'abandon de tes vingt ans
Qui jamais ne vieillit.
Et ces petits plis
Qui les entourent
Ne sont que les détours
Empruntés
Par tous les  amants
Découvrant
Tour à tour
L'exquise lenteur
D'une douce morsure
L’impatiente fièvre
De toutes ces blessures
Qui s'échouent sur des lèvres
Pour y être embaumées
En reflets sucrés, salés.
Dans l'asile de tes yeux
S'abritent tous les vœux
Les premiers
Les derniers
Les insensés
Les futiles
Les malhabiles
Les éphémères
Les éternels
Les sublimes
Les touchants
Les prochains
Ceux que l'on prononce
A voix basse
Ceux que l'on renonce
A dire un jour
Ceux que la lumière
Et elle seule
Peut chuchoter
En un éclair
A notre insu
Sans briser
Sans altérer
Le fragile tissu
Qui habille les vœux
Les plus sincères
Les plus profonds
Qu'ignore la pensée
Les vœux
Issus d'une  autre contrée
Le lieu où paradis et enfer
Se mesurent, croisant les fers
Et d'où remontent ces étincelles
Soufflées  sur l'âme
Échappées de prunelles
En devenant flamme
Qui vacille ou scintille
Entre vice et vertu
Entre feuille de vigne et  nu
Et on ne sait plus trop
Si c'est  bénédiction
Ou bien malédiction
De ne pas savoir
De ne pas pouvoir
Garder les yeux clos.

dimanche 26 février 2023

You should be dancing - Parties 1 à 5

 



Des danses d'avant votre naissance dans ce premier volet.
Pas trop long ni ennuyeux (j'espère)
Dans toutes les vidéos, pensez à choisir la meilleure qualité (720p), clic sur la roue dentée

 



 

PARTIE 2 SLOW 

 

 

Viens, danse-moi
Offre ta tête à mon épaule
Déposes-y tous tes amants
Je serai leur bourreau

Pleure...
Tes larmes
Comme un oubli
Les condamnent

J'enlace tes souvenirs
Te les dérobe
Ils glissent sur ma vie
Comme mes mains sur ta robe

Ne boude pas la nuit
Convoque tes envies
Prépare-toi.
L'orage est là

Je serai le bourreau.
Alors sois
Offerte
Défaite
Souillée
Écorchée
Transie
Haletante

Je veux te secouer
Te retourner
Te malmener
T'ébranler
T'offrir mes morsures
Et avaler tes cris

Je vais te dépouiller
De tous tes idéaux
Ravager ton passé
Lui cracher au visage

Et toi...

Crache-moi tes larmes
Et tous leurs tourments
Je serai leur bourreau
Je serai ton amant

Venge-toi
Griffe-moi
Déteste-moi
Un jour tu m'aimeras
Peut-être...

PARTIE 3 Derviches Tourneurs 

Le vertige de l'esprit
Tourné comme une poterie
Il égrène le jour, la nuit, les saisons
Sur le rosaire dansé de la vie
Et la Terre, le ciel, l'infini
S’abîment dans la déraison
Qui demande à Dieu
De livrer ses sept noms.


Intermède Sponsorisé

 
 

PARTIE 4 Tango 

 (Al Pacino interprète un aveugle dans un des extraits)
a
 
 
Un ballet d'amour et de sang
Comme une vie entière qui glisse
Sur un sol hostile qui la blesse.

Une lutte âpre et sensuelle
Où le pourpre et le sombre se toisent
Entre le déni et l'extase
Le non et l'abandon

Pudeur et indécence
Sueur et larmes
Ruissellent en cadence


Premiers pas innocents
Si lents, si hésitants
Qui balbutient la vie
Qui balbutient l'envie

Puis les corps se révoltent
Déshabillent leurs raideurs
Apprivoisent la peur

La jupe devient drapeau
Agite sa révolution
Un pan de nudité
Esquisse une rotation

Le chiffon rouge affole
La vigueur du désir
La jeunesse du plaisir

Et puis la gorge s'expose
Soumise, conquise
Le temps, bref, d'une pose

Enfin tout s'accélère
S'emmêle, se trouble
La piste est une arène
Cernée de la clameur d'un Peuple
Éclairée d'un bûcher final

Les jambes se croisent, se décroisent
Dans un nuage de sable et de sang
Dans un soupir ou dans un râle

Ni victoire, ni défaite
Le fatalisme résigné, triomphant
D'une double mise à mort
Mi amor...
 
PARTIE 5 Java
(la javanaise n'est pas une java mais elle est interprétée par mon coup de cœur de ces dernières années, Abi)

Pas de valse pour Ginette
Elle veut du déhanché,
Mes mains sur ses fesses
Et pouvoir s'enrouler
Autour de son homme
Tout lui avouer
Comme on va à confesse.

Son corps gesticulé
Comme une marionnette
Elle a la tête en fête
Et se fout du latin
Que l'on dit à la messe
Le dimanche matin
Avant les bals musette.

Elle boit le bon Dieu
Dans les yeux
De son amoureux
Qui blasphème
Mais qui l'aime
Et laisse tomber ses mots d'amour
Dans le temps qui tourne et court
Sur la déclaration, signée à deux
D'une belle java bleue.

Intermède Sponsorisé - 2


jeudi 23 février 2023

Dix fantaisies des moins de 10 ans

1) En campagne

Chat 1 (fan)  - Monsieur Bill, j'adore ce que vous faites pour notre quartier !
Chat 2 (fan) - N'oubliez pas votre promesse, nous débarrasser des chiens, c'est un véritable fléau, je n'ose plus sortir !
Chat roux - J'l'aime pas, trop poli pour être honnête, ce sourire forcé, ce regard fuyant,  j'aime pas ces écolos de dernière heure.
Non, n'y pense même pas, pas question de poser tes sales pattes sur moi !
Le candidat - Merci, mes amis ! Vous pouvez compter sur moi, j'espère pouvoir compter sur vous et n'oubliez pas mon slogan "Chat compte !"
Chat roux - Non mais quel ringard ! avec sa bouche en cul de poule "Chat compte !", on dirait ce vieux président, comment il s'appelait déjà ? ah oui, Giscard !
Chat 4 à  chat5 - Vous me recevez ? La prochaine zone parait clean, à vous
Chat 5 à chat 4 -  Arrête de hurler ! je suis à moins d'un mètre de toi, idiot ! Bien sûr que je te reçois ! Je pars en éclaireur et toi, tu ne lâches pas le candidat d'un coussinet...

2) Loulou


- J'adore les bad boys !
- Çà doit pas être sorcier quand même de monter sur cet engin, j'arrive bien à grimper sur un poney, alors..
- On démarre, mon loulou, tu me fais découvrir le grand frisson ?
- Loulou,  il aimerait bien que tu recules un peu tes fesses ! T'as pris un peu, non ?

3) Les pieds de l'épié
- Ne sois pas triste, tu finiras, toi aussi, par la trouver ton âme sœur. Regarde, moi, il y a quoi ? tout juste une semaine, qui aurait dit que je prendrais les mesures pour mon alliance de fiançailles ? Je n'ai aucune inquiétude, une belle fille, comme toi, avec une aussi  jolie robe à pois...
-  (Il n'a pas de beaux pieds, je ne l'avais jamais remarqué auparavant mais il a vraiment de très vilains pieds, c'est rédhibitoire ! Dire que j'allais succomber, la vie est bien faite !)

4) Barbara
- Quelle connerie la guerre, Barbara !
- Ne pars pas, reste avec moi !
− Allons, pense à nos futurs enfants, ils n'aimeraient pas que leur père soit un lâche.
- John ?
- Barbara ?
- Tu m'écriras ?
- Oui, Barbara, dès que j'aurai appris.
- Tiens, ton baluchon, tu as tout ?
- Oui,  un paquet de chewing-gums, deux billes d'agate et une photo de toi, mon amour

5) Ma sorcière bien-aimée

- Dernier selfie, ok ? Tu me connais, je suis un impulsif, les mots trahissent souvent ma pensée. Je ne le pensais pas tout à l'heure quand je t'ai traitée de guenon ! j'ai fait mon malin, voilà tout.
Allez, ma petite sorcière, rends moi mon apparence, s'il te plaît ! J'ai compris la leçon !
Être un chimpanzé, c'est pas une vie...
Ne sois pas vache ! non, non ! ce n'est pas ce que voulais dire !

6) Al dente

- On a perdu nos dents en même temps !
- Les dents du bonheur !
- Avec un tel gouffre, ce sont plutôt les dents de l'extase !

7) Soulagement
- Personne ne m'écoute ! Il arrive un moment où se trémousser, trépigner ne suffit plus !
Un carreau, deux carreaux, trois carreaux, record battu !

8) Raoul

- Hé, le dieu Pan, c'est vraiment très joli, vraiment ! mais il se trouve que je ne suis pas un serpent et que, par conséquent, le charme se rompt très vite.
-  ♪♫♫♬♪♪
- Ok, je vais utiliser un langage moins chât-ié . Tu vois, coco,  tu es assis sur un escalier, derrière cet escalier il y a une porte avec un numéro, le 5 et le 5 c'est chez moi, capisce ?
Alors tu prend tes cliques et tes claques, avant que j'augmente le nombre de ces dernières et tu me libères le passage !
-
♪♫♫♬♪♪
- T'es nouveau dans le quartier, toi, pas vrai ? Sinon, tu saurais que mon blaze c'est Raoul et que Monsieur Audiard, en personne, s'est inspiré de moi pour ses dialogues.
Alors pour la dernière fois, petit, dégage !
-♪♪♪♫♫♬♪♪
- Ah, tu veux jouer ! J’m'en vais te faire une ordonnance ! Et une sévère !… J'vais te montrer qui c’est Raoul ! Aux quatre coins d'Paris qu’on va t’retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle. Moi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus : j’dynamite, j’disperse, j’ventile…

9) Parle plus bas...

La petite fille ( le parrain, Don Dinetta) prend la parole.
- Je tiens à remercier toutes les familles, la famille Feline, la Famille Cane, la famille Peluchio d'avoir accepté mon invitation à cette réunion de pacification.
Cane - Don Dinetta, c'est un honneur pour moi de vous témoigner, de nouveau, notre fidélité et notre confiance en votre jugement.
Feline - Padrone, n'est-il pas d'usage de s'assurer que les invités puissent se restaurer ? Pas l'ombre d'un nuage de lait !
Peluchio - Don Dinetta, avec tout le respect qui vous est dû, j'avoue ne pas comprendre la raison de ma présence, il n'y a pas plus sage, plus pacifique que ma famille.

Don Dinetta - Mes amis, je vous apprécie tous, vous le savez, et j'ai toujours veillé à ce que notre entente résiste à nos intérêts parfois divergents. Ces derniers temps, comme vous l'avez  constaté, il y a eu des petits relâchements fâcheux. Les guerres commencent toujours par des incidents qui en entraînent d'autres et provoquent une escalade de violence par effet domino.
J'ai réussi, jusqu'à présent, à colmater ces quelques brèches pour nous éviter une guerre totale dont personne ne veut, n'est-ce pas ? Si j'ai pu arranger les choses, c'est grâce à l'appui de mon réseau, mon réseau familial :le papa, la mamma mais je ne pourrais pas exiger davantage de leur clémence si, par malheur, vous ne retrouviez pas, très vite, le chemin de la raison, de la sagesse.
J'ai appris qu'un membre de la famille Peluchio avait perdu un œil dans une attaque, qu'un membre de la famille Cane portait sur son visage des marques de coups de griffes et que, suite à des représailles, un membre de la famille Feline avait maintenant une oreille tombante !
Mes amis, ce n'est pas ainsi que l'on se conduit entre gens de bonnes familles !
J'ai, moi-même, trébuché sur un membre de la famille Peluchio qui avait fait de son corps, allongé dans l'obscurité, le sacrifice d'un attentat suicide !
Ces pratiques ne sont pas acceptables, tolérables, voilà pourquoi je vous ai convoqués. Pour le bien de tous, un découpage virtuel de l'appartement, du jardin devra être respecté.
Une seule famille par zone, une zone étant délimitée par une distanciation sociale d'au moins 3 mètres.
Naturellement, en tant que parrain et futur héritier des lieux, je m'accorde un droit d'exemption en étant dispensée de suivre ces règles si bon me chante.
Bien ! mes amis, puisque nous voilà d'accord, nous allons fêter cela en mangeant et buvant.
Santé ! Salute !
 

10) Ballonnements

- Cool, je suis Marylin !
- Moi, je suis bientôt maman !
- Toi ? Mais tu as encore une tétine en bouche !
- Simple rodage, prémâchage  pour ma future progéniture !

lundi 20 février 2023

La plume volubile, té !

Sauvez une jolie plume
Échouée sur le bitume
Trempez sa pointe
Dans de l'encre violette
Laissez-la vous raconter sa vie
Son sommeil, au sein d'un douillet nid
Ses premiers frottements, fraternels, de couvée
Ses premiers tremblements émus de becquées
Puis, enfin, le déploiement
Son premier envol vers le ciel, l'infini
Enlacé, embrassé par ses tournoiements
Laissez-la vous raconter
Ses combats
Contre les éléments
Contre le feu et le vent,
Les pièges
Les intrus
Les rivaux
Écoutez-la vous décrire le ballet
La danse
De la séduction
De la reproduction
Et comment elle veille, elle protège, elle enveloppe
Ces vies ovales, fragiles, convoitées
Entendez-la soupirer...
- Et ? C'est tout ?
- C'est tout ? Oh bonne mère ! Quelle ignorance, quelle ingratitude !
C'est bien ma veine ! Il a fallu que je tombe sur un scribe scribouillard, ce n'est pas une déposition que je vous fais, c'est un récit poétique, oui monsieur, po-é-tique !
C'est tout... quelle misère, quelle pauvreté d'imagination, quel manque d'éducation, quel affront à mon peuple ! lui qui a parcouru tous les continents, franchi des milliers de kilomètres chaque année sans avoir recours aux aiguilleurs du ciel, aux boussoles, aux GPS, sans grèves, sans autre mouvement social que celui de nos battements d'ailes réunies, sans kérosène, sans tous vos chichis, ces attentes ridicules avant l'embarquement, ce temps perdu par vos organisations déficientes, vos efforts à contrôler un espace aérien que nous avons conquis bien avant vous, sans vous et sans  en faire des tonnes, tonnes qui vous sont indispensables pour essayer de rivaliser avec nos vols légers et gracieux.
A l'opéra, dans Rigoletto, c'est nous qui entamons ce refrain connu de tous, c'est nous que l'on fait voler au vent.
Nous avons habillé, épousé les corps des plus belles femmes sur les plus belles scènes du monde, à New-York, à Paris, à Marseille.
Au théâtre de l'Alcazar, au Moulin rouge, nous avons fait don de nos couleurs chatoyantes, de notre douceur à des Mistinguett, Zizi Jeanmaire, Joséphine Baker.
Nous avons donné vie aux chapeaux des élégantes, bien fades sans notre présence, pendant ces années folles, et orné les chapeaux tyroliens lors du yodel, la voix de poitrine passait à la voix de tête et nous faisait vivre un ascenseur de frissons.
Nous avons caressé des épaules nues, entouré des cous gracieux.
Croyez-vous que nous en fûmes remerciées, que l'on nous a applaudies ?
Non, pardi !  Que dalle ! On parlait de nous comme des trucs et, pire ! on s'est moqué de nous en nous plaçant entre deux fesses, des vulgaires bouche-trous pour amuser la galerie, quelle décadence !
Dire que nous avons bercé de chaleur, de confort, les sommeils les plus apaisés, les plus réparateurs et les rêves les plus enchanteurs !
Dire que nous avons signé les plus beaux traités, les meilleurs contrats, les plus glorieuses déclarations !
Oui, monsieur ! Par-fai-tement !  Encore maintenant, pour les Hommes de goût, de caractère, ce n'est pas la vulgaire bille qui sort du stylo mais la plume, la noble plume !
Oh, je vous voir venir avec vos sabots crottés ! Ce sont des plumes de métal mais il fallait bien préserver notre espèce, rare, précieuse.
Une plume reste une plume, ne cherchez pas à m'escagasser !
Ignorez-vous nos combats auprès des plus valeureux guerriers d'Amérique, les trophées que l'on symbolisait après chaque victoire ?
Nous étions des drapeaux pour certaines tribus, leurs compagnons de fête, de danse.
Nous étions leur hommage  à la généreuse beauté de la Nature, aux oiseaux du paradis !
Nous demeurons les distinctions qui récompensent l'habileté des archets.
Voilà, bravo, vous avez réussi à me faire pleurer !
- Pardon, je ne voulais pas...
- Mais fada, quand je dis pleurer, je parlais de toutes ces bavures  que vous faites sur le papier depuis quelques minutes, vous ne respectez donc rien ? !
Je ne pleure pas, je suis colère... quoique...vous m'avez tout de même fendu le cœur, plus précisément la pointe.
- Ma pauvre...
- Ce n'était pas la peine de me sortir du ruisseau pour me traîner dans la boue...
− Là, vous exagérez !
- Moi, j'ésagère ?!  Vous ne comprenez pas que j'essaye de vous faire monter le sang d'encre ?
Je n'ésagère pas, je développe.
Je n'embellis pas, je décris avec sincérité, fidélité. Il faut bien que quelqu'un le fasse ! et comme ce n'est pas vous...
Peuchère, j'ai l'impression d'être une marionnette qui doit apprendre à parler au ventriloque !
Mon dieu, mais quel forfait ai-je donc commis pour me retrouver dans les mains d'un couillon pareil, et croyez-moi je n'exagère pas, un invalide de l'imagination, un incapable, un bon-à-rien, un...
- Oh, on se calme ! je me suis montré patient jusqu'à présent, je fais de mon mieux !
- De votre mieux ? Mais votre mieux est bien souffrant, il manque de panache, de grandeur d'âme.
Votre mieux ferait de la Canebière une ruelle, du pastis un sirop d'anis recommandé par la ligue antialcoolique, d'un vol majestueux de goélands un bombardement de chiures, de notre accent chantant une promesse d'enrichissement pour les orthophonistes, d'une envolée poétique, drôle, joyeuse de notre Raimu une tirade triste et monotone d'un acteur débutant, emprunté, sans cœur et sans talent, de notre sublime bouillabaisse une soupe fade, vendue déshydratée en sachet et de la Bonne Mère, qui veille de tout son éclat sur ses enfants, une banale statue laïque,  sans valeur, sans bienveillance, que nous serions les seules à honorer en profitant du repos qu'offre ce perchoir doré .
Avec votre mieux, la tirade de Jean Rostand n'aurait pas existé et le pic, le cap, la péninsule n'auraient jamais émergé, faute de nez et donc  d'inspiration ! Pinocchio n'aurait jamais menti et personne ne se demanderait  "la face du monde aurait-elle changé si le nez de Cléopâtre eût été plus court ?", quel malheur pour toutes les narines de notre patrimoine culturel !
Shéhérazade n'aurait jamais conté, compté jusqu'à mille !
Gulliver n'aurait été ni lilliputien, ni géant dans ses voyages aux confins de l'ennui.
Avec vous, Marseille deviendrait Cassis, Cassis serait Ansouis et pour finir Ansouis ne serait plus qu'un village abandonné, fantôme !
Et donc Marseille disparaîtrait, englouti par votre néant...
On dit que le mieux est l'ennemi du bien mais le vôtre est l'ennemi de tout !
Moi, j'ésagère !? Mais, mon pauvre ami, c'est vous qui exagérez, à l'envers ! vous inagérez !
Ne cherchez pas la définition d'inagérer, ce verbe n'existait pas avant que vous m'en imposiez sa création, il serait dommage de ne pas nommer ce que vous avez si bien défini.
Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde, disait Camus.
Avoir à les nommer suffit, parfois, à l'enlaidir.
Vous ingérez sans savourer, vous méprisez les saveurs, leur délicatesse, vous n'êtes pas un gourmet, vous avalez, vous vous nourrissez sans même laisser une chance au plaisir, assassin de papilles !  traître  !
-....
- Allez, ne faites pas la tête ! Tout n'est pas perdu, vous m'avez, moi, maintenant !
Je ne demande pas grand chose, juste un peu d'encre, de caresses, de respect, de considération !
- Vous êtes tout de même de mauvaise foi !
- Quesse qui dit, l'animal ? Il n'y a ni bonne, ni mauvaise foi quand on raconte une histoire.
Une histoire commence par "Il était une fois, une foi", il faut croire pour aimer et aimer pour croire.
Je vois bien que vous n'êtes pas un mauvais bougre, c'est juste que l'on ne vous a pas appris les bonnes manières, pas celles de la baronne de Rothschild, hein ! celle-là quand on lit ses conseils de savoir-vivre, on a envie de mourir !
Non, les bonnes manières ce sont les bonnes tournures, c'est ce joli paquet cadeau qui précède le plaisir de la découverte, c'est une vision personnelle du monde, le monde n'est pas ce que vous voyez, il est ce que vous ressentez, ce que vous en faites.
A quoi bon pour le lecteur de parcourir un monde qu'il connaît déjà ? Il doit découvrir un monde qu'il croyait connaître.
Laissez la précision, la concision, la froideur aux procès-verbaux, aux comptes-rendus, aux lois, aux traités d'anatomie, aux documents scientifiques, c'est leur place.
Et prenez, modelez, arrondissez  tout le reste !
Faites d'un mot une phrase, d'un projet une réussite !

Allez, zou, au travail !
Notez bien surtout, tout ! et ne laissez pas ce tout devenir peu, s'étioler, maintenez le en vie.
Il faut le magnifier, le raffermir, ne pas laisser de répit à l'écriture !
Je vais vous raconter mon enfance à Marseille, la plus belle ville du monde, le véritable berceau de la civilisation, le phare qui éclaire le monde entier, comme le soleil.
Ne m'interrompez pas, ne me ralentissez pas, me couper la parole c'est me couper les ailes.
Ma pensée, pour être complète, imposante, fulgurante  a besoin d'élan, de vitesse, de volume.
Ce n'est pas avec un filet d'eau que jaillissent les arabesques aquatiques à Versailles !
Notez, je vous prie, et enjolivez !
Quand on enjolive,  c'est notre bel accent qui frisonne sur le papier.

dimanche 19 février 2023

Réminiscence

Voir mon petit-enfant rire ou sourire pour un rien
Et fredonner un air joyeux, refrain de l'insouciance
Entrevoir ce monde oublié qui fut un jour le mien
Que la mémoire efface en brisant cette invisible alliance
Suspendue, pour un temps, au  doigt de l'innocence.
Rechercher dans mes  traits, mes expressions
Le reflet, même fané, d'une primitive éclosion
Comprendre que cette promesse d'une future floraison
Ne corrige ni la mémoire, ni l'enveloppe charnelle
Mais se glisse dans les âmes qu'elle renouvelle
Comme une eau purifiée par un filtre divin
Qu'accordent les Dieux à ceux dont le cœur s'abstient
De flétrir, de subir la loi martiale de la raison
En se laissant submerger par la candeur des premières saisons
Celles où les sens distillent les secrets de l'Univers
Qui s'évanouissent, une fois nos yeux ouverts.
Tel est le prix exigé par le fruit défendu, cette pomme
Que l'on croque pour devenir un Homme
Et qui engendre nos premiers oublis
Notre première amnésie
Celle d'un paradis à jamais perdu
Des âmes nouvelles et nues
Que seuls le rire et le chant d'un enfant
Savent ressusciter pour un court instant.

samedi 18 février 2023

Deux prénoms pour un grand nom

  Sub clara nuda lucerna (Nue sous la clarté de la lampe)
Victor Hugo (1861)


Victor Hugo est né le 26 février 1802, plus exactement le 7 ventôse an X du calendrier
révolutionnaire qu'il aura donc vu disparaître, la faux de la Révolution française n'ayant pas
toujours été maniée avec sagesse, clairvoyance.

C'était un homme de talents, de passions, de luttes.
Peu d'arts, de disciplines  ont échappé à sa curiosité
, sa créativité, sa force de travail.
Poète, romancier, auteur de pièces de théâtre mais également dessinateur, décorateur, photographe, homme politique consciencieux, défenseur de causes alors jugées peu défendables ou dignes d'intérêt: l'abolition de la peine de mort ou la cause des femmes.
« Une moitié de l'espèce humaine est hors de l'égalité, il faut l'y faire rentrer : donner pour contre-poids au droit de l'homme le droit de la femme »
Dans le "dernier jour d'un condamné", Victor Hugo prête son art oratoire à un condamné à mort.

«Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant.
Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle,avec de grands yeux noirs et de longs
cheveux châtains.
Elle avait deux ans et un mois quand je l’ai vue pour la dernière fois.
Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils,sans mari, sans père ; trois orphelines de
différente espèce ; trois veuves du fait de la loi.
J’admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu’ont-elles fait ?
N’importe ; on les déshonore, on les ruine. C’est la justice.
Ce n’est pas que ma pauvre vieille mère m’inquiète ; elle a soixante-quatre ans, elle
mourra du coup. Ou si elle va quelques jours encore, pourvu que jusqu’au dernier
moment elle ait un peu de cendre chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.
Ma femme ne m’inquiète pas non plus ; elle est déjà d’une mauvaise santé et d’un esprit
faible. Elle mourra aussi. À moins qu’elle ne devienne folle.
On dit que cela fait vivre ; mais du moins, l’intelligence ne souffre pas.
Elle dort, elle est comme morte.
Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette
heure et ne pense à rien, c’est celle-là qui me fait mal !
»
Victor Hugo fut critiqué, raillé; on lui reprocha son intempérance amoureuse,
la contradiction de certaines de ses prises de position politique ou sociétale.
Même sa qualité littéraire fut parfois fustigée, la jalousie donne toutes les audaces.
Le peuple l'adorait, ressentait l'authenticité de son combat contre l'injustice, la misère,
l'inégalité des chances, son obsession à préférer la construction d' écoles plutôt que
de prisons.
Le peuple lui pardonnait ce qu'il ne comprenait pas, sa vision moderne d'une justice
débarrassée de ses bourreaux encagoulés, le génie est trop avant-gardiste pour qu'on puisse
le juger avec lucidité.
Le peuple aimait sa sensibilité et peu importe sa vie amoureuse,
ses nombreuses liaisons hors mariage.
Sa vigueur ne s'exprimait pas uniquement par la plume et ce jusqu'à un âge avancé.
Il était un homme, pas un saint et il justifiait lui-même son intempérance sexuelle d'une phrase
plus admirable qu'aucune confession de repentir.
« La première femme venue, même vulgaire, vous donnera, si vous l’aimez, les
éblouissements du rêve infini, de même que ce pauvre petit morceau de carton,
le kaléidoscope, vous met dans la poche toutes les rosaces de toutes les cathédrales »

Notez, au passage, la définition, fulgurante de beauté, du kaléidoscope cher à Célestine.

Il avait connu la douleur, du deuil avec la perte d'un enfant, celle de l'exil.
On aimait sa générosité, son goût du partage, sa bonté.
Lors de ses obsèques nationales, et conformément à sa volonté testamentaire, c'est dans le
« corbillard des pauvres » qu'il fut transporté.
« Je donne cinquante mille francs aux pauvres.
Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard.
Je refuse l'oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes.
Je crois en Dieu. »

Deux millions de personnes suivirent le cortège qui conduisait le cercueil au panthéon.
Nul besoin, alors, d'un trophée de football pour rassembler une foule encore plus nombreuse
et plus diverse.
Un quotidien de l'époque rapporte que, le jour de ses funérailles, les prostituées qui
connaissaient bien l'écrivain et encore mieux l'homme, décidèrent de lui rendre un dernier
hommage en ne tarifant pas leurs prestations délivrées à l'abri de bosquets.
Nul doute que leurs clients, ce jour-là, rendirent hommage à ces charmantes jeunes femmes
avec un sentiment de reconnaissance éternelle envers l'écrivain, sentiment accroché en
pensée à une couronne mortuaire virtuelle.
Victor Hugo était un génie et un homme bon.
Dans les dernières pages de "Choses vues", il racontait avoir connu, côtoyé, des rois,
des empereurs mais également des paysans, des cordonniers et il concluait ainsi
«Après que tout cela a passé devant moi, je dis que l'Humanité a un synonyme:Égalité
et qu'il n'y a sous le ciel qu'une chose devant laquelle on doive s'incliner, le génie, et
qu'une chose devant laquelle on doive s'agenouiller, la bonté
»

Pourquoi, aujourd'hui, ai-je eu l'envie, le plaisir, de parler de Victor Hugo ?
Bien sûr, le prénom de mon petit-fils, Victor, était déjà un prétexte suffisant.
Il me permet de louer le génie d'Hugo, présent jusque dans sa dernière œuvre,
"l'art d'être grand-père".
« Jeanne parle; elle dit des choses qu'elle ignore;
Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
A la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
A l'immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé
»

Mais pourquoi aujourd'hui précisément ?
Par pure paresse ! Parce que le génie d'Hugo me dispense d'un effort d'écriture, il me suffit
de le citer pour que son éclat jaillisse.
J'ai parfois eu, dans ma jeunesse, ce désir saugrenu et vaniteux de ne pas l'avoir lu pour
créer, imaginer, écrire un dixième, un centième, un millième de sa prose, de sa poésie; un
plagiat à mon insu.
Insolente et présomptueuse jeunesse !
Mais pourquoi par paresse aujourd'hui ?
Pour une raison triviale, si tristement banale.
Mon dos, peu sollicité par la trêve hivernale, s'est rebellé contre les premiers travaux forcés
au potager et m'a puni en un éclair, d'une vive lombalgie.
Et, après tout, lumbago rime avec Hugo :-)
 
Déjeuner des enfants pauvres  instauré par Hugo à Guernesey en 1862.
(année de parution des Misérables) 
 « C’est un repas hebdomadaire d’enfants indigents […] j’en ai maintenant vingt-deux.
Ces enfants dînent ensemble, ils sont tous confondus, catholiques, protestants, anglais,
français, irlandais, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite à la joie et au
rire, et je leur dis : Soyez libres. […] Ceci n’est pas de l’aumône, c’est de la fraternité. »

(Hugo, Choses vues)
Victor Hugo, dans sa 27ème année
Funérailles de Victor Hugo - 1er juin 1885


jeudi 16 février 2023

Ça ira mieux hier 2/2


INA- Vidéo 2/2



Ajout
Marie-Hélène Cardet avait été élue «Meilleure ménagère 1963», à tout juste 17 ans. L'INA l'a retrouvée. Elle a désormais 76 ans et vit à Barfleur en Normandie. Elle est devenue religieuse.




mercredi 15 février 2023

Ça ira mieux hier 1/2

Grâce à  cette merveilleuse machine à remonter le temps, l'INA, une petite compilation de micros-trottoirs.
Une illustration partielle et donc subjective des états d'esprit de l'époque.
Était-ce mieux avant  ?
Il faut se méfier des questions fermées, ce sont des pièges.
C'était différent.
Les gens s'expriment très bien, je trouve.
Il y a beaucoup de bon sens, de la bêtise, de l'ignorance, des préjugés également.
Nous avons, indiscutablement, progressé sur certains points et, tout aussi indiscutablement, régressé sur d'autres.
J'ai ajouté quelque légendes, très peu pour ne pas trop perturber le visionnage.
J'ai dû me discipliner, il y avait tant à dire.
J'ai réalisé deux montages, voici le premier.


INA- Vidéo 1/2



Le cri

Le cri (Munch)

Il s'est levé, a crié
Elle s'est levée, a crié
Le petit garçon s'est levé, n'a rien dit
Alors ils ont dit "Va te coucher !"
Le voisin, qui était couché, a crié
Les voisins sont souvent inquiets, pour leur sommeil.
Le petit garçon s'est couché,
Blotti sous les draps,
A bouché ses oreilles
Il ne voulait plus entendre
Ceux qui ne s'entendaient pas
Le voisin, lui, ne l'entendait pas ainsi
Alors il  a  écarté les draps, s'est levé et a tapé le mur avec ses poings.
Mais, lui non plus, ils ne l'entendaient pas
Ils criaient
Les assiettes criaient
Les verres se brisaient
La table résonnait
Sous leurs coups
Sous leurs poings
Les murs vibraient
Et le petit garçon chantonnait
Une chanson en guise de prière
Eux ne se faisaient pas prier
Pour continuer
Pour finir
Ce qu'ils avaient commencé
Elle est tombée
Sous un coup
Comme une balle perdue
La porte a claqué
Il n'y avait plus qu'elle
Et le silence
Que le voisin acclamait: "Enfin !"
Elle s'est relevée
A choisi un verre rescapé
Et bu, avalé de l'eau additionnée de pilules du grand sommeil, des balles pour les perdu(e)s.
Dans la cuisine, le petit garçon criait et appelait "Maman, maman !"
Des voisins ont tapé, à la porte
Et puis ils ont appelé
Une sirène a hurlé
Et c'était encore plus effrayant
Que les bruits d'avant
Il était revenu
Les yeux tristes, coupables.
D'autres yeux, noirs, le jugeaient
De tout petits yeux étaient humides
Ils sont partis
Elle est partie
Il fallait extraire les balles
Nous sommes restés
La porte a claqué
Il a dit "Allons nous coucher"
Personne ne dormait
A part maman.

mardi 14 février 2023

Un 14 février (avec une précision de 364 jours)

Prévert (Doisneau)
Paris, un 14 février (avec une précision de 364 jours)


Prévert, le regard dans le vide
Le chien observe le photographe.
Le photographe, lui, regarde Prévert, le chien, les chaises vides,  le guéridon, un homme qui regarde où il va, un autre qui regarde où il aimerait aller, les arbres, les réverbères, le boulevard, les immeubles, le sol, le ciel, l'ombre et lumière.
C'est qu'il est exigeant le photographe !
Il veut tout, même le vide.
Il est pointilleux, vorace, insatisfait parce qu'il n'aura jamais tout.
Le tout sort du cadre, alors il se contente d'un peu de tout.
Vous prendrez bien une gorgée de vin, une bouffée de cigarette ?
Il peut bien prendre ce qu'il veut le photographe, tout le monde s'en fout.
Les arbres, les passants, les restants, les laissés-pour-compte ont en vu d'autres, ils ne comptent même pas, cela ne compte pas.
D'ailleurs certains ne se sont même pas donnés la peine d'apprendre à compter.
Allez faire la leçon à un platane, il est dur de la feuille et puis il n'a pas de leçon à recevoir des Hommes, eux qui rechignent à accomplir leurs devoirs. Il n'a pas de comptes à rendre !
Mais qui a dit "Quand on aime, on ne compte pas"  ?
Harpagon ? j'ai un doute...
Don Juan ? j'ai encore un doute, je redoute les doutes... le pluriel m'effraie.
Le pluriel, c'est le comptage qui s'emballe et devient imprécis.
Remarquez, je n'aime pas plus les décomptes que les comptes.
Les comptes à rebours, ceux des fusées ou des missiles qui s'achèvent par un "feu", pas plus que ceux du 31 décembre qui fêtent leur disparition par des feux d'artifice , un artifice cache toujours quelque chose.
Et Prévert, il compte rester longtemps ainsi à garder la pose ?
Le ballon de rouge en a assez d'être plein, il aimerait bien visiter le palais du poète, quand il sera un peu moins enfumé,  nicotiné.
Le ballon n'est nullement tabacophobe, il existe une solidarité, une coopération indiscutables entre excitants mais la délicatesse, le fruité ne s’accommodent guère de l’âcreté , de l'amertume goudronnée.
On ne dirait pas comme ça mais le ballon est un sanguin ! quand il n'aime pas, il n’hésite pas à régler son compte à l'importun.
Le chien aussi s'impatiente, il aimerait bien s'approcher de quelques arbres qui lui font de l’œil depuis tout à l'heure; l’œil des arbres se trouve près du sol, c'est là qu'il faut viser si on veut le rincer.
Les passants aimeraient passer, l'immobilité pour un passant se doit d'être éphémère, les chiens ont une très mauvaise vue ou un humour particulier, une chaussure ou un pan de pantalon sont des cibles potentielles.
Le photographe se fout pas mal de tous ceux qui s'en foutent, ce qui compte c'est l'après, lorsqu'un moment ordinaire, banal, de l'avant, devient une réalité décantée, sublimée, une réalité masquée par le cours du temps et que l'art photographique parvient non pas à restituer mais à créer.
Et moi j'adore cela, mettre dans le même sac ceux qui s'en fichent, ceux qui ne s'en fichent pas, ceux qui se savent observés, ceux qui l'ignorent, les conscients et les inconscients, le vivant comme l'inanimé et parvenir, par magie, à produire une vision plus authentique, plus focalisée sur une ambiance, une copie fidèle et simultanément impressionniste du réel...
Chapeau l'artiste, chapeau Doisneau.

Ajout

Tirage personnel, dédicacé par Prévert puis par Doisneau  qui ajouta
« Jacques Prévert : effondré par la Vacherie du Monde. »


lundi 13 février 2023

14 février 1951-1952

 Anita, la Boule Rouge, Paris-1951 (Doisneau)

Viendra-t-il  ?
Je souris, malgré moi, en songeant au côté saugrenu, surréaliste de cette interrogation.
D'ailleurs, qui est le "il" que j'attends, le fantôme ou...
Je ne sais même pas si c'est un premier  rendez-vous ou un second !
Ma pauvre fille, tu deviens folle... mais quelle délicieuse folie.

Il me suffit de fermer les yeux pour revoir les siens, il y a tout juste un an.
Une journée froide et grise cédait la place aux premiers voiles nocturnes qu'un vent glacial paraissait souffler.
Il est entré; le soleil, la chaleur, la lumière sont entrés.
Il est des histoires, de belles histoires que j'écoutais avec une attention peu soutenue, incrédule, pour ne pas connaître la désillusion du réel.
Mais, ce soir-là, la réalité éclipsa le conte.
Il est entré et la brasserie, qui fêtait bruyamment les amoureux, s'est tue, pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute mesure.
Il est entré et les hommes, nullement jaloux, admiratifs, rêvaient de l'avoir comme ami.
Il est entré et les femmes rêvaient de l'avoir comme amant, confident ou fils.
Il est entré et les chaises, les banquettes rêvaient de lui prêter leur assise.
Un dieu est apparu, les incrédules ont disparu.
La brasserie s'est tue et il a dit, d'une voix douce et grave, embellie d'un accent joyeux, "Buena sera a tutti, bonsoir !".
Il a parlé et j'ai fondu, je ne désirais plus entendre d'autre voix que la sienne.
Son regard, bleuté comme le ciel romain un jour de liesse ensoleillée, mariait la douceur d'un enfant à la force d'un homme.
Son sourire, éclatant, bienveillant, envoûtant, euphorisant, était contagieux.
Il s'est assis à une table proche de la mienne, je passais la soirée avec quelques amies.
Il était seul, tout le monde crevait d'envie de l'aborder, personne n'osait, moi encore moins que les autres.
Mes amies ne le quittaient pas des yeux, certaines recherchaient un second souffle,  bouche bée.
Je l'observai à la dérobée, par  timidité, par peur de succomber, de perdre la tête.
Je redoutais un éblouissement, je craignais que ce rêve vivant  disparaisse, usé d'être trop observé, comme si des regards trop appuyés pouvaient gommer le merveilleux.
Il s'est levé, avec l'agilité d'un félin.
Il était grand, d'une élégance sobre.
Un pantalon en flanelle grise, une veste en tweed assortie et des mocassins noirs.
Sa chemise blanche peinait à masquer un torse musclé et j'imaginais, sans que je puisse contrôler cette pensée, la nudité de ce dieu grec que je n'avais jamais admirée autrement que sur des répliques en pierre.
Sa chevelure, longue et ramassée vers l'arrière, d'un noir profond comme l'anthracite, chatoyait lorsque la lumière y trouvait refuge.
La régularité de ses traits, l'harmonie des proportions de son visage, la finesse de son grain de peau, le dessin parfait de ses lèvres, tout concourait à me livrer une nouvelle définition du mot "Beauté".
Aucun dictionnaire, aucune peinture, aucune photo, aucun écrit n'égalaient l'incarnation descendue sur terre de cet attribut.
Il s'est levé, s'est approché de notre table et les bouches bées ont tremblé, mes jambes ont flageolé, dernière étape avant ma transformation en statue.
J'avais baissé la tête, je restais immobile et je percevais l'agitation, l'excitation qui frétillait à mes côtés.
"Bonsoir mademoiselle, je dispose de peu de temps ce soir et je serais flatté et ravi si vous acceptiez de me consacrer un peu du vôtre en vous joignant à moi"
J'ai entendu des "oui" chuchotés, lancés délicatement comme une bouteille à la mer, on ne sait jamais... et d'autres vibrants, appuyés, comme ceux d'une réponse enthousiaste à une demande en mariage.
"Mademoiselle, pourquoi me cacher votre doux regard ?"
Un coup de coude assez brutal de ma voisine me fit sursauter.
"Vas-y, idiote ! Fais-le pour moi, pour nous, pour toi ! et n'oublie pas de tout nous raconter ensuite !"
J'ai levé la tête, il me tendait sa main.
J'ai totalement oublié mon changement de table, je me suis retrouvé à la sienne comme par magie, par téléportation.
Il me parlait, je l'entendais mais je ne l'écoutais pas.
Le charme de sa voix, de son timbre, anesthésiait ma compréhension, mon attention.
Alors il me souriait et je lui souriais en retour.
- Ne faites pas ça, ce n'est pas juste !
- Vous sourire ? Cela vous embarrasse ?
- Cela me tétanise, j'ai envie de rire et de pleurer simultanément.
Votre sourire est une arme de séduction inique et Dieu sait qu'elle est superflue pour un dieu comme vous.
- Une arme, comme vous y allez !  Je suis désarmé, face à vous, mademoiselle.
Un dieu ? Je ne suis pas un spécimen unique, vous savez.
Un dieu ? à moitié seulement alors, un demi-dieu, un demi-dieu qui a soif, quelle boisson puis-je vous offrir ?
- Un Coca-Cola  !
- La boisson des vainqueurs ! Un Spritz, avec sa  pointe d'acidité orangée et sa légère amertume, me tenterait davantage mais je doute fort que sa réputation ait franchi les frontières italiennes et se soit installée à Paris. Du champagne vous irait ?
- Du champagne ? On voit que vous ne connaissez pas les tarifs !
Le champagne, une fois servi ici, libère ses bulles et son prix simultanément !
- Ma ! C'est jour de fête, aujourd'hui, non ? Cela vaut bien une petite folie, vero ? pas vrai ?
Il avait agité ses mains et amplifié son accent, sa fougue italienne le rendait touchant, humain.
- Vous avez raison, champagne ! merci...vous avez un nom, autre que celui d'Apollon  ?
- Vous avez de l'esprit, j'adore ! Alessandro, pour vous servir ! Quel est le nom de ce joli vous ?
- Anita... on ne choisit pas son prénom, le vôtre est royal, Alessandro le grand, des fées se sont penchées sur votre berceau.
- Anita est un beau prénom ! il signifie "grâce"  et ne ment pas, ni pour vous, ni pour ma chère tante. Savez-vous que c'était le prénom de la grand-mère de Jésus, la mère de Marie ?
- Alessandro, dites-moi, pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi m'avoir invitée, moi, moi plutôt que mes amies, bien plus jolies ? vous savez celles qui tendent l'oreille dans l'espoir d'entendre quelque bribes de notre conversation, celles qui vous dévorent des yeux, elles aussi se posent cette question.
-  D'abord, je suis toujours mon intuition, Mademoiselle...Anita et elle m'a guidé vers vous, vers votre charme, votre discrétion, cette légère timidité que possèdent souvent les personnes nobles de cœur.
Ensuite, chi é questo verme,  qui est ce minable qui vous a blessé, qui vous a fait perdre confiance en vous ? Vous êtes belle, Anita, et vous avez, come se dice in francese ...ce magnétismo, cette aura qui vous illumine.
Et puis, vous savez, la beauté, c'est comme la jeunesse, forte, insouciante, elle se pense éternelle, invincible et c'est très bien ainsi, c'est la nature des choses, c'est la parade nuptiale de la Nature, son assurance vie pour la pérennisation des espèces.
- Rassurez-moi, vous ne me proposez pas un accouplement, là ? vous ne m'avez  pas choisie comme on le ferait pour une jument promise à une saillie avec un bel étalon ?
- Vous me taquinez, Anita ! Non, je parlais sur un plan philosophique, philosophique c'est un peu pédant, mais bon. Ceci dit, faire l'amour avec vous serait un plaisir inouï, non pas un but mais la recherche naturelle de la complémentarité des corps après celle des âmes.
Mais pas ce soir, je dois prendre un train dans deux heures !
Le serveur arriva et Alessandro lui demanda de porter une bouteille à la table de mes amies.
Une fois qu'elles furent servies et après leurs remerciements , leurs gloussements répétés,  interminables -l'occasion de s'adresser à un dieu ne se refuse pas et mérite des bis repetita- Alessandro se leva, son verre à la main, et adressa ses vœux "Vive Paris, vive la France et l'Italie, à l'amour, salute !"
- A vos amours, Anita !
- Que les tiennes durent toujours, Alessandro ! Ici, la coutume est de trinquer les yeux dans les yeux.
- Ça, c'est une coutume facile à respecter avec vous, avec toi
- Ce n'est pas si simple pour moi, avec toi.
Si je fixe ton regard, je vais en oublier de boire.
-  Santé, charmante demoiselle. Que tes amours durent toujours, comme les miennes et, si possible, que ce soit les mêmes !
Le champagne était excellent, bien frais, léger et sa couleur dorée semblait attirer la lumière d'une lampe au sodium qui éclairait, comme un spot dans les pas d'une danseuse étoile, le ballet des bulles retrouvant leur liberté.
Quelques verres plus tard, des centaines de bulles plus tard, nos premières confidences nous amenaient à découvrir nos points communs, nos aspirations similaires et à aimer nos différences.
J'étais orpheline, il avait une grande famille, trois sœurs et un frère.
Il était viticulteur, comme son père, et la passion qu'il avait pour ce métier, la façon dont il en parlait, n'était qu'une facette de sa joie de vivre, de sa fidélité envers ses amis, de son amour pour sa famille, de sa générosité en miroir de ce que la vie lui avait accordé.
- Tu sais, Anita, tout à l'heure j'ai évoqué le caractère éphémère de la beauté, de la jeunesse.
Ce n'est pas tout à fait exact, si tu voyais comment mon père regarde ma mère et vice-versa, si tu voyais comment je regarde ma mère, ma grand-mère...
Les rides, le passage du temps, des épreuves, cette vie qui marque les corps, je trouve cela beau, émouvant. Ma mère, ma grand-mère, mamma mia, comme elles sont belles !
Notre beauté n'est pas seulement celle que l'on aperçoit dans le reflet d'un miroir, c'est également celle que nous renvoient ceux et celles qui nous aiment et cette beauté ne se fane pas.

Il regarda sa montre.
- Je dois partir, à regret. Je reviendrai le 17, je dois conclure un important contrat avec un distributeur parisien. J'ai très envie de te revoir, si tu le désires également...
- Mon cœur me dit que tu connais la réponse, je meurs d'envie de te revoir ! Rendez-vous ici-même, le 17 à 20h, cela ira ?
- Parfait !
- Je t'accompagne jusqu'au métro.
- Tu es adorable mais il fait trop froid, jusqu'à la porte, oui, avec plaisir
La distance qui nous séparait de la porte d'entrée fut parcourue avec, sans doute, le record de lenteur de traversée de l'établissement.
- Au revoir Anita
- Au revoir, Alessandro
Ni lui, ni moi ne bougions.
- Vous permettez que je vous embrasse, mademoiselle ? Une bise chaste, sur la joue, n'ayez crainte.
-  Vous m'avez fait peur, je me demandais si je n'avais pas rêvé et que...
Avant même de terminer ma phrase que je débitais lentement pour réfléchir au comportement le plus approprié mais aussi le plus représentatif de mon attachement,  de mon amour à vrai dire, Alessandro m'avait enlacée et, d'un commun accord, tacite mais prononcé par nos regards, nos lèvres connurent leur premier émoi.
Bien sûr, ce n'était pas mon premier baiser mais il devint le premier après avoir effacé les autres,  après les avoirs réduits à des échantillons sans valeur, vides comme de vieilles coques de noix.
Il m'a embrassée et la brasserie, qui fêtait toujours aussi bruyamment les amoureux, s'est tue, pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute mesure.
Je retournai à ma table, d'un pas toujours aussi lent mais aérien, portée par ce premier partage, sucré, italien, ensoleillé, prometteur.
Une fois assise sur la banquette, affalée serait plus juste , mon corps se débarrassant d'une émotion trop  forte pour la rétablir à un niveau acceptable, je fus rejointe en deux temps, trois mouvements par les curieuses qui me pressaient de questions, qui se chamaillaient entre elles pour savoir à quelle question je devais répondre en priorité.
Je n'entendais qu'un brouhaha et je souriais de tout mon être,  le bout de ma langue explorait  chaque centimètre de mes lèvres et renouvelait ainsi le souvenir de notre serment amoureux.
Le 17 février 1951, j'étais à la Boule Rouge, une heure avant celle fixée pour notre rendez-vous.
Le patron du restaurant avait une salle mine, il s'approcha de moi.
- Ça va, Anita ?
- Oui, pourquoi cela n'irait pas ?
- Oh pardon, tu n'es pas au courant alors, il s'est passé quelque chose de terrible, un article dans le journal d'hier en parlait.
- ...
- Le beau jeune homme qui était avec toi, il y a quelques jours, Alessandro Montebelli
Mon cœur allait exploser, je pressentais le pire
- C'est dramatique, près de la gare, un chauffard l'a fauché et malheureusement il est décédé pendant son transport à l’hôpital, Anita, ça va ? Anita !
Je me suis évanouie, cette mort était aussi la mienne.
J'ai survécu, hélas, le destin n'avait pas ce droit de lui ôter la vie sans prendre la mienne.
J'ai bien pensé à forcer le destin,  à terminer son œuvre en mettant fin à mes jours.
Quelque chose m'en empêchait et je crois que c'était Alessandro lui-même, par son éloquence quand il évoquait son amour de la vie, qui me retenait.
J'ai survécu, j'ai vivoté tristement, misérablement, j'ai cherché bêtement une consolation dans d'autres bras mais deux heures passées avec Alessandro et un seul baiser étaient bien plus forts, plus puissants, plus authentiques  que des mois de relations faussement amoureuses.
Qu'est-ce qu'un amant comparé à l'homme d'une vie ?
Je vis seule, j'essaie d'oublier ce joli rêve devenu cauchemar, patiemment je reprends goût à la vie, je revois régulièrement mes amies, comme l'aurait dit Alessandro "C'est dans la nature des choses"
14 février 1952, mes amies m'ont forcée à accepter de les accompagner ce soir à la Boule Rouge.
Le temps est splendide, je sors de la boulangerie avec une ficelle encore chaude, croustillante, un de mes péchés mignons, je le vois et je m'évanouis...
Mes yeux sont fermés, j'entends des voix que je reconnais, celle de la boulangère, celle d'Alessandro et je sens que l'on tapote ma joue.
Je reviens à moi, je n'arrive pas à parler, c'est bien lui ! Alessandro, mon amour...
- Alessandro, je croyais que..
- Alessandro, vous avez connu Alessandro, mademoiselle ? je suis son frère, son frère jumeau, Lorenzo.
Après que j'eusse retrouvé complètement mes esprits, Lorenzo m'a invité à prendre un café en terrasse, je lui ai raconté, aussi fidèlement que possible, ma rencontre avec Alessandro et notre idylle naissante.
Lorenzo m'écoutait avec bienveillance et souriait quand, par mégarde, je l'appelais "Alessandro"
- Mademoiselle, Anita c'est bien ça ? Je dois me rendre à un rendez-vous de travail très important, dans deux heures.
Mon frère n'a pas eu la possibilité, hélas, d'y aller et le deuil qui nous a affecté a retardé les choses, modifié les priorités.
J'aimerais beaucoup vous revoir, j'ai l'impression que vous faites un peu revivre mon frère.
- Et moi donc ! La Boule Rouge est proche d'ici, j'y serai à 20h.
Je vais marcher avec vous pour vous indiquer le chemin, vous êtes logé où ?
- A l'hôtel des voyageurs, juste à côté !
- Parfait ! Je vais également vous faire un peu visiter le quartier et Paris, deux heures cela nous laisse de la marge, vous êtes d'accord ?
- Difficile de vous résister ! Volontiers, avec plaisir !
J'ai mis son bras sous le mien, le destin m'offrait une nouvelle chance, j'oubliais ma timidité, un élan vital me poussait à prendre les choses en main.
- Lorenzo, on se tutoie ? vous êtes seul, Lorenzo, je veux dire, vous avez une petite amie ?
- Oui et non, Anita. D'accord pour le tutoiement et non, je n'ai pas de petite amie, pas encore du moins, est-ce une proposition ? Une jolie proposition, ceci dit.
- Cela se pourrait, Lorenzo, cela se pourrait...
Il a  ri et ce rire était celui d'Alessandro, ce rire était le mien, de mon bonheur retrouvé.
Après avoir sillonné les rues de la capitale avec Lorenzo, je suis retournée chez moi.
Pourquoi Alessandro ne m'avait-il pas précisé que son frère était son jumeau ?
J'ai alors repensé à une phrase anodine que je n'avais pas bien comprise "Je ne suis pas un spécimen unique !"
J'avais retrouvé Alessandro ou, tout au moins, sa réplique exacte: la voix, le sourire, le physique, le même regard porté sur la vie.
Comment appeler ces évènements coïncidences ?
Qui pourrait croire qu'une coïncidence puisse se produire après exactement une année, jour pour jour ?
Comment ne pas croire à une intervention du destin ne devant rien au hasard ?
Je rencontrais un jumeau le jour sosie de celui où son frère m'était apparu, le jour de la St Valentin.
J'ai passé une journée euphorique, effroyable et longue.
J'ai du faire le ménage dans mon appartement quatre ou cinq fois.
J'ai chanté, ri, crié, pleuré toute la journée.
J'ai repassé la robe rouge que je portais ce soir-là, j'ai rassemblé mes souvenirs pour reconstituer la chronologie de notre conversation, entre moi et Alessandro.
Il est 20h00, la nuit est froide,  Lorenzo n'est pas encore arrivé.
J'ai prévenu le patron et toutes mes amies, je m'en voudrais d'être responsable d'un malaise.
Je n'ai probablement pas été assez convaincante, je n'ai pas non plus insisté plus que de raison.
Ils ne me croient pas, tant pis !
Ils pensent que j'ai rencontré un homme qui lui ressemble et que mon imagination et ma folie amoureuse ont fait le reste.
Viendra-t-il  ?
J'ignore pourquoi mais je connais la réponse, avec certitude, oui il viendra !
Je me pose cette question uniquement pour avoir le plaisir d'entendre, en pensée, cette réponse.
20h05
Lorenzo est entré; le soleil, la chaleur, la lumière sont entrés.
Il est entré et la brasserie, qui fêtait bruyamment les amoureux, s'est tue, pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute mesure.
Il est entré et les chaises, les banquettes rêvaient de lui prêter leur assise.
Il est entré et le patron, mes amies étaient pétrifiés.
La brasserie s'est tue et il a dit, d'une voix douce et grave, embellie d'un accent joyeux, "Buena sera a tutti, bonsoir !".
Il a parlé et j'ai fondu, je savais que je n'entendrais plus jamais d'autre voix que la sienne.
Il a parlé et j'ai accouru vers lui, lui ai pris le bras et l'ai entraîné vers une table que j'avais réservée, pour nous deux.
Nous avons bu du champagne, je lui ai fait jurer qu'il resterait en vie longtemps.
Il a souri quand je lui ai avoué que j'aimerais goûter un jour à cette boisson italienne, le Spritz.
Il m'a regardé avec douceur, longuement.
J'essuyais une larme que je n'avais pas su éviter.
- Ne pleure pas, Anita.
Je repars demain, chez moi, en Italie, viens avec moi, tu découvriras le Spritz et toutes les saveurs de mon pays.
Rien ne me retenait plus vraiment ici, j'avais mes ami(e)s bien sur mais quelque chose de plus fort m'attirait.
Je n'ai plus quitté Lorenzo, l'amour de ma vie, Lorenzo-Alessandro, les amours de ma vie.
J'aime le vin, j'aime le Spritz, j'aime la campagne toscane, j'adore les rides de ma belle-mère, la grand-mère de Carlo et Alessandro, nos deux trésors, beaux comme des dieux.
Je les aime tous, des plus jeunes aux plus vieux.
J'ai toujours du plaisir à retrouver Paris aux bras de Lorenzo, à revoir mes ami(e)s mais, très vite, j'ai le mal de mon pays, mon nouveau pays et de notre grande famille.
L'italien est devenue ma langue maternelle, j'ai conservé une pointe d'accent pointu parisien.
Cependant,  quand Lorenzo m'enlace, me donne un baiser qui est toujours comme le premier, c'est plus fort que moi, je m'exclame, en français,"Oh, mon Dieu !",  et Lorenzo répond en riant, dans ma langue natale,  "Demi-dieu seulement, mon amour, demi-dieu !"