jeudi 2 mars 2023
Regards fugitifs 1/2 - Vue sur la mère
Je vous parle d'un temps où de minuscules grains d'argent proposaient à la lumière la création de souvenirs se fanant pour les uns, fleurissant pour les autres.
Ambiguïté des images du passé , comme des strates empilées au fil du temps, ordonnées de manière régulière ou en ordre inverse, les plus anciennes sont enfouies ou émergent pour de jeunes mémoires qui les découvrent, tel un héritage, nouveau et ancien.
Dans mon cas, le mécanisme de cette machine à rebrousser le temps s'est grippé sur la deuxième génération avant la mienne.
Sur ces photos prises en studio, au fond évaporé, ce sont les visages de mes grands-parents qui se détachent, maternels à gauche, paternels à droite.
Les sourires sont pudiques, discrets, bouches closes.
Était-ce l'usage à l'époque, une époque difficile, dramatique, ou une prudence imposée par des dentitions irrégulières, n'ayant pas pu bénéficier de soins ?
La première chose qui me vint à l'esprit, en disposant ces deux photos côte à côte, fut de constater que seul mon grand-père maternel, Miguel, posait son tendre regard sur le mien.
Était-il le seul, en bon résistant à la dictature franquiste, à se rebeller contre l'injonction du photographe ? ou avait-il l'intuition de sa mort prochaine et le désir, inconscient, sur l'unique cliché qu'il nous a laissé, de ne pas détourner le regard du futur, un futur imaginé puisqu'il décédera, encore jeune, avant que ses petits-enfants naissent.
Miguel et son épouse, Carmen, connaissaient bien le sens de "gagner son pain quotidien".
La terre est sèche, aride, brûlée, en Andalousie et il ne fallait pas ménager sa peine pour récolter quelques fruits et légumes sur ce bout de terrain que l'état espagnol louait.
Miguel arrivait à cumuler, parfois, jusqu'à trois emplois, le premier étant celui d'agriculteur.
Il lui arrivait de partir, avec sa charrette à bras, dans les hauteurs de la Sierra Nevada, pour rapporter des blocs de glace, qui brûlaient ses mains, découpés ensuite comme des pains puis vendus aux villageois.
Il travaillait également dans des mines de soufre, leurs vapeurs eurent sa peau, lui qui avait réussi à la sauver tant de fois auparavant en échappant aux sbires du Caudillo.
Le travail tue parfois plus sûrement que des balles...
Miguel aimait rire et faire rire sa femme, leurs cinq enfants.
Ma mère a souvent évoqué l'image de cette famille nombreuse, serrée autour d'une table en bois massif, où venaient circuler des plats de pommes de terre brûlantes, parfumées d'ail et d'amour, où se croisaient des rires complices d'enfants insouciants.
Mon grand-père n'a quitté son village, sa région, son pays, qu'à une seule occasion mais quelle occasion ! celle de se rendre aux États-Unis, à New-York, au pays de la statue de la Liberté, celui des possibles, où son cousin avait fait fortune, allait épouser une Américaine et réglait généreusement tous les frais de déplacement, d'hébergement pour que mon grand-père puisse assister à son mariage.
Après avoir choisi une tenue digne des noces auxquelles il était convié, mon grand-père découvrit, pour la première fois de sa vie, la Terre vue du ciel et, plus tard, les gratte-ciel.
A son retour, les étoiles du drapeau américain brillaient dans ses yeux et il était intarissable.
Ma grand-mère était heureuse, amusée et, pendant les mois, les années qui suivirent, se montra toujours indulgente et taquine face au refrain, tant de fois entendu, de la chanson "Miguel à New-York"
- Miguel, je crois que tu nous a déjà raconté cette histoire mais continue, je ne me souviens pas de tout. Une tour de cinquante étages et tu es allé jusqu'en haut ? La montée a dû être éprouvante !
- Non, car les américains ont inventé une machine, une cage suspendue par des câbles, avec une grille pour porte d'entrée et des boutons à l'intérieur, tu appuies sur un bouton et cette cage te transporte à l'étage désiré.
- Sacré Miguel ! Les cages c'est pour les oiseaux ! et ce sont les oiseaux qui volent, pas les cages, voyons !
Carmen, adorable Carmen, la mère de ma mère, mon fidèle bouclier, elle qui s'interposait souvent pour me protéger des sautes d'humeur paternelles, auprès de qui j'allais, certaines nuits, m'allonger et me blottir.
Courageuse Carmen qui a fui la misère, un climat politique malsain et délétère, accompagnée de ses cinq enfants et commencé une vie d'exil, de bohème, ma grand-mère chérie qui m'a inspiré ce pseudo "Rom".
Cette grand-mère, je l'ai toujours connue drapée de noir et, dans ma tête d'enfant, le noir est devenu le symbole de la vieillesse mais jamais celui de la tristesse.
Elle était toujours si gaie, si souriante, elle n'était que douceur et il me plaisait de l'imaginer comme un bonbon, comme ces berlingots multicolores qu'elle m'offrait, témoignages suaves du bonheur de vivre.
Et après lui avoir sauté au cou pour lui montrer ma reconnaissance, elle déposait sur ma joue, gonflée de gourmandise, un long et fort baiser dont je sens encore la pression aujourd'hui...
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Ah les grand-mères... D'ailleurs les grands-pères aussi.
RépondreSupprimerOn dirait que le tendre amour saute souvent une génération. Chez nous du moins. J'ai adoré mes grands-parents maternels.
Mon arrière-grand-mère maternelle était gentille, mais plus distante. Par contre son mari, mon arrière-grand-père était un type instruit pour l'époque, mais un vrai con. Je l'ai entendu un jour dire à une femme (avançant des envies alimentaires) :) enceinte jusqu'aux yeux, lui quémandant quelques poires qui dépassaient de l'arbre sur le chemin :
Pourquoi je te donnerais mes poires ? Ce n'est pas moi qui t'ai engrossée !
Merci Rom pour ce tendre portrait de famille... hâte de lire la suite.
:)
Je ne dispose d'aucune information sur la vie de mes arrières-grands-parents, celui dont tu parles faisait preuve d'élégance :-)
SupprimerNe sois pas trop pressée pour la suite, je ne le suis pas.
J'ai préféré commencer par un dessert fondant, moelleux.
Le suivant est sec, dur comme la pierre :-(
Je suis patiente.
SupprimerJolis titre 😊
Merci Julie, même le titre me tracasse pour le deuxième volet :-)
SupprimerMon ami, Rom 😊 Je n'ai pas de conseil à te donner, mais on ne devrait pas remuer les mauvais souvenirs.
SupprimerBises du soir
Tu sais, Julie, les mauvais souvenirs n'ont pas besoin d'être remués pour remonter à la surface.
SupprimerJe crois, au contraire, qu'il faut tout dire, tout écrire.
Non pas que je m'y complaise mais telle est la vie.
Pagnol écrivait "Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d'inoubliables chagrins. Il n'est pas nécessaire de le dire aux enfants"
Et tu n'es plus une enfant, Julie :-)
Je n'ai aucune crainte à parler de ces choses-là, je l'ai déjà fait et tu n'as pas trouvé, alors, que j'aurais dû m'abstenir ! :-)
Ma seule peur est de ne pas trouver l'inspiration pour présenter un récit qui ne soit pas un réquisitoire.
Mais, je l'avoue, je ne dis jamais tout, je préfère le suggérer.
Elle est magnifique cette note...
RépondreSupprimerJ'espère inspirer un jour un tel amour à mes petits enfants...
Merci Pastelle !
SupprimerJe te le souhaite.
Ma grand-mère, de son vivant, savait très bien l'ampleur de l'affection que je lui portais.
La dernière fois que je l'ai vue, c'est elle qui levait les yeux vers moi et plus l'inverse.
Pourtant j'avais toujours le sentiment d'être un petit garçon et elle ma grand mère, elle avait conservé cette façon, bien à elle, de m'embrasser, en me serrant très fort et en me donnant un seul baiser sur la joue, baiser longtemps prolongé, le temps nécessaire à son amour pour s'exprimer pleinement.
Carmen portait la bonté sur son visage, la bonté et la gentillesse. Tu as eu de la chance d'avoir une telle grand-mère si pleine d'amour pour toi.
RépondreSupprimerJe n'ai pas connu ma grand-mère maternelle, je suis née en juin, elle est morte en décembre de la même année, mais je sais qu'elle était une femme douce et gentille. J'ai connu mon grand-père maternel, un homme bon et juste, je l'aimais beaucoup, il est mort quand j'avais 7 ans.
Du côté de mon père, je n'ai pas connu mon grand-père, mort assez jeune, et ma grand-mère était une femme distante et froide, j'en ai appris la raison bien plus tard.
Moi aussi, j'attends la suite, j'aime quand tu parles de toi, de ta famille, de ta vie... :-)
Bonne fin de journée, Rom. Bises de ma plaine.
Je suis curieux, quelle raison justifie d'être froid et distant avec ses petits-enfants ?
SupprimerPour moi, rien ne justifie cette attitude sauf si tu m'apprends qu'elle fut sauvagement attaquée à la gorge, à plusieurs reprises, par ses petits-enfants :-)
Bonne fin de journée, Françoise.
Bises à l'altitude de 468m.
Bonjour Rom
SupprimerPour répondre à ta question, l'une de mes tantes s'est noyée à 3 ans et demi, par manque de surveillance je pense, et ma grand-mère a porté le deuil de sa fille toute sa vie, elle ne s'en est jamais remise. Elle s'est enfermée dans sa douleur, et elle n'en est jamais sortie.
Bonne journée, Rom. Du soleil chez moi. Bises.
En effet, Françoise, je comprends mieux.
SupprimerJe n'avais pas songé à la folie.
Bonne journée, ici température négative et ciel gris :-(
Bises.
Elle s'est enfermée dans la douleur, et non dans la folie. Elle était présente, mais indifférente, froide, n'ayant aucun geste d'affection, ni d'attention.
SupprimerLe soleil est-il arrivé jusqu'à chez toi ?
Tu es à 468m d'altitude ? Moi, à 450m, presque pareil. :-)
Françoise, cela reste, pour moi, de la folie.
SupprimerLa douleur, sur un si long terme, qui prive celle qu'elle affecte de joies qu'elle aurait pu obtenir et qu'elle aurait pu offrir, est une pure folie. Autant en finir avec la vie sans plus attendre.
"Joli"
RépondreSupprimerJoli, à une lettre près l’homophone de ton prénom, chère Julie.
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