Aujourd'hui, dernière promenade.
Les pierres, qui pavent la cour, brillent, la pluie et le vent réveillent des odeurs terreuses, herbeuses, exhalent, par vagues , des parfums fleuris et boisés de prairies proches, que je n'ai jamais vues, que je ne verrai jamais et qui me sont pourtant si familières.
Au loin, des clarines tintent joyeusement, j'imagine l'allaitement des jeunes veaux et leur succion énergique, pleine de vie.
Un sifflet de train répète à trois reprises ses vœux à ces naissances printanières.
Je respire profondément, pour le plaisir immédiat, pour le souvenir que j'en garderai plus tard.
Un arc-en-ciel dévoile progressivement son éclat, explose ses couleurs et j'ai la prétention de croire que le soleil et la pluie m'offrent ce spectacle, à moi et moi seulement, une dernière faveur des Dieux, un avant-goût du pardon.
Je dois rejoindre l'ombre et l'air emprisonné de ma cellule.
Je marche lentement, sans me retourner, un nuage projette sa forme sur le sol.
Le couloir est froid, verdâtre, le bruit des chaînes qui blessent mes chevilles cesse quand ceux des clés ouvrant les grilles se succèdent.
Ce petit espace clos est devenu, ces dernières années, mon meilleur ami, le seul, mon confident.
Je parle au lit, à la chaise, au petit bureau, à mon carnet de notes, à la fenêtre à barreaux.
J'ai peuplé mon univers carcéral, cette petite folie m'a épargné une grande, que je n'aurais pas choisie, dont je serais l'esclave, la victime.
J'ai beaucoup écrit, sans jamais me censurer, on n'a pas les moyens de faire son difficile quand on est en prison, le quotidien réserve peu de surprises, il faut dégoter l'original dans le banal, trouver le petit détail qui fait passer le temps, qui pose un repère, pour éviter qu'aujourd'hui soit comme hier.
La soupe varie en saveurs, en chaleur.
Les bruits, les odeurs, les lueurs du jour, les lumières artificielles vacillent ou se renforcent, au gré des heures, des jours, des saisons.
J'ai écrit le présent avant d'avoir assez de courage, de force pour écrire le passé.
Le futur, lui, est déjà écrit.
Cela fait trois ans que je l'attends, qu'il est reporté, qu'il joue avec de faux espoirs, qu'il étire, à perte de vue, ce couloir de la mort, qu'il me torture.
J'ai beaucoup écrit, raturé et déchiré, mes jours de colère, dirigée contre moi-même.
Les murs blancs portent les stigmates de ces moments où je les flagellais, avec mes ongles, griffés à sang, avec ma tête qui leur infligeait des coups de boutoir et y déposait des sinuosités sanguinolentes.
Ces derniers jours, j'ai écrit sur le passé, celui que je ne comprends toujours pas, cette succession de malchances qui ont émaillé mon chemin de vie, la malchance de ceux qui m'ont croisé, mes victimes.
Je ne cherche aucune excuse, je n'en trouverais aucune.
J'aimerais simplement comprendre et je n'y arrive pas.
Comment espérer, dans ce cas, non pas un pardon, mais l'assurance que ma contrition, mon repentir soient perçus comme honnêtes, réels, profonds ?
Je ne comprends rien mais je regrette tout, de toute ma belle âme, celle qui est enfouie et hors d'atteinte des noirceurs; Son cœur, intact, a résisté à la ruse démoniaque .
J'aimerais que les dernières pages de mon carnet soient lues par tous ceux que j'ai offensés.
J'aimerais que ma mère y retrouve une description, moins épouvantable, de son enfant perdu.
J'aimerais que les parents de mes victimes sachent que je mérite mille fois mon sort et que je prie le Ciel d'accorder des moments de répit à leur douleur.
J'aimerais que ma femme, mes jeunes enfants oublient le mari, le père misérable, détestable, haïssable que je fus et que le destin leur soit clément, favorable, en leur procurant un nouveau mari, un nouveau père aimant et digne d'être aimé.
J'entends ce bruit que je connais bien, celui des gardiens, les pas sont plus nombreux qu'à l'accoutumée, ils résonnent plus fort, une délégation vient me chercher.
Un moineau se pose sur le rebord de la fenêtre et me regarde.
Des images de moi, enfant, auprès de ma mère, dans un jardin public où des oiseaux s'amusaient en volant, des enfants en courant, des images du bonheur resurgissent.
Je suis dans le couloir, la lumière est blafarde, un prisonnier chantonne "Hello Dolly", d'une voix imitant celle de Louis Amstrong.
On me demande, pour les uns si j'ai une dernière volonté, pour l’aumônier si je désire me confesser.
Je réponds, en souriant faiblement, non de la tête.
Un oiseau, Amstrong, ce sont mes plus belles volontés , celles que je n'ai pas demandées et qui me furent accordées.
Je pénètre dans une petite salle, derrière une vitre, des gens que je ne connais pas m'observent.
Je me demande qui ils sont, peut-être y-a-t-il des parents de victimes ?
Il m'est impossible de croiser leurs regards, y lit-on de la haine, un soulagement de vengeance ou l'émotion de souvenirs dramatiques que j'incarne ?
Ce sont mes derniers instants, j'y ai souvent songé, je me suis juré d'être fort, de ne pas craindre la mort.
Je suis fort mais j'ai peur.
Je résiste aux tremblements, je refuse à mon corps cette victoire sur mon esprit.
Un dernier regard sur cette vitre, j'y aperçois mon propre reflet qui s'évanouit après le picotement d'une injection létale.
mercredi 8 mars 2023
L'adieu
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Lès dernières minutes d'un condamné à mort. Brrrr, trop difficile de finir ce billet. Kezako cette inspiration ? Tu vas bien Rom ?
RépondreSupprimerBonne soirée, bises.
Je suis très surpris par ce commentaire, Julie.
SupprimerNe peut-on écrire que sur le bonheur ?
N'y a-t-il aucune place pour la rédemption, l'injustice des peines, le pardon ?
D'autres, et de bien plus prestigieux que moi, comme Victor Hugo, ont écrit sur les derniers jours des condamnés.
J'ai écrit ce billet, en tentant de l'adoucir d'un peu de poésie.
Moi, j'aime beaucoup ce texte, bien plus que d'autres.
Désolé qu'il ne te plaise pas.
Il aura eu au moins le mérite de te faire réagir, là où mes précédents billets, plus "joyeux" ont échoué :-)
Je vais bien, mon inspiration se nourrit de la vie des autres, pas toujours de la mienne et mon blog se nomme "Les mots en éventail", pas les " Les mots bleus ou roses en éventail".
Bonne soirée, Julie.
Je t'embrasse.
😊
SupprimerMon Rom, ta sensibilité me touche.
De manière générale, ma belle nature 🤗 pardonne, mais il y a crime et crime. Quelqu'un qui trucide de sang froid un ou plusieurs innocentes, voire un membre de ma famille... bah le pardon ne viendras sans doute jamais. En même temps, suis contre la peine de mort.
L'ai déjà dit, peu importe le sujet, la qualité de ton écriture est constante.
Il m'arrive aussi de ne rien dire. Pareil devant une belle œuvre, j'admire en silence... ;)
Bonne nuit Pierre, je t'embrasse en retour 😘
Le pardon, même quand il parait impossible, surtout dans ces cas là, soulage autant l'agresseur que les proches de la victime.
SupprimerA condition, évidemment, que l'agresseur demande pardon, prononce des regrets sincères.
Pourquoi crois-tu que des familles acceptent d'assister au procès de Salah Abdeslam, de supporter la douleur de revivre ces attentats ? L'arrogance, la morgue, l'absence de compassion de l'accusé les privent d'un soulagement, les accablent encore plus.
Je ne suis pas un saint et je connais aussi ce dilemme, pardonner ou pas, mais je sais, au fond de moi, que le non pardon ne fait revivre personne et qu'il nous empoisonne.
Mettre hors d'état de nuire, définitivement, protéger d'autres vies (ce qui n'est, malheureusement, pas toujours le cas), oui, mais que la justice, à froid, énonce la peine capitale, non.
« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a faits à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur. Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. »
Antoine Léris
Il a perdu sa femme, Hélène Muyal-Leiris, le 13 novembre 2015, assassinée au Bataclan.
Bonne nuit, adorable Julie.
Bonsoir Rom
RépondreSupprimerTon billet me fait penser au film : "La ligne verte", un film magnifique, mais contrairement à ton récit, le condamné du film est innocent.
Ton récit est très réaliste et il va jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Lorsqu'on parle de peine de mort, je me mets parfois dans la tête du condamné (qu'il soit abject ou non), et je frissonne à l'idée de ce qu'il peut ressentir à ce moment-là. Seul devant la mort. Redevient-on petit enfant à ce moment-là ? On ressent de la compassion dans tes mots, et des regrets aussi de la part de cet homme.
Dans "La ligne verte", il est plus qu'innocent , il sauve des vies !
SupprimerCe qui m'intéresse, c'est de comprendre ce que ce condamné, lui-même, ne comprend pas, quelle est sa part de responsabilité, quelle doit être la justice des Hommes.
Je voulais aller plus loin, décrire les ou les moments où une vie peut, parfois, basculer, où un engrenage infernal, inarrêtable, se met en place.
Je me suis contenté de parler de regrets, d'effleurer les dernières pensées d'un condamné et de rappeler les précautions que l'on doit observer avant de porter un jugement.
Tu as raison, Rom, personne n'a le droit de juger, il n'y a que Dieu pour le faire, personne n'est blanc immaculé, chacun devrait se regarder dans une glace avant de critiquer son voisin.
SupprimerPeut-être écriras-tu un autre texte parlant de ce qui peut faire basculer une vie ? Il suffit parfois d'une fraction de seconde, tout peut aller tellement vite, et l'irrémédiable est là...
Je te souhaite une bonne soirée.
Peut-être que je le ferai, Françoise, sous la forme de deux histoires, la première qui évite un écueil, la seconde qui se fait piéger et ces deux chemins divergeront en raison d'un détail, insignifiant à première vue.
SupprimerD'accord, merci Rom.
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