samedi 11 mars 2023

L'appel du 18 juin, pour Pascal ça se corse...

Paris, le 18 juin
Notre jeune et jolie maîtresse est souffrante, deux semaines avant la fin des cours.
Alors on convoqua une vieille, très vieille et brave institutrice, qui accepta fort aimablement de quitter, pour un  temps, sa retraite.
La vieille dame n'était pas méchante pour un sou, fort heureusement car le reste ne valait pas un clou. Tous les sens la fuyaient.
Sa voix chevrotait, à faire pâlir de jalousie toutes les chèvres de Virgile, à moins qu'il ne gardât que des moutons, mes souvenirs des Bucoliques ne sont pas à un bêlement près.
Elle était d'une myopie frôlant la cécité, les grossiers verres de ses lunettes exagéraient, à n'en plus finir,  la taille de ses yeux, ce qui lui valut  le surnom de "La chouette", après de grandes discussions cependant.
Il faut dire que les prétendants étaient nombreux, chaque sens faisant valoir de solides arguments.
La charmante dame, l'épithète étant une faveur accordée à un passé inconnu, celui de sa jeune physionomie et que ne reflétait nullement un présent cruel et indifférent et qui, comme un verre loupe, accentuait son âge, cette dame charmante, de douceur, ne tarda pas à nous faire savoir que le dernier sens, pour lequel nous fondions encore quelque espoir, l’ouïe, lui aussi, avait fui.
- Mes chers enfants, afin que tout le monde en profite (surtout elle), je vous demanderai de répondre bien fort à votre nom, lors de l'appel.
Chaussée de ses hideuses bésicles, elle approcha au plus près la liste comportant trente noms.
Péniblement, elle commença à déchiffrer puis à énoncer, d'une voix lente, hésitante et tremblante, nos identités, les moins communes se faisant, au passage, écorcher.
"Alain Attelé"
- Présent !  cria notre camarade, aussi fort qu'il le pût, comme il aurait crié "Au feu !"
Bien, bien, approuva Madame Mizzi, tel était son nom.
"Passons au suivant", elle prononçait très lentement cette dernière phrase, pour gagner un peu de temps, celui qu'elle perdait ensuite en lisant le prochain sur la liste.
Très vite, nous avons compris que, ni sa vue, ni son ouïe, ne lui permettraient d'apercevoir nos facéties ou d'entendre nos plaisanteries.
Très vite, nous avons compris comment nous pouvions en tirer parti.
Ainsi, le "Présent" fut suivi de commentaires , qu'elle était la seule à ne pas capter, accompagnés de gestes, de grimaces, de positions saugrenues qui faisaient rire toute la classe, à part elle puisqu'ils étaient hors de portée de sa vue fatiguée.
"Maurice Basset"
- "Présent madame ! puis, d'une voix à peine plus étouffée et en bombant le torse pour se donner des allures de Raimu, dont il imitait l'accent, Présent mais ça me fend le cœur, je serais mieux dans mon lit à cette heure !
"Bien, bien"
"Jean Casimir"
- Présent ! puis, bras tendu et main ouverte, il ajoutait "Jean Casimir, pour vous servir ! si vous jurez de bien vous tenir... Dois-je apporter votre bavoir pour ne pas souiller votre robe noire ?
Entre chaque nom énoncé, nous aurions eu le temps de faire le tour de la classe, en courant et en mimant une  danse d'indiens autour d'un totem.
Mais il était bien plus amusant de préparer, de répéter notre intervention, pour qu'elle soit plus réussie que la précédente, tout en espérant qu'elle le soit moins que la suivante.
"Très bien"
" Yann Celman...Celmantchki ? "
- Présent ! et, avec un accent russe,  Da !  Toujours présent, un fils de guerrier cosaque ne fuit jamais, n'est jamais patraque !
kazatchok !  Les mains sur les hanches, il esquissait quelques mouvements  de génuflexion, ponctués de Ka, Za, Tchok !
"Bien, mon petit, bien !"
"Yvan Gabin"
-  Présent ! Mon blaze, en vrai, c'est Jean Gabin mais l'employé de mairie avait les esgourdes ensablées et confondit Jean avec Yvan, incroyable, n'est-ce pas !? Je sais, je sais ...T'as d'beaux yeux, tu sais ? enfin, à c'qu'il parait...parc'qu'avec tes lunettes, il faudrait être costaud en devinettes pour s'en assurer.
"Voyons, voyons, le suivant"
"Serge Kaufmann"
- Présent !   après avoir frappé ses mains sur ses cuisses  et joint ses pieds, dans un claquement similaire, Général Kauffmann, mes zommages, chère madame ! De passage à Parisse, accepterez-vous d'être mon guide dans votre belle capitale, cela tombe bien, j'ai tout mon temps et ce tout ne sera pas de trop si je dois vous traîner avec moi !
Par deux fois, Madame Mizzi appela un élève  absent, ce furent les deux frères Martin qui répondirent, en chœur
- Présent !  puis, en fredonnant l'air de "la chanson des jumelles"
Nous sommes les frères Martin
Qui répondent oui pour les absents
Quand il serait bien vain
D'attendre qu'ils répondent présents
"Bien! Ah, nous y voilà, le dernier de la liste"
"Pascal Zamora"
- Présent ! et si, yé sui bien le dernier et pas que de la liste, caramba ! porque yé oune peu de mal avec le francesse , yé sui pas né à Paris mais en Espagna ! Olé ! suivi de claquements des mains, les palmas , et de mouvements saccadés du flamenco, poil au dos !
La classe avait commencé à huit heures, il était maintenant huit heures un quart.
Le quart d'heure le plus amusant de toute ma vie scolaire, plus distrayant que ne le fut, jamais, aucune récréation.
"Bien, je vois que vous avez étudié Napoléon, voyons ce que vous avez retenu de cette leçon. Voyons, voyons, qui choisir...le petit dernier, je ne sais pas pourquoi mais j'aime bien son nom, Pascal Zamora ?"
- Oui, madame !
"Allez, mon petit, dites nous ce que vous savez de la vie de ce grand homme et n'oubliez pas, parlez bien fort, que tout le monde en profite !"
- Bien madame !
Madame avait l'air fatiguée, très fatiguée, épuisée.
Ce simple appel avait été, pour elle, un long pensum.
Je pressentais aisément que cette antique maîtresse ne tarderait pas à s'assoupir, déjà sa tête s'inclinait puis se redressait, résistait à un sommeil probablement écourté.
Je ne savais pas grand chose sur Napoléon, alors je mis au point une stratégie.
Parler fort mais lentement, sur un ton monotone, en commençant naturellement par le peu que je savais, encourager par cette mélopée la léthargie de madame Mizzi.
Ensuite, m'assurer que son attention avait faibli en énonçant quelques bêtises, quelques hérésies et, pour finir, une fois qu'elle serait endormie, m'en donner à cœur joie, ce qui ne fut pas long.
 
- Napoléon naquit à Ajaccio, un 15 août, le jour de l'assomption
C'est un signe, non ? celui de sa future ascension et de sa prochaine prétention.
Puisque le 15 août, on ne fêta plus Marie mais St Napoléon !
Il fut ondoyé à domicile, c'est à dire qu'il fut baptisé à la maison, sans tralalas, le plus vite possible, c'était l'usage en ce temps-là car les enfants décédaient fréquemment en bas âge, avant même d'avoir un âge compté en ans.
(Madame Mizzait piquait du nez)
Bref, comme le dit souvent mon tonton Léon qui ne doit pas bien maîtriser le français car quand il dit bref, il faut comprendre long, voire très long, même qu'après il nous demande souvent, d'un air égaré et d'une voix forte, "Où en étais-je ?", alors que chacun est endormi depuis belle lurette et serait bien en peine de deviner où il en est, encore moins où il comptait aller, et que la seule pensée qui nous obsède, après ce réveil en sursaut, est toujours la même "A-t-il fini ?" Bref, je tiens de lui ce pouvoir d'endormir les gens, n'est-il pas, Madame Mizzi ?
Madame Mizzi, dormez ! je le veux !
(Elle aussi le voulait, assurément, comme en témoignaient ses ronflements )
Reprenons !
Napoléon, petit, était déjà très petit et cela ne s'arrangea que trop peu avec le temps.
Dans la cour, les grands se moquaient de lui en chantant "Nabot Léon, Nabot Léon, mets donc des chaussures à talon !".
De cet incident naquit une rancune tenace envers les Grands de ce monde, qu'il se jura de mettre, un jour, à ses pieds. On verra bien, alors, qui est le plus grand !
En Corse, petit,  il braconnait ou chassait dans le maquis, ce qui déplaisait à son père, il craignait qu'il finît bandit. C'est ainsi que Napoléon quitta le maquis pour Paris, où il se fit beaucoup d'amis, des amis très gentils, qu'il faisait beaucoup rire et qui lui disaient, ce qui le fâchait: "Napoléon, tu es un sacré farceur !", après quoi , énervé, il tapait des pieds et répondait "Napoléon sera sacré empereur !", ce qui arriva, un 2 décembre, dans la cathédrale Notre-Dame, avec la bénédiction du pape Pie, j'ai oublié son numéro, ah oui le 7, je ne devrais pas l'oublier pourtant, Pie VII, le pape bien nommé, il avait, parait-il, des envies à toute heure, 7 jours sur 7 et c'est pourquoi on conseilla à Napoléon de choisir plutôt un évêque qui ne risquerait pas de s'absenter pendant la cérémonie.
Mais Napoléon ne l'entendait pas ainsi ! Je veux un pape ! Je veux Pie et picétou !
Le jour de son couronnement, le pape voulut, comme il était d'usage, le couronner.
 Napoléon refusa, toujours cette maudite rancune qui l'obsédait, "Croyez-vous, noble pape, que je ne sois pas assez grand, que mes bras soient trop courts pour déposer sur ma tête cette couronne ?"
Madame Mizzi commençait à émerger, doucement, de son sommeil.
Alors, pour ne pas prendre de risques, je décidai de terminer mon récit en hurlant
" Et vive l'Empereur !", ce qui fit sursauter la vieille dame qui, surprise, décontenancée mais charmée par ce dernier éloge adressé à l'empereur, cher à son cœur, s'exclama
"Hein, quoi ? Épatant ! Formidable, mon petit Pascal, 18/20 !"
C'était la meilleure note de ma  courte vie , de ma crasse ignorance, et cela grâce à un appel du 18 juin, d'un empereur et d'une vieille dame à la retraite.
Ému, n'en tenant plus, je conclus
-Vive le Général ! vive l'Empereur ! et vive la retraite ! pas celle de Russie, celle de la vie !
La vieille dame, après avoir ôté ses lunettes, déclara
Calmez-vous, mon petit Pascal ! cette note amicale et tardive n'est qu'honorifique, elle ne comptera pas. Je vous rassure, votre dernière place n'est pas menacée, vous conservez votre rang. Autre chose, mes enfants, malgré mon âge avancé, j'aime, comme vous,  jouer ! et apprendre à mieux connaître mes élèves en les laissant librement s'exprimer.
J'exagère souvent mes faiblesses, mon sommeil est plutôt léger et j'ai toujours rêvé d'être comédienne (elle exprima cette dernière phrase, sur un ton théâtral, la tête penchée vers l'arrière, une main sur le front, et en exagérant le vibrato comme l'aurait fait Sarah Bernhardt)
Maintenant que tout le monde a bien ri de vos facéties et moi aussi, je le confesse, il est temps d'étudier sérieusement ! Sortez vos livres et vos cahiers ! Et ne restez pas bouche bée, la chaleur est estivale aujourd'hui, un diptère assoiffé pourrait bien se glisser dans l'une de vos humides cavités.
Mr Kauffmann, lisez-nous, je vous prie, page 25, ce qu'écrivait Aragon de Paris, en 1944.
Allez-y, d'une voix claire, au volume modéré, et avec pour seul accent celui de la sincérité du poète...

Ajout
La voix théâtrale et chevrotante de Sarah Bernhardt .
C'était une autre époque. Personnellement, je fuis, Victor Hugo, lui, qu'aurait-il dit ?


Sarah Bernhardt déclame Hugo
Enregistrement sonore, restauré, datant de 1903


6 commentaires :

  1. 18 juin... Intéressante coïncidence avec l'appel du général.
    De quelle année ? :)
    Texte pittoresque empreint de poésie, un peu d'histoire et beaucoup d'humour... Merci Rom pour ce régal !
    Bon samedi, bises.

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    1. Oui, Julie, coïncidence également avec la note de Pascal, 18/20 :-)
      L'année ? Puisque l'on évoque les "Demoiselles de Rochefort", film sorti en 1967, 1967 ou 1969 me paraissent être des candidats plausibles, 1968 est hors-jeu, l'année scolaire se termina, pour de nombreuses écoles élémentaires, au joli mois de mai.
      J'ai ajouté, en fin de billet, un document sonore.
      Merci Julie et beau samedi.
      Bises.

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  2. Une vieille institutrice à qui on ne la fait pas ! :-)
    Est-ce une histoire inventée ou vécue ? En tous cas, elle ne manque pas d'humour. Merci de nous offrir ce moment d'"histoire". :-)
    Sarah Bernhardt était une jolie femme, mais sa voix n'est pas du tout agréable à écouter, chevrotante et monotone, elle endormirait un régiment, ou le ferait fuir... :-)
    Bonne fin de journée, Rom.

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    1. Seul le premier paragraphe sur la vie de Napoléon, racontée par Pascal, est vraie, le reste n'est que pure invention :-)
      Sarah Bernhardt était une sacrée bonne femme et nous fâcherions, s'ils nous lisaient, de grands écrivains ou artistes de l'époque, ils la vénéraient, c'était une véritable star mondiale, avec un tempérament de feu.
      Si elle était notre contemporaine, je pense qu'elle brillerait dans son domaine, en ayant un phrasé différent, naturellement.
      Il suffit d'écouter Guillaume Apollinaire réciter un de ses poèmes "Le pont Mirabeau" pour comprendre que ce défaut, pour nous, était une qualité pour eux.
      Heureusement que j'avais lu et aimé ce poème avant d'entendre son auteur le déclamer ! :-)
      Sacha Guitry, dans un de ses films "Ceux de chez nous", faisant l'éloge de Sarah Bernhardt, dit
      "Oui, voici celle qui a fait dix fois le tour du monde...
      Elle est allée jusque chez les Peaux-Rouges. Elle a joué devant eux en plein air. Et chaque fois qu'ils la trouvaient particulièrement admirable, ils tiraient des coups de feu en l'air, en signe d'allégresse"
      J'ai quelque doutes sur la dernière phrase de M. Guitry.
      Je crois que c'était surtout la boisson qui était admirable (et indispensable) ! , et j'aurais appelé ébriété ce qu'il nomme allégresse :-)
      Bonne fin de journée Françoise.

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    2. Merci pour cette réponse détaillée, Rom. J'en apprends avec toi. :-)
      Bonne et douce soirée.

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  3. J'ai adoré l'histoire de cette espiègle institutrice...
    Tel est pris qui croyait prendre, excellent...

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