A l'heure où le soleil, à mi-course, exprime toute sa force, sa puissance, où il dépeuple la ville et punit les imprudents qui le bravent, où un vent de feu se propage et ordonne aux habitants de regagner les abris.
A l'heure où se font sentir la soif, la faim.
Un jeune couple de touristes, homme et femme, se réfugie dans le café de Maurice.
Maurice: Bonjour M'sieu Dame, dehors c'est une véritable fournaise, un sacré cagnard, pas vrai ?
Aymé: Ça tu l'as dit Maurice ! Tu nous la mets, quand, la clim ?
Maurice: Le lendemain du jour où vous aurez réglé vos ardoises, pardi !
Homme: Bonne jour, c'est quoi le canard ?
Maurice: Le ca-gnard, pas le canard, chez nous c'est le soleil en feu, le soleil qui exagère, qui s'échauffe, qui veut être le seul à régner sur ses terres, son royaume.
Votre accent...vous êtes américain ?
L'américain: Oui, de New York
L’américaine: (en regardant le verre d'Aymé) What's that ?
Aymé: Ça, ma bonne dame, c'est le soleil liquide de Marseille, c'est le parfum anisé, mis en bouteille, des plantes des collines, du fenouil et de la réglisse. C'est notre célèbre pastis.
L’américaine: Alcohol ?
Aymé: Un peu mais guère...
Maurice: Tu comprends l'anglais toi maintenant ?
Aymé hausse les épaules
L'américain: Deux ! si-le vous plaît
Maurice: Le pastis il vaut mieux l'accompagner, le ralentir, surtout par cette chaleur sinon il vous met la tête à l'envers
Aymé: Comme dans l'exorciste !
(Aymé mime une demi-rotation, la plus effrayante possible, de sa tête)
Rire des touristes.
Maurice: Ne faites pas attention à lui, c'est un fada, lui c'est pas un exorcisme qu'il lui faudrait mais une lobotomie.
Je vous apporte du pain, quelques olives du pays, du saucisson et de la tapenade si cela vous va.
L’américain: Ok !
La femme se lève, avance vers Maurice qui lui indique, avant même qu'elle n'ait eu à formuler sa demande, les toilettes.
Maurice garnit la table des américains.
Arrivée presque simultanée de Lucien, Jeannot, Annie et Monique.
Aymé: Oh collègues ! Voilà les plus beaux et surtout les plus belles !
(emphatique) Monique, tu étincelles comme un soleil.
Monique: Comme un soleil qui ruisselle, alors ! qué calor ! J'ai le dos trempé, je vais me doucher et me changer.
Annie: Je te suis, maman, je vais faire pareil !
Lucien et Jeannot se sont attablés et boivent une bière pour le premier, un panaché pour le second.
Maurice, au comptoir, éponge son front et boit de l'eau.
Aymé: Alors Jeannot, cette pêche aux studios, ça a mordu ?
Jeannot: Oui, merci Aymé, l'affaire est presque conclue. Annie sait y faire !
Aymé: Je m'en doutais ! cette petite elle a un charme diabolique et avec son sourire innocent, frais comme le printemps, elle est capable de couillonner les plus méfiants !
Jeannot: C'est surtout avec moi qu'elle a su y faire ! Elle m'a convaincu de choisir le studio le plus petit et le plus cher car il avait l'avantage, primordial à ses yeux, d'être le plus proche .
Aymé: de l'université ?
Jeannot: Non, le plus proche d'ici , le plus proche d'elle !
Cet appartement est situé en bas de la Canebière, il est propre et assez bien agencé mais la cuisine, c'est une kitchenette ridicule, une cuisine de dînette !
Annie m'a rétorqué en riant "Et alors, pour quoi faire une grande cuisine, Jeannot ? André il mangera chez nous, à la maison, la kitchenette, vai, elle est bien assez grande pour se faire du café ou réchauffer un petit quelque chose"
Naturellement, j'ai protesté et lui ai rappelé les nombreux atouts des appartements visités auparavant. Elle a démonté, un par un, tous mes arguments, à coups de mauvaise foi enjôleuse.
Un studio était trop bruyant, l'autre mal famé, le suivant était mal exposé, trop froid et le dernier mal isolé, exposé plein sud, étouffant, trop chaud.
Je n'avais rien remarqué de tout cela et j'ai pensé tout d'abord que tout était inventé ou pour le moins exagéré puis, en écoutant sa voix douce, troublante comme un chant de sirène, j'ai douté et pour terminer j'ai cédé !
Aymé: Elle est forte !
Maurice: Telle mère, telle fille ! Monique, quand elle veut quelque chose, je ne sais pas comment elle s'y prend, si elle prononce des incantations magiques durant mon sommeil mais, alors que je lui ai dit non à plusieurs reprises , c'est moi qui lui fais la même proposition, que je pense nouvelle, quelque temps après et quand je l'entends me répondre, d'une voix douce, joyeuse et faussement surprise
"D'accord chéri !", c'est trop tard, coquin de sort !
Je comprends alors qu'elle m'a , une fois de plus, piégé, retourné, hypnotisé !
J'ai beau le savoir et m'en méfier ensuite, peine perdue !
Sa voix, son sourire sont des ardoises magiques.
Et moi, grand couillon, je souffre d'amnésie temporaire et je suis tout heureux, tout fier d'avoir l'idée, que je crois mienne, de repeindre le salon, de renouveler une garde-robe ou d'organiser un voyage en Crète !
Aymé: (l'air catastrophé) Oh pauvre Maurice, comme je te plains !
(Le 'plains" d'Aymé traîne et sonne, meurt comme le dégradé final de la sirène du 1er mercredi du mois)
Maurice n'a pas le temps de répondre, il se précipite vers l'américain qui a bu son pastis pur, sans eau, et tousse, s'étouffe
Maurice: (qui lui sert un grand verre d'eau) Buvez, Monsieur, c'est de ma faute ! J'aurais du vous prévenir ou vous le servir déjà mélangé !
Maurice (qui tapote le dos de l'américain): Ça va mieux ?
L'américain opine du chef
Maurice tapote toujours son dos.
Maurice: Lucien, il parait que ton garage a pris un sacré coup de neuf. Bastien a cru un instant qu'il y avait eu un changement de propriétaire avant de lire ton nom écrit en lettres si grandes, si imposantes m'a t'il dit qu'il n'a pas même eu le temps de le lire en entier, en descendant la canebière en voiture.
Maurice tapote toujours le dos de l'américain qui tousse et lève la main pour dire stop.
Maurice, plus attentif au signal sonore que visuel, tapote de plus belle.
Lucien: Tu as fini de jouer du tam-tam sur le dos de ce pauvre homme, de le martyriser, il vibre comme un djembé, il n'en peut plus !
Aymé (hilare): Je ne sais pas si je comprends l'anglais mais toi, Maurice, tu ne comprends pas l'américain !
Maurice, penaud, regagne le comptoir.
Maurice transpire.
L'américain respire.
On entend des coups frappés, répétés sur une porte, entrecoupés de "Help ! Help !"
Lucien: Tu n'as toujours pas remplacé ce maudit verrou des wc !?
Aymé est le premier à avoir réagi et se trouve devant la porte des wc.
Il est vite rejoint par les autres hommes.
Aymé: No panique, miss, no panique, aille vais le répared, you pas rested devant the door, please, reculed please !
Aymé a sorti de sa poche une petite lime qu'il agite de bas en haut pour débloquer le pêne, doucement dans un premier temps puis en augmentant ensuite vitesse et amplitude,comme s'il ferrait un poisson.
Lucien (en roulant les "r"): Ça mord , on dirait ? Sacrée prise !
Maurice (taquin): Sincèrement, Aymé, à te voir, à t'entendre, j'ai l'impression d'être face à Bruce Willis
La serrure cède, la porte s'ouvre, Aymé bascule vers l'arrière, tombe comme un pêcheur emporté par le poids de sa prise.
Lucien: Té, ça c'est Bruce Willis dans sa période Jerry Lewis !
L'américaine aide Aymé à se relever et ,dans un français hésitant et charmant, dit "Mèreci meusiou"
Aymé, qui rêve de faire cela depuis des lustres, et tant pis si la situation ne le met guère à son avantage, plie légèrement sa jambe droite mise en avant, s'incline et fait danser sa casquette dans les airs, comme un chapeau de mousquetaire mais, ayant oublié la gestuelle appropriée, lui fait subir des rotations complètes, Aymé mouline...
Maurice: Bruce Willis dans sa période D'artagnan !
Lucien: Bruce Willis dans sa période Thierry la fronde ! Aymé, tu ne dois pas faire des rotations complètes, juste un aller-retour en demi-cercle !
Aymé corrige son salut.
Aymé ,appliqué, tente d'adopter une voix qui se rapproche le plus de celle qu'il imagine pour un chevalier: grave et sans accent. Il y parvient, à peu près, avec difficulté, dans la première partie de sa phrase, jusqu'à Milady mais son élocution est lente, artificielle, sa bouche en cul de poule ; conscient de son ridicule, il termine sa phrase avec sa voix habituelle, nourrie d'accent et au débit rapide .
Aymé: Aymé, Milady! Votre fidèle serviteur !
L'américaine sourit, entre dans le jeu, fait une gracieuse révérence
L'américaine: Jude, sir, it's my pleasure !
Monique, toute belle, toute proprette, descend les rejoindre, alertée par ce remue-ménage.
Monique: Que se passe t-il ici ? pourquoi tant de bruit ?
Lucien: Chut ! Silence ! On tourne un film, avec des américains et pas n'importe lesquels, hein, avé Bruce Willis !
Lucien fait un clap avec ses mains "Aymé, Jude, scène un , première"
Ils éclatent tous de rire, Monique se contente de sourire et de dire
"Quand même...Le soleil plus le pastis, cela fait des dégâts, ils sont tous fadas !"
jeudi 17 février 2022
Le café des Anis 2
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Ton texte est si bien écrit et imagé que je les imagine visuellement parfaitement et que j'entends leur accent chantant. C'est comme si je me trouvais moi aussi dans le café, je les écoute, je les observe, ils me font sourire et rire, je les trouve amusants et attachants. :-)
RépondreSupprimerBelle journée ensoleillée, Rom.
Bonjour Françoise.
RépondreSupprimerJe suis ravi que cela te plaise; c'est un encouragement à poursuivre la rédaction de cette mini pièce méridionale.
Bon week-end ensoleillé (au moins aujourd'hui ici)
Toutes des piseuses ces nanas, tous couillons les garçons :)
RépondreSupprimerBien rendue l'atmosphère ; et comme Françoise je m'y croirais également.
A propos, ça serait rigolo si tu nous attribuait un rôle même secondaire dans cette cordiale pièce :)
Bonne soirée Rom. Bise.
Pourquoi pas Julie !
SupprimerIl y a une façon simple de répondre à ta requête.
Je permute les prénoms, "Annie" devient "Julie".
Ou préfères-tu que j'attribue ton prénom à un nouveau personnage ?
Mais j'ai peut-être mal interprété ta demande si celle-ci consistait à jouer ton propre rôle dans ce récit.
A toi de me le dire, à Françoise de nous dire si elle voit un quelconque intérêt à "jouer" dans cette pièce :-)
Bonne soirée, Julie, bises.
Merci, mais je préfère rester lectrice ou "spectatrice", je n'ai jamais été à l'aise sur scène :-)
SupprimerMais ce serait amusant de voir Julie évoluer au milieu de tous ces personnages. :-)
Bonne soirée à vous deux.
Bonjour Rom,
RépondreSupprimerC'est prétention d'être modeste, cependant malgré mes jeunes cinquante ans, je n'accepte pas d'incarner demoiselle Annie. Il s'agit en effet d'un nouveau personnage, genre moi avec Françoise amies de longue date, elle ornithologue chèvre-au-nez :) moi gastronome réputée :) à l'accent roumain deviser au sujet d'une délicieuse pâté de grive servie sur du bon pain grillé au café de Maurice. Mais laissons tomber, Maurice ne fait pas de la restauration rapide :)
Prétentieux au lieu de prétention :D
RépondreSupprimerTu peux également remplacer le pâté par la terrine... mdr :D
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