Pendant les années qui suivirent la décision maternelle - vivre comme si mon père n'existait plus- je traversai plusieurs phases, présentant certaines similitudes avec celles d'un deuil.
L'image de mon père était magnifiée par son absence, je l'imaginais inquiet, furieux de notre silence puis rageur, combattif, cherchant le moyen le plus sûr, le plus légal de récupérer ma garde.
En rêve, j'entendais une sirène de paquebot et j'accourais à la rencontre de mon héros et de ma demi-sœur qui l'accompagnait.
Je le suivais, fier, heureux et excité comme un jeune aventurier partant à la découverte d'un autre monde.
J'ignorais tout de la Lituanie, le courrier de mon père m'avait révélé son existence.
Le pays devait être au moins aussi beau que le nom qui le désignait.
Je fouillais les poubelles, à la recherche d'une lettre déchirée que je tentais de reconstituer ensuite, aussi bien que je le pouvais, pour la déchiffrer.
L'écriture large , épaisse ainsi que la hauteur des interlignes venaient à mon secours.
Hélas, leur contenu me désespérait.
Mon père détaillait son adaptation au pays, l'apprentissage de la langue, les progrès et la croissance de Karina, les talents culinaires de sa nouvelle épouse mais ne s'intéressait que très peu à mon sort, à celui de la famille qu'il avait abandonnée.
La fréquence de son courrier baissa tout comme le nombre de mots qu'il contenait.
Je tenais ma mère comme unique responsable de cette évolution et je lui en fis part.
- C'est à cause de toi si papa n'écrit plus, tu es méchante !
- Petit imbécile ! c'est moi la méchante ? Qui nous a abandonnés comme un lâche, sans nous prévenir ? Je te l'ai déjà expliqué, ton père est mort, voilà pourquoi il n'écrit plus, voilà pourquoi je ne reçois plus aucune aide financière depuis des mois. Moi, la méchante ? Elle est bonne celle-là !
Puis elle me gifla.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, cette colère et cette gifle me furent salutaires.
Je voyais les choses différemment, mon père tombait de son piédestal et je le piétinais.
Cette fois, il était véritablement mort, je venais de le tuer.
Me cramponnant au proverbe "Qui aime bien, châtie bien", la gifle devint une preuve
d'un amour inavoué, refoulé.
Je remplaçai un héros par une héroïne.
Je demandai pardon à ma mère et tentai de lui faire un câlin, qui ne tente rien n'a rien.
Surprise et gênée, elle me repoussa timidement et ajouta "Ça va, ça va...", ce qui mit un terme à cette amorce d'effusion mais consolida l'idée de la nouvelle mission que je m'étais assignée: me faire aimer de ma mère, la forcer à m'aimer, nous rendre heureux, elle et moi.
Je possédais un atout qui ne me coûtait aucun effort, j'étais beau.
Naturellement, ma mère ne m'avait jamais complimenté à ce sujet mais, lorsque je l'accompagnais pour faire des courses ou chez le coiffeur, les éloges fusaient "Il est de plus en plus beau, Valentik, il fera bientôt des ravages, c'est certain"
Ma mère rougissait de bonheur, autant que si le compliment lui était adressé.
Cependant, elle ne pouvait résister à la tentation de gâcher ma joie en ajoutant
"C'est bien sa seule qualité, à ce vaurien ! On se demanderait presque à qui il a volé cette beauté !'
Mes cheveux, mi longs, étaient ondulés, mon regard était clair, mes yeux verts.
Un petit ange qui avait, de surcroit, une voix mélodieuse et même ma mère ne m'interrompait pas lorsque je chantonnais "Bambino", un des 45 tours qui avait accompli des dizaines de milliers de rotations sur un tourne-disque infiniment patient et obéissant.
Ma mère avait deux métiers, à domicile, couturière et professeur de piano.
Elle excellait dans le premier, pensait exceller dans le second, ce qui témoignait d'un défaut d'audition ou d'une confiance aveugle dans ses futurs et hypothétiques progrès.
Elle prétendait que j'étais, pour une grande part, responsable de sa carrière avortée de pianiste professionnelle; je lui avais volé ses plus belles années, par ma seule existence.
Elle avait tenté également de faire quelques ménages dans le voisinage puis y avait renoncé très rapidement pour l'extraordinaire raison qu'elle était incapable de nettoyer un appartement où la poussière s'accumulait à un rythme qu'elle trouvait inacceptable !
Ma mère aurait aimé que les occupants fassent eux-mêmes un minimum de ménage avant de faire appel à ses services, "C'est la moindre des corrections" disait-elle.
Pour résumer, ma mère aurait aimé nettoyer des appartements propres... sa notion de la propreté se situant à un niveau que peu de gens peuvent imaginer, encore moins obtenir.
Elle était une esclave fatiguée mais heureuse, esclave de ses propres exigences, de sa maniaquerie, qualité suprême à ses yeux.
Lorsque, après un avoir abattu un travail de titan, long et minutieux, elle posait enfin balai, serpillière et chiffons (une dizaine, à chacun son usage), je lisais dans son regard, son sourire, la même satisfaction qu'Hercule après un de ses travaux.
Mais si les travaux d'Hercule étaient dénombrés, ma mère, elle, devait lutter indéfiniment, sans relâche, jour après jour, contre le monstre de crasse.
Elle aimait cette corvée qu'elle pouvait effectuer à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, lorsque cette envie la démangeait.
Jamais elle n'aurait accepté de confier cette tâche, si elle en avait eu les moyens, à une tierce personne qui aurait eu beaucoup de mal à gagner sa confiance et à répondre pleinement à l'exigence maternelle; et je suis certain qu'elle aurait été encore plus fâchée si une autre personne serait arrivée à faire aussi bien qu'elle, je n'ose pas imaginer mieux...
Ce fâcheux défaut (en ce qui me concerne) avait pour conséquence les couleurs délavées de mes quelques habits, détail qui me valut des moqueries de mes camarades de classe et ma première sérieuse bagarre contre un garçon dont la corpulence était le double de la mienne.
Heureusement, j'étais vif et nerveux, lui lent et apathique, ce qui m'évita une cruelle correction.
Il n'y eut aucun vainqueur, ou alors ce fut moi, aux points, aux poings, aux points de sang.
Il avait fendu ma lèvre inférieure, j'avais ouvert son arcade sourcilière qui saignait abondamment.
Ma véritable victoire, ma satisfaction fut de voir ce grand gaillard pleurnichant , apeuré, aller se plaindre auprès du proviseur qui décida que nous étions tous deux perdants, fautifs et punis.
Un léger filet sanguinolent, allant de la lèvre au menton, avait fait le grand saut puis s'était immobilisé sur les fibres synthétiques de mon pull, formant une petite auréole rouge du plus effet sur un tissu qu'elle égayait, tissu qui lui semblait reconnaissant de réapparaitre, après avoir été gommé, effacé par des lavages répétés et agressifs.
De retour en classe, arborant cette médaille de jeune guerrier, les regards moqueurs avaient cédé leur place à des marques de respect pour les garçons, des gloussements admiratifs pour les filles.
Je craignais, hélas, qu'une adulte, en l’occurrence ma mère, ait une vision très différente de ma bagarre et de cette tache, qu'elle soit insensible au fait que j'avais défendu son honneur, en quelque sorte, car c'était la propreté poussée dans ses derniers retranchements que l'on raillait.
Après m'avoir vu et poussé un petit cri d'effroi, ma mère s'écria
- Te voilà, petit vaurien, bravo, tu ne t'es pas raté, c'est du propre !
- Oui , maman, c'est tout à fait cela, c'est même du très propre, du trop propre pour les enfants de ma classe, ils se sont moqués de moi, de ma tenue délavée et j'ai riposté en me battant contre l'un d'eux.
- Bon, je ne dirai pas que tu as bien fait mais tu as eu raison de te défendre, ces petits voyous ignorent la signification du mot "propreté", ne te fie pas à leurs beaux habits, je ne serais pas étonnée qu'ils cachent la crasse de leur corps autant que leurs insultes dévoilent la médiocrité de leur esprit, de leur âme. Ne les fréquente pas, Valentik, ignore-les.
En attendant, j'ai de la couleur que j'utiliserai pour redonner de la vivacité à tes habits.
Je ne voudrais pas que le quartier pense que nous sommes des miséreux.
Je ne suivis pas les recommandations maternelles, le comportement des élèves, à mon égard, n'était plus qu'amical.
Je n'avais pas oubliè ma mission, me faire aimer.
J'étais un élève studieux, acharné à défaut d'être doué, et je collectionnai les meilleures notes dans toutes les matières.
J'étais fier, ma mère le ressentait lorsque je lui citais mes excellents résultats scolaires, alors elle me rabrouait "Attention au péché d’orgueil ! La route est longue, qu'est-ce que tu crois ? Moi aussi, j'avais de bonnes notes à ton âge, regarde ce que je suis devenue, une bête couturière !"
Sa sévérité, son manque d'enthousiasme allaient de pair avec mon désir accru de lui plaire, d'être aimé.
Pour une raison que je ne m'expliquais pas, moi je l'aimais déjà et de plus en plus.
.... A suivre