mercredi 10 mai 2023

Les années 20 du 20ème siècle - Comme si c'était hier

On peut ne pas aimer ces vieilles vidéos restaurées, upscalèes (augmentation de la résolution d'origine), à la cadence augmentée pour une plus grande fluidité et colorisées par IA.
Cette opération de rénovation gomme presque totalement la distance temporelle des images d'origine.
On peut détester ou aimer cette proximité , cette "modernité" nouvelles ou leur préférer le sceau du passé, les défauts "authentiques" des premiers films.
Quelles sont les images filmées les plus proches de la réalité, de ce que le cameraman apercevait ?
Les images en noir et blanc, zébrées par l'usure, peu nettes, tournées à une vitesse insuffisante pour l’œil humain ou bien ces images restaurées, magnifiées, mieux cadencées, coloriées avec des tons parfois "inventés" par l'IA puisque aucune technique ne permet de deviner parfaitement la couleur des yeux, des cheveux, des tenues, etc ?
Ni les images en noir et blanc, ni celles qui sont colorisées, ne sont "réelles".
Les tenues, les coiffures et d'autres petits détails sont autant d'indices nous rappelant que ces images, tournées il y a presque un siècle, n'appartiennent pas à  notre époque.
La caméra n'est pas un objet familier, les gens la fixent.
Le résultat est assez bluffant

 

Biarritz, 1928
Le "cliché"du vendeur ambulant de tapis sur la plage est déjà présent
.
10 secondes environ après le début de la vidéo, notez le petit hoquet de la lectrice :-)


Paris,1927
Quelle élégance à cette époque !

 


 

Le Voleur 5/

 - Maman, c'est prêt ! Le foie gras et la confiture de figues sont servis, je te laisse déboucher la bouteille de Chablis.

Absorbée par son ouvrage, ma mère n'avait pas réagi.
Je réitérais mon invitation.
- Bien sûr, Valentik, bien sûr...nos convives, le prince de Galles et son épouse vont bientôt arriver ? Tu aurais dû me prévenir plus tôt, j'aurais fait des efforts pour être présentable, pour être digne de leur rang. Et il aurait fallu du Champagne...
- Il est au frais, maman, et ce n'est pas une plaisanterie.
Céline, intriguée, vint me rejoindre.
J'arborais un sourire de vainqueur.
Avec ma chemise blanche, mon nœud papillon et mon pantalon noir, j'aurais pu passer pour un serveur, cela me convenait.
Ma mère, bouche bée devant ce spectacle insolite d'une table décorée  et d'assiettes garnies d'onctuosité en tranche, mit du temps à retrouver ses esprits.
- Tu m'expliques ? vite ! avant que je n'imagine le  pire
- Le pire, maman, c'est ce que tu vis, ce que nous endurons actuellement.
Tu crois que je n'ai pas vu les factures impayées qui s'accumulent, tu penses que je n'ai pas entendu tes recherches d'acheteur pour le piano, le piano, maman ! toute ta vie !
Penses-tu qu'il soit juste que ton mari nous ait abandonnés, du jour au lendemain, sans même se préoccuper de notre avenir financier, sans nous aider ? Où est la justice dans tout cela ?
Tout ce que tu vois devant toi, sur cette table, et les cadeaux dans le salon, je l'ai en quelque sorte emprunté, certains diront volé, aux plus riches.
Je dis emprunté car plus tard, lorsque moi-même je serai riche, je redistribuerai au centuple ce que j'ai dérobé.
Je suis doué, maman, très doué.
Je vole maman, depuis des mois. Après tout, c'est bien toi qui n'as pas cessé de me traiter de voleur depuis ma naissance, non ?
Et je continuerai à voler, juste assez pour pouvoir vivre décemment, juste assez pour que tu retrouves le sommeil, que je ne t'entende pas errer la nuit dans la maison comme une pauvre âme en peine, que je n'entende plus tes pleurs pudiques, étouffés lorsque tu me crois endormi.
Ma mère riait et gémissait en même temps
- Tu es fou ! tu crois être plus malin, plus adroit que les autres ? tu as eu de la chance, c'est tout.
Tu vas arrêter immédiatement cette activité malhonnête avant qu'il ne soit trop tard, que la police vienne te chercher, tu m'entends !?
Je me suis approché d'elle, souriant
- Maman, tu dois me faire confiance, même si cela te parait difficile après tous mes mensonges, mes cachotteries.
Je l'ai enlacée, elle m'a repoussé sans brusquerie.
Elle portait toujours autour du cou un petit foulard, bleu, bleu ciel délavé par les années, elle n'en possédait pas d'autre; à son poignet, une montre Kelton, offerte par mon père, tenait encore par miracle; L'enlever et la remettre était une opération effectuée avec le même soin, la même intensité émotionnelle que si l'on procédait à un déminage.
Elle portait ce foulard, cette montre avant que je l'enlace, plus maintenant.
Après avoir reculé de quelques pas, je brandissais dans chaque main, comme des trophées de chasse, son foulard et sa montre.
L'épisode de la bouche bée se répéta, produisant cette impression curieuse et connue de tous de "déjà vu".
Mais, cette fois, ma mère ne sortit pas de cette tétanie éphémère en me signalant ses craintes, son inquiétude mais plutôt de l'intérêt, de la curiosité.
- Tu m'expliques, tu me montres comment tu fais ?

.../A suivre


lundi 8 mai 2023

Free as a bird

Tout d'abord, une illustration sonore du titre de ce billet, destinée à rafraichir la mémoire de ceux qui auraient oublié les deux premiers coups de batterie (précédés dans ce clip par des bruissements d'ailes) de cette chanson de John Lennon, enregistrée et publiée en 1995, après son décès.
La traduction automatique pour les non initiés à la langue de Shakespeare, malgré ses défauts, permet de comprendre le sens général des paroles.

Le clip possède le charme d'un passé pas si lointain et pourtant dépassé par les bouleversements peu glorieux d'un 21ème siècle destructeur , lui en qui on plaçait nos plus grandes espérances à une époque où l'on pensait que les premiers mouvements d'émancipation, de liberté, d'égalité, de révolution  sociale, culturelle, pacifique traçaient une voie royale pour un futur que l'on envisageait débarrassé des vieux démons de l'Humanité: l'avidité, le pouvoir, l'argent.
Comme elles paraissent irréelles, utopiques ces premières envolées d'une jeunesse désireuse de s'affranchir d'un monde qu'on leur imposait; envolées parfois désordonnées, en période d'apprentissage, mises à terre par des changements trop rapides pour ces Hommes-oiseaux eux-mêmes, inconscients du poids difficile à délester de siècles, de millénaires de civilisations humaines, mercantiles.
De nos jours, le combat a changé.
Le système est toujours attaqué, pour non respect de la Nature, de notre planète et le sort de l'Humanité n'est considéré que de manière indirecte, les deux combats devraient aller de pair, les solutions envisagées pour mener à bien ces luttes ne devraient pas être des mesurettes, des rustines , des recettes trompeuses et éphémères mais une véritable et complète refonte de notre façon de vivre, d'agir, de consommer, de partager.
La mondialisation, au lieu d'être un terrain élargi pour des batailles financières et commerciales, pourrait devenir le cadre d'une association de peuples et non de leurs dirigeants, plus soucieux de leurs propres intérêts que ceux des nations qu'ils représentent.
Jamais le mot Révolution ne m'a paru aussi important; l'absence totale de vision, de perspective sérieuse, optimiste et réaliste à long ou même moyen terme me parait plus fatale pour l'Humanité naviguant sur un bateau sans gouvernail, partant à la dérive, qu'une longue, lente et patiente révolution établissant les bases d'une Humanité pacifiée, équitable, partageuse, solidaire évoluant au milieu d'une Nature respectée, en faisant partie nous-mêmes.
On nous rabâche sans cesse les termes de démocratie, capitalisme, socialisme que l'on s'obstine à nous faire avaler comme les meilleurs systèmes, les plus fiables, ceux ayant fait leurs preuves.
On nous vante les matériaux utilisés pour la construction d'un monde qui s'écroule peu à peu.
Qui sont les irresponsables, les utopistes ? ceux qui s'acharnent à défendre, alors que tout l'accable, un système financier, commercial, politique que plus personne ne semble maitriser ou les rêveurs désirant passer à l'action en proposant un changement radical qui balayerait à jamais l'injustice des instances décisionnaires, corrompues, aveuglées par des ambitions incompatibles avec le bien-être recherché par la plupart d'entre nous.
Cessons de vouloir sauver la planète, la planète s'en sortira à terme, avec ou sans nous.
Intéressons-nous aux Hommes, au milieu dans lequel ils vivent.
Ce qui "profitera" (même le mot profit a été dévoyé) aux premiers sera bénéfique au second et vice-versa.
Je ne devais rédiger que quelques lignes avant d'aborder le thème de ce billet... :-)

The Beatles - Free as a bird (1995)
Création de John Lennon en 1977
Note: la vidéo fourmille de clins d’œil évoquant quelques succès des Beatles, ouvrez l’œil :-)


L'artiste et scientifique Jane Kim, travaillant sur son mur d'oiseaux "The Wall of Birds", fresque épique rassemblant 243 oiseaux sur une période de 375 millions d'années



Jane Kim à l’œuvre


Lien: Explorez The Wall of Birds
Le site (et plateforme participative)  passionnant où j'ai découvert les travaux de Jane Kim, The Cornell Lab of Orthinology
The Cornell Lab est le créateur d'une  extraordinaire application pour téléphones mobiles, que j'avais conseillée à Françoise il y a quelque temps, Merlin Bird Id, permettant d'identifier les oiseaux en fonction de leurs caractéristiques physiques mais également grâce à leurs chants.
Lien permettant une première aide sur le fonctionnement d'une autre application du Cornell Lab, eBird:   Aide eBird


Le Voleur 4/

Les rues s'étaient mises sur leur 24.
Des frondaisons de guirlandes, dorées et argentées, scintillaient
comme des diadèmes, au gré du responsable des lumières, l'astre solaire.
Réverbères, poteaux
, enlacés par des lianes de verdure synthétique ou naturelle,  jouaient aux sapins et des boules multicolores, lumineuses le plus souvent, attendaient l'arrivée de la pénombre pour exprimer leur éclat.
Les rues se parfumaient.
Un mélange d'épices, de miel, de sapin, de marrons chauds, distribuait ses notes de cœur gourmandes et festives à une foule à la fois charmée et stressée.
La joie des enfants , qui dégustaient ces préliminaires prometteurs en s'immobilisant devant une vitrine exhibant des cadeaux potentiels ou inaccessibles, contrastait avec l'empressement des parents, désireux d'achever au plus vite les derniers achats, les ultimes préparatifs.
Seule l'excitation était partagée en ce jour si particulier, où la laïcité et la religion avaient conclu un pacte d'association, où la modernité donnait la main à la tradition.
Durant cette période, la charge de travail de ma mère, la couturière, explosait.
Commandes et retouches de dernière minute affluaient à une cadence infernale, la dernière semaine de l'année était comme une session de rattrapage pour le budget du foyer.
Le travail artisanal, habituellement étalé sur plusieurs mois, adoptait un rythme stakhanoviste de production à la chaîne, plus soucieux de répondre aux exigences de rapidité, de tenue des délais , que de contrôle de qualité de la confection.
Mais si ma mère savait accélérer cette tâche, elle était incapable de le faire au détriment, même minime, de la rigueur, du soin qu'elle apportait à chacune de ses "créations", quitte à passer des nuits blanches pour respecter ses clientes et encore plus sa propre nature.
Sa conscience professionnelle, son honnêteté extrême, l'épuisaient.
Lorsque je comparais sa probité, son labeur, le bénéfice qu'elle en tirait avec la facilité, l'absence de fatigue, le montant du butin que mes talents malhonnêtes allaient me rapporter en quelques heures, ma réflexion aboutissait à un curieux constat.
J'admirais le courage, l’opiniâtreté maternels autant que mes propres dispositions à me délester de toute considération morale ou presque lorsque je volais.
J'admirais l'amour du travail bien fait,  mené par la dextérité, l'agilité de mains maniant l'aiguille autant que de celles qui dérobaient.
Je trouvais une similitude, des points communs à des comportements à priori complètement opposés, qui consolidaient, dans mon esprit, l'idée que ma mère et moi étions bien plus proches que nous le pensions nous-mêmes.
Nos activités manuelles, de nature identique, s'opposaient à nos visions différentes du bien et du mal mais j'accordais plus de crédit à nos compétences partagées, "innées", physiques qu'à nos divergences morales, intellectuelles forgées par "l'acquis", les hasards de la vie et les nécessaires adaptations subies, imposées ou relativement maîtrisées par de savants compromis.

Ma mère, orpheline de naissance, abandonnée très tôt par ses grands-parents avait été baladée de foyer en foyer, de chambrée en chambrée, s'était échappée de famille adoptive la maltraitant en famille adoptive un peu trop aimante, un peu trop caressante, et n'avait connu que peu ou pas de Noëls joyeux.
Mon objectif était que moi, son unique fils, la chair de sa chair, lui offre une véritable fête de Noël, que j'arrive à la convaincre, à lui faire accepter qu'elle avait droit, que nous avions droit, à ce petit bonheur, comme tout le monde, quelque soient les moyens utilisés pour l'obtenir.
La foule grouillait, se bousculait, se chahutait.
Des cris de joie, d'excitation ou d'exaspération, amplifiaient l'inattention, la non vigilance de mes proies.
J'avais enfilé ma tenue de travail, mes plus beaux habits, mon plus beau sourire, ma plus belle voix et l'indispensable sac à dos,  en cette veille de Noël.
Les Galeries Lafayette étaient une scène idéale, autant à l'intérieur qu'a ses abords extérieurs, pour un pickpocket au-dessus de tout soupçon.
Je choisissais, autant que possible, les poches des manteaux les plus luxueux, les porte-monnaies les mieux garnis, les sacs à main les plus prestigieux.
Ce soit-là, de retour à la maison,  je déposai au pied du petit sapin en fibres synthétiques, deux paquets cadeau dont l'emballage à lui seul révélait le caractère luxueux, un foulard Hermès et un bracelet en or 24 carats.
La cuisine serait autant gâtée que le salon.
Foie gras avec sa confiture, coquilles St Jacques, pommes dauphines, accompagnés d'un Chablis et d'un Champagne Nicolas Feuillatte, avaient quitté l'un des plus grand traiteurs de Paris pour rejoindre notre modeste foyer.
Le bruit familier de la machine à coudre animait la maisonnée; ma mère, penchée sur son ouvrage, avait à peine remarqué mes allées et venues.
- Maman,  je m'occupe du dîner ce soir, ce sera prêt dans une heure, cela ira ?
"Très bien"  répondit ma mère, nullement surprise par cette initiative (une première) et qui pensait peut-être que des pâtes  constitueraient, ce soir comme les autres soirs, le plat principal.
Son esprit et ses mains étaient trop occupés pour laisser place à la moindre interrogation.
Après avoir dressé la table, décorée pour l'occasion par deux bougies rouges, un chemin de table aux motifs festifs et parsemé de paillettes dorées, et accueillant la plus jolie vaisselle que nous possédions, j'ai préparé et répété la partie la plus délicate du menu, le hors-d’œuvre, ma confession sur l'origine de  ces "richesses" providentielles.
- Maman, c'est prêt ! Le foie gras et la confiture de figues sont servis, je te laisse déboucher la bouteille de Chablis.

..../A suivre


mercredi 3 mai 2023

Le Voleur 3/

 Ma mère, Céline, aimait par dessus tout l'ordre et la propreté.
Ces vertus, accessibles à tous, constituaient une excellente école de discipline et de volonté.
Cette activité ordonnait, dépoussiérait autant son esprit que son appartement.
Ma venue au monde avait chamboulé l'ordre, la séquence des étapes qu'elle désirait suivre dans sa vie, j'étais né trop tôt, j'étais une poussière irritante au coin de l’œil, impossible à déloger.


Les difficultés financières de notre foyer s'aggravaient.
Je grandissais, il arrivait un moment où mes tenues trop courtes, trop étroites, donnaient l'impression que je les avais empruntées à mon petit frère pour amuser la galerie.
Ma mère se résignait alors à les remplacer en faisant le tour des bourses aux vêtements ou par des neufs  si elle n'avait pas le choix.
Le nombre de ses élèves aux cours de piano diminuait dangereusement.
Lorsque leur niveau, ce qui ne tardait pas à arriver, dépassait celui de leur professeur, ma mère se montrait odieuse, ne leur pardonnait pas une maitrise acquise si précocement et leur disait, de mauvaise foi "Écoute, si tu ne suis pas mes conseils et n'en fais qu'à ta tête, il est inutile de revenir, tu perds ton temps et me fais perdre le mien"
Ces "imprévus" déséquilibraient le budget que ma mère avait minutieusement élaboré, adapté au fil du temps.
Quelques factures étaient impayées, cela rendait Céline réellement malheureuse, un sentiment de honte et d'impuissance la gagnait.
Il était temps que j'agisse.
Le jeudi, j'allais fréquemment chez mon ami Lucien; il avait reçu à Noël "le coffret du parfait prestidigitateur"
- Tu le veux ? Je n'arrive pas à l'utiliser, cela m'énerve, je perds patience, c'est trop difficile
 - Oui ! Mais tu es sûr ? c'est un joli cadeau...
- Puisque j'te le dis ! cela me débarrassera.
En moins d'une semaine, j'avais assimilé toutes les manipulations, toutes les recettes  que proposait ce coffret. Je m'étais surtout découvert un don, mes mains, mes doigts étaient d'une agilité, d'une adresse, d'une vélocité redoutables.
Ma mère avait sans doute eu tort de me refuser l'accès à son piano, sous prétexte que j'allais abimer les mécanismes avec mes doigts patauds.
J'ai commencé à me faire la main avec des chaussettes, des stylos, de petits objets que je dérobais avec peur et appréhension à mes débuts puis avec une confiance, une assurance qui m'étonnaient moi-même ensuite.
Ma technique, ma façon de procéder s'amélioraient après chaque larcin.
J'avais appris à combiner prudence, observation, rapidité d'exécution  avec un air détaché, nonchalant, inoffensif.
Je changeais souvent de commerce, de commune.
J'arrivais à dissimuler des vêtements neufs sous les miens, j'avais aménagé au fond de mon sac à dos une poche "secrète" qui dissimulait certains butins.
J'avais appris à charmer les adultes avec mon visage d'ange et des expressions de candeur, travaillées devant le miroir.
Mais ces petits vols ne représentaient, à mes yeux, que de simples exercices d'échauffement, d'apprentissage, je devais maintenant passer à la vitesse supérieure.
J'avais une confiance absolue en mes capacités, en mes dons.
Le seul véritable obstacle était ma mère.
Jusqu'à présent, j'avais réussi à dissiper ses doutes sur l'origine de mes vols en prétendant qu'ils représentaient une sorte de paiement, pour services rendus, de camarades de classe en difficulté scolaire à qui je donnais des cours de soutien.
Mon but était d'aider Céline à boucler ses fins de mois avec de l'argent, il fallait donc qu'elle connaisse la vérité, que j'arrive à la convaincre que tout cela était nécessaire et sans risques.
Il fallait que j'affronte ma mère, aucune recette de prestidigitation, de manipulation n'évoquait ce cas de figure.
..../ A suivre

mardi 2 mai 2023

Le voleur 2/

Pendant les années qui suivirent la décision maternelle - vivre comme si mon père n'existait plus-  je traversai plusieurs phases, présentant certaines similitudes avec celles d'un deuil.
L'image de mon père était magnifiée par son absence, je l'imaginais inquiet, furieux de notre silence puis rageur, combattif, cherchant le moyen le plus sûr, le plus légal de récupérer ma garde.
En rêve, j'entendais une sirène de paquebot et j'accourais à la rencontre de mon héros et de ma demi-sœur qui l'accompagnait.
Je le suivais, fier, heureux et excité comme un jeune aventurier partant à la découverte d'un autre monde.
J'ignorais tout de la Lituanie, le courrier de mon père m'avait révélé son existence.
Le pays devait être au moins aussi beau que le nom qui le désignait.
Je fouillais les poubelles, à la recherche d'une lettre déchirée que je tentais de reconstituer ensuite, aussi bien que je le pouvais, pour la déchiffrer.
L'écriture large , épaisse ainsi que la hauteur des interlignes venaient à mon secours.
Hélas, leur contenu me désespérait.
Mon père détaillait son adaptation au pays, l'apprentissage de la langue, les progrès et la croissance de Karina, les talents culinaires de sa nouvelle épouse mais ne s'intéressait que très peu à mon sort, à celui de la famille qu'il avait abandonnée.
La fréquence de son courrier baissa tout comme le nombre de mots qu'il contenait.
Je tenais ma mère comme unique responsable de cette évolution et je lui en fis part.
- C'est à cause de toi si papa n'écrit plus, tu es méchante !
- Petit imbécile ! c'est moi la méchante ? Qui nous a abandonnés comme un lâche, sans nous prévenir ? Je te l'ai déjà expliqué, ton père est mort, voilà pourquoi il n'écrit plus, voilà pourquoi je ne reçois plus aucune aide financière depuis des mois. Moi, la méchante ? Elle est bonne celle-là !
Puis elle me gifla.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraitre, cette colère et cette gifle me furent salutaires.
Je voyais les choses différemment, mon père tombait de son piédestal et je le piétinais.
Cette fois, il était véritablement mort, je venais de le tuer.
Me cramponnant au proverbe "Qui aime bien, châtie bien", la gifle devint une preuve
d'un amour inavoué, refoulé.
Je remplaçai un héros par une héroïne.
Je demandai pardon à ma mère et tentai de lui faire un câlin, qui ne tente rien n'a rien.
Surprise et gênée, elle me repoussa timidement et ajouta "Ça va, ça va...", ce qui mit un terme à cette amorce d'effusion mais consolida l'idée de la nouvelle mission que je m'étais assignée: me faire aimer de ma mère, la forcer à m'aimer, nous rendre heureux, elle et moi.
Je possédais un atout qui ne me coûtait aucun effort, j'étais beau.
Naturellement, ma mère ne m'avait jamais complimenté à ce sujet mais, lorsque je l'accompagnais pour faire des courses ou chez le coiffeur, les éloges fusaient "Il est de plus en plus beau, Valentik, il fera bientôt des ravages, c'est certain"
Ma mère rougissait de bonheur, autant que si le compliment lui était adressé.
Cependant, elle ne pouvait résister à la tentation de gâcher ma joie en ajoutant
"C'est bien sa seule qualité, à ce vaurien ! On se demanderait presque à qui il a volé cette beauté !'
Mes cheveux, mi longs, étaient ondulés, mon regard était clair, mes yeux verts.
Un petit ange qui avait, de surcroit, une voix mélodieuse et même ma mère ne m'interrompait pas lorsque je chantonnais "Bambino", un des 45 tours qui avait  accompli des  dizaines de milliers de rotations sur un tourne-disque infiniment patient et obéissant.
Ma mère avait deux métiers, à domicile, couturière et professeur de piano.
Elle excellait dans le premier, pensait exceller dans le second, ce qui témoignait  d'un défaut d'audition ou d'une confiance aveugle dans ses futurs et hypothétiques  progrès.
Elle prétendait que j'étais, pour une grande part, responsable de sa carrière avortée de pianiste professionnelle; je lui avais volé ses plus belles années, par ma seule existence.
Elle avait tenté également de faire quelques ménages dans le voisinage puis y avait renoncé très rapidement pour l'extraordinaire raison qu'elle était incapable de nettoyer un appartement où la poussière s'accumulait à un rythme qu'elle trouvait inacceptable !
Ma mère aurait aimé que les occupants fassent eux-mêmes un minimum de ménage avant de faire appel à ses services, "C'est la moindre des corrections" disait-elle.
Pour résumer, ma mère aurait aimé nettoyer des appartements propres... sa notion de la propreté se situant à un niveau que peu de gens peuvent imaginer, encore moins obtenir.
Elle était une esclave fatiguée mais heureuse, esclave de ses propres exigences, de sa maniaquerie, qualité suprême à ses yeux.
Lorsque, après un avoir abattu un travail de titan, long et minutieux, elle posait enfin balai, serpillière et chiffons (une dizaine, à chacun son usage), je lisais dans son regard, son sourire, la même satisfaction qu'Hercule après un de ses travaux.
Mais si les travaux d'Hercule étaient dénombrés, ma mère, elle,  devait lutter  indéfiniment, sans relâche, jour après jour, contre le monstre de crasse.
Elle aimait cette corvée qu'elle pouvait effectuer à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, lorsque cette envie la démangeait.
Jamais elle n'aurait accepté de confier cette tâche, si elle en avait  eu les moyens, à une tierce personne qui aurait eu beaucoup de mal à gagner sa confiance et  à répondre pleinement à l'exigence maternelle; et je suis certain qu'elle aurait été encore plus fâchée si une autre personne serait arrivée à faire aussi bien qu'elle, je n'ose pas imaginer mieux...
Ce fâcheux défaut (en ce qui me concerne) avait pour conséquence les couleurs délavées de mes quelques habits, détail qui me valut des moqueries de mes camarades de classe et ma première sérieuse bagarre contre un garçon dont la corpulence était le double de la mienne.
Heureusement, j'étais vif et nerveux, lui lent et apathique, ce qui m'évita une cruelle correction.
Il n'y eut aucun vainqueur, ou alors ce fut moi, aux points, aux poings, aux points de sang.
Il avait fendu ma lèvre inférieure, j'avais ouvert son arcade
sourcilière qui  saignait abondamment.
Ma véritable victoire, ma satisfaction fut de voir ce grand gaillard pleurnichant , apeuré, aller se plaindre auprès du proviseur qui décida que nous étions tous deux perdants, fautifs et punis.
Un léger filet sanguinolent, allant de la lèvre au menton, avait fait le grand saut puis s'était immobilisé sur les fibres synthétiques de mon pull, formant une petite auréole rouge du plus effet sur un tissu  qu'elle égayait, tissu qui lui semblait reconnaissant de réapparaitre, après avoir  été gommé, effacé par des lavages répétés et agressifs.
De retour en classe, arborant cette médaille de jeune guerrier, les regards moqueurs avaient cédé leur place à des marques de respect pour les garçons, des gloussements admiratifs pour les filles.
Je craignais, hélas, qu'une adulte, en l’occurrence ma mère, ait une vision très différente de ma bagarre et de cette tache, qu'elle soit insensible au fait que j'avais défendu son honneur, en quelque sorte, car c'était la propreté poussée dans ses derniers retranchements que l'on raillait.
Après m'avoir vu et poussé un petit cri d'effroi, ma mère s'écria
- Te voilà, petit vaurien, bravo, tu ne t'es pas raté, c'est du propre !
- Oui , maman, c'est tout à fait cela, c'est même du très propre, du trop propre pour les enfants de ma classe, ils se sont moqués de moi, de ma tenue délavée et j'ai riposté en me battant contre l'un d'eux.
- Bon, je ne dirai pas que tu as bien fait mais tu as eu raison de te défendre, ces petits voyous ignorent la signification du mot "propreté", ne te fie pas à leurs beaux habits, je ne serais pas étonnée qu'ils cachent la crasse de leur corps autant que leurs insultes dévoilent la médiocrité de leur esprit, de leur âme. Ne les fréquente pas, Valentik, ignore-les.
En attendant, j'ai de la couleur que j'utiliserai pour redonner de la vivacité à tes habits.
Je ne voudrais pas que le quartier pense que nous sommes des miséreux.
Je ne suivis pas les recommandations maternelles, le comportement des élèves, à mon égard, n'était plus qu'amical.
Je n'avais pas oubliè ma mission, me faire aimer.
J'étais un élève studieux, acharné à défaut d'être doué, et je collectionnai les meilleures notes dans toutes les matières.
J'étais fier, ma mère le ressentait lorsque je lui citais mes excellents résultats scolaires, alors elle me rabrouait "Attention au péché d’orgueil ! La route est longue, qu'est-ce que tu crois ? Moi aussi, j'avais de bonnes notes à ton âge, regarde ce que je suis devenue, une bête couturière !"
Sa sévérité, son manque d'enthousiasme allaient de pair avec mon désir accru de lui plaire, d'être aimé.
Pour une raison que je ne m'expliquais pas, moi je l'aimais déjà et de plus en plus.
.... A suivre

lundi 1 mai 2023

1er mai 1928 - Place de l'Opéra

 

 Petit matin frisquet, à Paris le 1er mai 1928


Sur cette place du quartier chic de l'Opéra, malgré leurs chapeaux ronds, ce ne sont pas des bretonnes mais d'élégantes parisiennes qui patientent avant de repartir avec un beau brin (Monsieur n'est pas jaloux, j’espère !)
Ceci dit, les parisiennes sont souvent d'anciennes provinciales :-)
Des regards m'interpellent.
Celui de cette femme, à gauche sur la photo, qui lève les yeux, dans lesquels je lis de la surprise ou de l'interrogation, vers une "grande" amie, que vous a-t-elle dit ? On est certain que le sujet de conversation ne peut concerner une émission télévisée ou une image/vidéo faisant le "buzz" sur une quelconque plateforme  de réseaux sociaux, c'est déjà ça...
Et vous, monsieur, qui vous tenez un peu à l'écart, le pied droit sur la bordure du trottoir, avec vos mains croisées dans le dos et votre cigarette avachie, qui regardez-vous ? Cette jolie dame au centre avec une main gantée, votre épouse peut-être ?, elle me fait penser à une aviatrice pionnière avec sa coiffe, coquettement inclinée sur le côté, ce port voilant quelque peu la partie droite de son regard.
Son joli sourire est un beau cadeau, aussi agréable qu'une senteur de muguet, pour le photographe et pour moi qui le reçoit presque 100 ans plus tard.
Quand à vous, monsieur, à l’extrême gauche sur la photo, vous semblez être tout droit sorti d'un film de Tati, film qui n'existe pas encore.
Il est impossible que vous soyez un agent des Postes, un 1er mai cela ne serait pas raisonnable et puis que feriez-vous sur cette place ? La mission de la Poste était-elle, à votre époque, d'une telle importance que vous étiez prêts à retrouver les destinataires, absents de leur domicile, sur d'autres lieux ? :-)
Ceci dit, j'ai connu une telle pratique, un été de ma jeunesse.
J'accompagnais, dans sa tournée, un facteur dont j'allais assurer la relève pendant le mois de juillet.
Après avoir parcouru des routes sinueuses, nous atteignions un haut petit village de montagne qui paraissait être un peu en retrait de la modernité, en retard sur son temps.
Nous y étions accueillis très chaleureusement.
Ma jeunesse, qui contrastait avec la moyenne d'âge des habitants, paraissait contagieuse et illuminer leurs visages sympathiques et souriants.
Pour distribuer le courrier et surtout les mandats, il nous arrivait fréquemment de jouer aux petits détectives, d'en retrouver certains sur le terrain de boule ou au bistrot, d'autres en pleine cueillette. Cela n'avait rien de fastidieux, au contraire, le village et ses champs étaient vite parcourus et interroger les habitants était une occasion de faire plus ample connaissance.
Si vous n'êtes pas agent des Postes, êtes-vous un agent de police ?
Je n'ignore pas que la vente du muguet, le 1er mai, est encadrée par des arrêtés municipaux fixant les conditions, les lieux où cette activité est autorisée mais je ne peux pas croire que cette vérification soit l'objet de votre présence.
Vous êtes un simple client, comme les autres, fidèle à cette tradition de fleurir votre salon avec cette fleur symbolique, probablement.
Je vais aller en cueillir, dans les bois, et pas plus tard que maintenant. 

Ajout: voici ce que j'avais publié le 1er mai 2009


 

 

Comme le veut la tradition

Un joli brun...









A Moins que vous ne préfériez


Ce brun-là...