Paris, le 28 février 202?
Un vacarme inhabituel, montant de la rue, devança d'une bonne heure la sonnerie du réveil.
Une jolie et étrange lumière bleutée, diffractée par les ouvertures étroites des volets , révélait des grains de poussière en suspension, les premiers évadés de la nuit.
L'ambiance de la chambre paraissait irréelle, je décidai de l'aérer en ouvrant la double porte-fenêtre vitrée donnant sur le balcon.
Le ciel s'était drapé d'ocre, sa couleur rappelait celle que lui octroient parfois les nuages de sable en provenance du Sahara.
Le soleil, bien que voilé par une brume sèche, affichait un éclat azuré surprenant.
Le ciel et le soleil paraissaient avoir troqué la couleur de l'un pour celle de l'autre.
"Merde alors..."
Dans la rue, les gens étaient désemparés, professaient des jurons à voix haute, s'invectivaient ou étaient atteints de fous-rires nerveux.
"Merde, on a volé ma voiture..." ai-je pesté en apercevant une coccinelle vert camouflage à l'emplacement où j'avais garé mon véhicule, une coccinelle blanche.
Pourtant...cette petite bosse sur l'aile arrière et ce petit sapin autrefois parfumé, suspendu au crochet du rétroviseur intérieur, que ma mère avait accroché, un jour, sans demander mon avis et que j'avais conservé par paresse...
Même si le conifère n'était plus vert mais mauve, la ficelle de ces coïncidences était un peu grosse.
Quelques bips plus tard, le salut des phares m'assura que la coccinelle, à la blancheur virginale hier et déguisée en véhicule militaire aujourd'hui, était bien la mienne.
J'ai alors compris l'origine de ce remue-ménage de piétons cherchant à devenir automobilistes, leur incrédulité devant ces facéties colorées et déstabilisantes.
En actionnant la télécommande de ma voiture, j'ai constaté que mes mains avaient une jolie couleur café, "Merde alors...", trois injures scatologiques en si peu de temps, je n'aimais pas ça...
Le miroir de ma salle de bains refléta le visage d'un sympathique métis.
"Merde alors... et merde, j'ai encore dit merde !"
Mes traits n'avaient pas changé mais la couleur de ma peau, de mes yeux, de mes cheveux avait foncé.
Une fois surmontée, tant bien que mal, l'étape de la surprise, de la peur, je me suis consolé en constatant que le résultat était plutôt plaisant, idée chassée immédiatement de mon esprit par la voix de la raison "Ce qui se passe est grave, tout de même !"
J'allumai ma télé.
Avant même que mon doigt n'ait pu exercer une pression sur une touche, l'écran s'éclaira.
"Ça alors ! mon doigt possède la technologie du sans contact maintenant !", j'avais évité le mot de Cambronne, je progressais, je reprenais le contrôle (de moi-même en tout cas, il faudra vérifier pour les objets du quotidien).
Anne T, la présentatrice d'une chaîne d'informations en continu, une jolie blonde, au visage piqué de tâches de rousseur la veille, ressemblait à présent à une jeune et belle pékinoise.
Sa voix, ses expressions, inchangées, ne laissaient aucun doute sur son identité.
Les images du nouveau monde défilaient, étaient commentées.
- Stupeur aujourd'hui partout dans le monde.
D'étranges phénomènes, encore inexpliqués, s'affichent aux yeux de tous.
Les couleurs du ciel, du soleil, de la mer, des prairies, des animaux, des humains, tout a profondément changé mais la Nature, les êtres vivants ne sont pas les seuls impactés.
Les objets inanimés sont également concernés.
Les modifications ne se cantonnent pas aux couleurs, elles affectent aussi des formes, des textures.
Même certaines lois physiques, comme celle de la gravité, semblent ne plus s'appliquer dans tous les cas.
Le drapeau italien flottait à l’Élysée, le chinois à la Maison Blanche.
L'étendard du pays du Soleil-Levant avait migré vers Kiev.
Des vaches, au pelage fauve tacheté, broutaient une herbe violette.
Un fermier exposait le lait qu'il venait de traire, d'une couleur cerise, translucide, on aurait pu penser que du Beaujolais nouveau s'était échappé du pis des bovins.
Des manifestants portaient des banderoles "Repentez-vous, la fin des temps est proche"
Les chars ukrainiens, russes, américains, du monde entier, étaient roses.
Des marguerites peintes les décoraient, leurs chenilles avaient disparu et ils ne possédaient plus que deux roues, immenses, en bois et cerclées de fer, des chars vélocipèdes !
A Stockholm, des enfants lançaient des boules de neige verte.
Un expert âgé était présent sur le plateau.
Je ne le connaissais pas et je m'amusais à imaginer la physionomie qui était la sienne 24h auparavant.
Il débitait des banalités avec une cadence d'escargot asthmatique.
Cette lenteur me donna l'occasion de lire la liste interminable de ses diplômes, études et fonctions, qui défilait très vite sur un bandeau, en bas de l'écran, à une vitesse inversement proportionnelle à celle de l'orateur.
L'introduction de son discours était si plate, si vide...en d'autres temps, j'aurais probablement regagné mon lit.
L'escargot décida, enfin, de sortir de sa coquille pour nous livrer une théorie, énoncée avec tant d'assurance qu'elle quittait ce statut précaire d'hypothèse pour gagner celui de "loi de l'expert".
- Nous avons déjà, par le passé, assisté à des phénomènes d'hallucination collective, de moindre ampleur certes, mais il ne fait aucun doute que...
L'expert, que personne n'interrompait, était emporté par une frénésie enthousiaste, inexplicable , auto alimentée, et parlait de plus en plus vite, comme pour masquer ses inepties aux auditeurs, un véritable discours loufoque de meeting.
Ces envolées pathologiques sont identifiées, il s'agit du mal des hauteurs, mieux connu sous l’appellation "ivresse de la non-profondeur".
Cependant, Il avait raison, j'hallucinais ! et cette hallucination auditive s'amplifiait au fur et à mesure que l'équilibre précaire des arguments empilés l'un après l'autre, par le mollusque, faisait de cet édifice de dialectiques bancales le frère jumeau de la tour de Pise.
Insupportable ! je zappai... (et sans aucun contact, je vous prie)
Une page de pub ! Rien ne les arrête !
Les vidéos enregistrées n'avaient pris aucune ride de couleur, le jeu de avant-après était nul et non avenu, curieuse "hallucination".
Retour sur la chaîne d'Anne T, elle avait placé au coin l'expert qui était revenu de sa narcose et boudait en trifouillant sa cravate.
Elle s'adressait au ministre de la Santé et de la Prévention, François B.
Ses cheveux courts étaient désormais crépus, moustache et barbe avaient disparu, leur pilosité semblait avoir migré vers une chevelure qui n'était plus dégarnie, sa peau avait une jolie teinte, halée.
François B. était notre nouvel Obama.
La ressemblance n'était que physique, il suffisait de l'écouter pour mesurer le gouffre charismatique qui séparait les deux hommes.
- Très tôt ce matin, une réunion de la cellule interministérielle de crise a eu lieu.
Les premiers échanges avec nos différents partenaires internationaux nous ont permis de tracer les contours apparents de ce phénomène. La situation, bien qu'inédite, ne doit en aucun cas alarmer outre mesure nos concitoyens.
Je tiens à les rassurer, des mesures seront annoncées dans le courant de la matinée par le Premier ministre et...
J'étais immédiatement rassuré sur une chose, la langue de bois avait conservé sa matière noble.
Anne l'interrompit, avec malice
"Que préconisez-vous ? Après le masque, des lunettes ? Un confinement est-il à l'étude ?"
French Obama eut un sourire de circonstance, quelques secondes de gagnées pour préparer sa réponse.
Anne ne lui laissa aucun répit et ajouta
- Est- ce contagieux ? Faudra-t-il vacciner les drapeaux, les bâtiments publics, les chars, les vaches, les oiseaux, le ciel et le soleil ?
- Permettez-moi de vous dire, chère Madame, que je trouve vos propos, vos sous-entendus inacceptables, outranciers, insolents et déplacés. Soyons sérieux !
- Soit, monsieur le Ministre, soyons sérieux, soyez sérieux !
Dites-nous si vous avez une piste vraisemblable sur l'origine de toutes ces transformations et faites en nous part.
Dans le cas contraire, ayez l'honnêteté, le courage d'avouer aux Français que, pour le moment, personne ne sait rien, personne ne comprend rien.
En pareil cas, vous conviendrez avec moi que des mesures faussement prophylactiques seraient insensées, au mieux inefficaces et au pire néfastes.
L'image et le son s'évanouirent, un message s'afficha "Signal insuffisant", une panne de l'émetteur...
Je m'habillai, jean orange et gros pull blanc (une première), et déclenchai ma machine Nespresso avec mon index, d'un mouvement suffisamment rapide pour ne pas être privé de ce petit plaisir d'appuyer sur un bouton !
J'ai toujours aimé le café noir, j'ai aimé le café cyan, l'arôme était intact, c'est déjà ça !
Mon smartphone ne captait plus de réseau.
A travers la fenêtre de la cuisine, j'aperçus un petit oiseau exotique, magnifiquement coloré. Plumage et queue jaunes, poitrail vert, face noire à larges joues blanches, la Jamaïque s'invitait dans mon jardin.
Aujourd'hui, tout était possible et j'attendais le chant de cet oiseau, aurait-il des accents bobmarleysques de reggae ?
L'oiseau entama quelques répétitions de "tit tit tut", caractéristiques de la mésange charbonnière.
"Bon Dieu mais c'est bien sûr !" dis-je à voix haute en résolvant cette énigme comme l'aurait fait le perspicace commissaire Bourrel, à une époque où la couleur télévisée était encore dans des limbes dominées par cinquante nuances de gris.
L'émetteur de la TNT n'était plus en panne, j'entendais la télévision.
Les informations étaient surréalistes.
La tour Eiffel ressemblait à une sucette géante à l'anis, l'arc de triomphe était vert sombre et le lierre dessinait une guirlande sinusoïdale sur son fronton, un vrai sapin de Noël.
Des embouteillages se formaient, des collisions se multipliaient en raison de la cacophonie colorimétrique des feux de circulation: blanc, cyan, violet.
Tous les transports, par voie aérienne, ferrée, maritime ou routière étaient gravement perturbés.
Les communications Internet, téléphoniques étaient toutes inopérantes.
Seules les voies hertziennes, radio et TV fonctionnaient.
Dans les hôpitaux, les couleurs modifiées des uniformes du personnel soignant, de certaines signalisations, semaient une grande pagaille.
Malgré tout, quelques nouvelles étaient réjouissantes.
Le mouvement balistique de tous les projectiles, balles, obus, bombes et même celui des missiles était identique à celui qu'aurait emprunté une plume d'oie projetée avec un lance-pierres, quelques centimètres de flottaison dans l'espace suivies d'une descente lente et oscillante vers le sol.
Pas question d'aller bosser aujourd'hui.
Je pris un verre d'eau bien fraîche, d'un joli bleu curaçao , et retournai me coucher.
Mon sommeil avait été écourté, j'avais eu ma dose d'émotions et je commençais à croire que j'étais manipulé, trompé, par un mauvais rêve, c'était l'explication la plus plausible et la plus rassurante.
Me rendormir dans ce rêve était la seule chose à faire.
Tout rentrerait dans l'ordre à mon véritable réveil.
Une vieille chanson jouée à la guitare, extirpée du néant, trottait dans ma tête: "Le grand chambardement", je m'assoupis très vite.
École de formation des anges - 2nd degré
- Ange Gabriel, chez le Directeur !
La lumière était éblouissante, Gabriel fermait les yeux.
- Insupportable clarté, n'est-ce pas ?
Qu'avez-vous fait ? Quelles étaient vos instructions ?
Avez-vous simplement conscience des dégâts que vous avez occasionnés ?
Vous deviez agir uniquement sur le comportement des armes et véhicules de guerre, vous n'avez pas les compétences suffisantes pour entreprendre autre chose, surtout sans mon accord et celui du patron !
- Pardon St Pierre, pardon !
Je voulais simplement mettre un peu plus de gaieté dans les couleurs des choses.
- Vous prétendez que le patron s'est montré peu inspiré dans son œuvre créatrice ? que ses choix de couleurs étaient ternes, que le ciel, le soleil, les animaux, la Nature, tout cela n'était pas assez beau, éclatant ?
- Non, St Pierre, jamais je n'oserais penser une telle chose ! ce serait blasphémer, les créations divines ont la perfection de leur créateur.
Je pensais agir uniquement sur les couleurs des créations humaines
- Dites moi, Gabriel, rappelez-moi la couleur attribuée aux communications coupées, aux mécanismes qui se déclenchent sans même les effleurer, aux formes, aux textures ?
- J'implore votre clémence, St Pierre, j'ai été présomptueux et j'ai commis des erreurs, accordez-moi une autre chance.
Je peux tout réparer, j'ai noté soigneusement toutes mes actions dans mon cahier de formation.
- Gabriel, vous devez vous douter que le patron était plutôt contrarié.
Vous resterez en classe de méditation.
Dieu lui-même a déjà redonné à la Nature, à tous les règnes qui la composent, son aspect originel, à l'exception des humains, il estime le concept non dépourvu d'intérêt.
Vous réparerez peut-être vos erreurs mais pas tout de suite, dans quelque temps.
Le temps de votre réflexion mais également celle des Hommes, le temps de juger ce que vous aurez appris de vos erreurs, le temps de juger si les Hommes auront appris de leurs erreurs, de leurs certitudes bousculées, le temps de juger si vous tous avez retrouvé votre humilité.
Espérons que cette épreuve sera bénéfique.
Nous aviserons ensuite.