dimanche 12 février 2023

Fantaisie décimale et Doisnesque

Paris, vitrine de Romi - Photos de Doisneau

 1) La bigote 

Jésus, Marie, Joseph ! dit-elle en arrondissant sa bouche et ses yeux par mimétisme inconscient.


2) L'opportuniste

- Cette toile est magnifique ! Elle irait bien dans le salon, n'est-ce pas, chéri ?
- Quelle force évocatrice, inspiratrice pour celle-là ! Elle irait bien dans notre chambre.

3) Le radin

- Quelle force évocatrice, inspiratrice ! Elle irait bien dans notre chambre, tu ne crois pas, chéri ?
- Je la trouve vulgaire, le trait est exagéré, comme son prix... Par contre, cette modeste toile est magnifique, le trait est économe, comme son prix...

 
4) L'intransigeant

Il serait préférable, le jour où vous quitterez cette galerie, que vous soyez bien emballée.
Sinon, ce sera direct au poste pour racolage sur la voie publique !

5) Le connaisseur

Ça alors, si je m'attendais... ! Lulu belle lune ! Tu n'as pas pris une ride !
Toi qui te plaignais de ne pas être assez exposée au Moulin Rouge, te voilà exaucée ma cocotte !

6) Le patriote


 Pauvre France ! Tant d'hommes morts au combat pour défendre la Liberté, oui, mais pas celle de dégrader ainsi les valeurs morales de notre jeunesse, quelle décadence !
Pas question de tourner les talons, de détourner le regard, j'en ai maté d'autres !
 
7) La délatrice
J'en étais sûre ! On fait des nus, on les expose sans vergogne aux yeux de tous mais on ne signe pas son œuvre ! Quelle lâcheté !

8) L'ambigu

Ah, elle est jolie la jeunesse !
Oui, elle est vraiment jolie la jeunesse !

9) Le touriste allemand

Tu vois, Hans, je ne t'avais pas menti en t’annonçant que tu verrais une fille nue dès ton premier jour dans la capitale !
Ya ! Danke shoen !
Çà, c'est Paris ! La suite, Robert, la suite !
 
10) Le voyeur

Chut...je suis connu dans le quartier, je reviendrai un peu plus tard ma belle !
Tu verras, j'aurai une jolie moustache tombante et une longue perruque de gaulois.

vendredi 10 février 2023

Fantaisies Doisnesques mais pas que...



 

Mais enfin, sœurette, ne boude pas. Comment peux-tu dire que je n'ai aucune humanité, même si celle-ci est entre tes mains ! Un jour, dès que tu le pourras, nous échangerons nos charges.


Hé bé, mon cochon ! Dire que l'on a failli ne pas t'accepter dans notre groupe,  en te voyant arriver les mains vides !
C'est trop beau, trop puissant, on arrête de jouer, on préfère t'écouter !

 Faites les malins! Lorsque des pièces s'échapperont de vos poches, vous aurez un aperçu de mon adresse pour les récolter et de ma pointe de vitesse pour vous échapper !

 


  Cela ne nous intéresse pas ! En quelle(s) langue(s) il faut vous le dire ?!

 Je ne suis pas une princesse ! Je veux être vêtue de cuir, je suis une motarde !

Comme le dit mon père "In vino veritas"  et je suis fier de porter à bout de bras ce duo de messagers de la parole divine. Jésus n'a-t-il pas dit "Buvez en tous" ?
 
Alors, mesdames, vous succombez à mon grand charme ?
Je sais, je fais toujours cet effet-là, les gens se retournent sur mon passage.
Et moi, je préfère me retourner dans cette file.
Dans le sens de la marche, la hauteur de mon regard croise, quelle infortune ! bien trop de lunes.
 
Je viens de Ménilmontant, je m'appelle Rémi
Eh oui, braves gens, je suis un titi
L'accordéon que je porte est, pour moi, bien trop grand
Vous n'aurez pas de musique, seulement un chant
Tenir ce bel  instrument me rend fier
Il était à mon père, qui est mort à la guerre
Pour un orphelin, montrez-vous cléments
Faites sonner, à mes pieds, quelque menu argent.

Ma belle amie, je rêvais de ce baiser de cinéma depuis si longtemps !
Doucement tout de même ! Et puis, tu es si jeune ! Que vont penser les gens ?


- Voilà l'ordre de passage, je termine la course après le dernier relais de Juju, ok ?
Cette fois-ci, on va écraser ces bons-à-rien de Montparnasse, vive Montmartre !
- J'ai plusieurs longueurs d'avance et le témoin ne se brisera pas comme la dernière fois.
Pas  fou ! j'ai exigé une baguette bien cuite !

 

 - Allez, quoi, juste un petit bécot !
- J'ai dit non, non c'est non !  Tu veux un encore un uppercut ?
Le mouvement Me Too, cela te parle ?
- Mi quoi ??
- Arrête tout de suite ou tu risques, dans 20 ans, de savoir ce que signifie Me Too, et crois-moi, tu n'aimeras pas du tout,  mais alors pas du tout...

Mon père sera absent assez longtemps, il dirige des plateformes pétrolières en mer.
Il fallait un homme pour prendre soin du domaine, je suis l’aîné, la place me revient de droit.
Ce n'est pas facile, croyez-moi !
La pipe me fait tousser, je ne m'y fais pas !
Ma conduite fait tousser l'automobile, elle ne s'y fait pas !

 Quel pied quand maman prend sa douche !
Ce rose me va à merveille !
Ok, j'en ai mis partout mais  ni mon adresse, ni ma souplesse ne sont en cause.
Le seul responsable est ce pinceau qui coule comme le Titanic !  Voilà ce qui arrive avec des produits low-cost ! Il faudra que j'en touche un mot à maman...

Je t'entends ! Tu es revenu bien trop vite pour t’être acquitté de ta tâche !
Pas de bisou sans un cornet double, Chocolat-
Pistache !
Je n'en démordrai pas !

 

Et alors ? parce que je porte des ballons et de la dentelle dans les cheveux, il faudrait que je sois joyeuse, que je souris ? Quel cliché !
La tristesse ou la colère ne sont pas déjà assez désagréables à vivre pour, qu'en plus, on me prive de cette liberté de porter ce que je veux ? Bravo !

 

Cher ami, merci de saisir ce pur moment de bonheur, de détente.
Mon brave chien à mes côtés, ma douce amie qui ne va pas tarder à revenir avec des crêpes au chocolat, le printemps qui embaume le jardin et cette révolution des nouvelles couches est formidable ! La fête n'est plus gâchée, interrompue aussi souvent, une véritable victoire sur le temps, sur ces contraintes qui empoisonnaient mon existence.

 - Incroyable ! Huit beautés, plus ravissantes les unes que les autres, et pas un seul garçon pour les aborder !
- Ma pauvre chérie, où sont les hommes ? que sont-ils devenus ?
- Tu crois qu'on les effraye ? on est peut-être allé un peu fort, pour eux en tout cas, avec notre mouvement d'émancipation...
- Y'a des chances, un rien les déstabilise ! elle est bonne ta sucette au coca ?

- Margot, je t'envoie une photo de moi prise à Woodstock.
J'aurais aimé que tu sois là, avec moi. La dernière fois que j'ai plané, c'était pour ton anniv' avec cette pièce montée de fraises Tagada mais ici, c'est un niveau au-dessus, on sent la terre sous nos pieds nus et on côtoie les étoiles ! Tu aurais adoré ! bisous ma chérie.

- Je vous préviens, pas question que je choisisse Joe !
- Ni  Averell !
- Ni Jack !
- Ni William !
- Ok, on s'amuse à les regarder se chamailler et puis on décampe...

Le Questionnaire de Proust - Version Pivot


 Par ordre d'apparition à l'image: Fanny Ardant et Marcello Mastroianni, Soeur Emmanuelle, Fabrice Luchini et la participation amicale d'invités.

J'adore la réponse de Mastroianni sur le billet de banque et la conviction de Soeur Emmanuelle qui précède le début de sa réponse à la question "Si Dieu existe..."
Une réponse en un mot pour Fabrice Luchini représente une torture, une négation de ce qu'il est, une castration verbale.
Luchini  excelle probablement plus dans le jeu du "ni oui, ni non" que dans celui de "oui ou non"
Heureusement, en commentant ses réponses, il déploie un peu plus ses ailes.



Par ordre d'apparition à l'image: Pierre Perret et Jean Favier, Alain Delon, Robert Badinter, Umberto Eco

Répondre à ce questionnaire est un jeu plaisant, imaginer d'autres questions ne l'est pas moins.
Quelles seraient vos questions  (et vos réponses à celles-ci) ?

mercredi 8 février 2023

Fantaisies Doisnesques ou presque


 - Je ne pense pas pouvoir tenir encore longtemps; les injustes brimades à mon égard, les humiliations sont quotidiennes.
Maudite jeunesse ! impitoyable, arrogante, ambitieuse et vénale.
Peu importent mon expérience, mes années de dévouement et de réussite.
Je ne suis plus à la page, quelle ironie pour le membre d'une rédaction !
L'amour du travail bien fait est dépassé, la quantité a gagné son combat contre la  qualité: ils appellent cela la productivité
Mais comment retrouver un emploi à mon âge ?
Mes mains sont liées, ne dis rien à ma femme, chienne de vie !

- Je ne pense pas pouvoir tenir encore longtemps; les injustes brimades à mon égard, les humiliations sont quotidiennes.
Maudits adultes ! impitoyables, arrogants, ambitieux et vénaux.
Peu importe pour eux que la nourriture soit infecte, mes couches trop longtemps humides, que je sois puni pour m'être défendu contre un sournois affreux jojo, que j'exprime par mes pleurs mon angoisse, mon inconfort, ma solitude.
L'amour du travail bien fait est dépassé, la réduction des effectifs a gagné son combat contre la  qualité: ils appellent cela le management.
La jeunesse est abandonnée, mais comment trouver une  nouvelle crèche à mon âge ?
Mes mains sont liées, ne dites rien à maman, chienne de vie !

 

 - Tu abandonnes déjà la course ? Dégonflé !

 

- Pfff, il m'a déjà fait le coup ! De toute façon, je ne suis pas intéressée par une aventure, j'ai passé l'âge,  je préfère une relation sérieuse.

C'est bon, y'a personne... y'a personne...Dépêche toi, moi aussi j'ai envie !

N'importe quoi ! J'ai pas peur, je suis prudent, ça coûte cher les lunettes !


Tout le monde à la queue ! les enfants et les parents !

L'égalité ? Des clous !

Ne t'inquiète pas, tout va très bien maman !
Non, je n'embête pas mon frère, il me supporte...
C'est long, je ne sens plus mes doigts !
Il y a encore plus de monde que l'année dernière !
La faute à qui, gros malin ?! Je t'avais pourtant dit de ne pas en parler !


A mes côtés, c'est Jules, le plus fort de la classe, il m'aide !
Moi, je suis Robert, le plus fort de la cour, je l'aide !
Heureusement que je suis là pour faire respecter cette consigne, les gens sont d'un incivisme !
 
Elle bouge, j'y suis presque !
On est d'accord, hein !?
Avec cette pièce, on achètera des bonbons pour nous deux !

Matez moi le fayot ! Voilà ce qui arrive quand on roucoule en classe, on finit par attirer des congénères !

Un jour, tu verras, on sera célèbre. J'ai commencé à écrire une chanson, écoute
Nous sommes deux sœurs jumelles
Nées sous le signe des gémeaux
Mi fa sol la mi ré, ré mi fa sol sol sol ré do
Ça sonne bien, non ?
Monsieur l'instituteur, en tant que délégué de classe et après concertation de tous les élèves, je vous adresse une requête.
Nous nous opposons à l'apprentissage du subjonctif, essentiellement pour ses formes les plus barbares, ses temps les plus incongrus .
Cet usage particulier, inexistant si ce n'est dans le discours pompeux de réception de certains académiciens, possède comme seule vertu  d'amuser les écoliers  par la dissonance des verbes qu'il torture.
Nous demandons également, en conséquence, de mettre fin à cette punition injuste que subit notre camarade depuis 20 minutes.
D'ailleurs, nous pensons que  l'épreuve consistant à fixer la carte du Monde était, quel que soit le temps que l'on y consacre, une entreprise vouée à l'échec, tant il est rare d'apercevoir la moindre trace de subjonctif sur un document cartographique.

mardi 7 février 2023

Le temps qui reste

 

 

 Le temps qui reste (2002)
Sublime chanson, peu connue, de Serge Reggiani, deux ans avant son décès.
Avec le temps, sa voix était un peu moins ouverte mais quelle force, quelle émotion !
Le texte de Jean-Loup Dabadie et la musique d'Alain Goraguer ne sont pas en reste :-)

 

Le temps ne reste jamais, il ne nous attend pas, il nous entraîne. *
Il existe avec ou sans nous, avant nous, après nous.
Celui de notre vie n'est qu'une ombre, un segment infime et projeté du temps infini.
Personne ne peut prédire la durée de sa vie, fort heureusement.
Certains peuvent volontairement l'écourter, en raison d' extrêmes malheurs, douleurs, souffrances, égarements ou  solitudes, ceux pour qui "Carpe Diem" ou "Ça ira mieux demain" sont des supplices.
N'est pas toujours épicurien qui veut.
"Avec le temps", ce chef d’œuvre chanté par Léo Ferré  a résonné "juste" dans certains moments de ma vie et si faux à d'autres, les plus nombreux, si faux maintenant.
Si la vieillesse est un naufrage (Charles de Gaulle), je serai un naufragé volontaire.
La maladie, le handicap, le dénuement peuvent frapper à tout âge, même à la naissance.
Parfois, c'est l'entourage qui est le plus affecté, par empathie, par identification, par effet domino.
Mais qui, mieux que la personne concernée, peut évaluer sa vie ?
Je ne veux ni juger, ni offenser, ni prétendre détenir une vérité ou conseiller un comportement, un état d'esprit, aucun prosélytisme de pensée.
Je suis, vous êtes, ils sont.
Toute personne possède sa propre définition du verbe "être" et de sa conjugaison aux différents temps.
J'essaye de vivre la vie en profitant au mieux de ce qui la rend digne d’être vécue, avec discernement.
A chacun de trouver ou choisir sa voie.
Notre liberté n'est que partielle mais la vie est si riche en propositions.
J'ai appris à me méfier des faux amis, des faux plaisirs, de l’excès ( l'excès est le frère du manque)
Je savoure, vouloir gagner du temps c'est le gâcher, le prendre c'est augmenter sa durée, sa durée consciente.
Je recherche la frugalité, la simplicité, l'entretien et le repos de l'esprit, de l'âme, du corps.
Et j'aime.
Cette voie n'est ni meilleure, ni pire qu'une autre mais c'est la mienne.
Chacun sa route.
Les plus chanceux et les plus résilients seront ceux qui  partiront un jour en ayant toujours cette envie de connaître  le lendemain.

* Notre langage est impuissant à définir le temps.
Définition du Larousse " Notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements"
Mais comment parler de succession d'évènements sans faire appel au temps ?
On définit le temps en se référant à lui-même, cela s'appelle une autoréférence.
Le temps est un concept mystérieux.
Certaines vidéos, passionnantes, du scientifique et philosophe Étienne Klein, détaillent les embûches insurmontables qui bloquent toute approche linguistique du temps, le concept nous échappe autant que le temps lui-même :-)
Etienne Klein précise que l'idée  du temps n'est pas universelle.
Les membres de la tribu amazonienne des Amondawa ne semblent pas avoir de notion abstraite de temps et d'espace, selon les chercheurs brésiliens et britanniques qui ont étudié leur langue.

lundi 6 février 2023

Le Grand Chambardement

Paris, le 28 février 202?

Un vacarme inhabituel, montant de la rue, devança d'une bonne heure la sonnerie du  réveil.
Une jolie et étrange lumière bleutée, diffractée par les ouvertures étroites des volets , révélait des grains de poussière en suspension,  les premiers évadés de la nuit.
L'ambiance de la chambre paraissait irréelle, je décidai de l'aérer en ouvrant la double porte-fenêtre vitrée donnant sur le balcon.

Le ciel s'était drapé d'ocre, sa couleur rappelait celle que lui octroient parfois les nuages de sable en provenance du Sahara.
Le soleil, bien que voilé par une brume sèche, affichait un éclat azuré surprenant.
Le ciel et le soleil paraissaient avoir troqué la couleur de l'un pour celle de l'autre.
"Merde alors..."
Dans la rue, les gens étaient désemparés, professaient des jurons à voix haute, s'invectivaient ou étaient atteints de fous-rires nerveux.
"Merde, on a volé ma voiture..." ai-je pesté en apercevant une coccinelle vert camouflage à l'emplacement où j'avais garé mon véhicule, une coccinelle blanche.
Pourtant...cette petite bosse sur l'aile arrière et ce petit sapin autrefois parfumé, suspendu au crochet du rétroviseur intérieur, que ma mère avait accroché, un jour, sans demander mon avis et que j'avais conservé par paresse...
Même si le conifère n'était plus vert mais mauve, la ficelle de ces coïncidences était un peu grosse.
Quelques bips plus tard, le salut des phares m'assura que la coccinelle, à la blancheur virginale hier et déguisée en véhicule militaire aujourd'hui, était bien la mienne.
J'ai alors compris l'origine de ce remue-ménage de piétons cherchant à devenir automobilistes, leur incrédulité devant ces facéties colorées et déstabilisantes.
En actionnant la télécommande de ma voiture, j'ai constaté que mes mains avaient une jolie couleur café,
"Merde alors...",  trois injures scatologiques en si peu de temps, je n'aimais pas ça...
Le miroir de ma salle de bains refléta le visage d'un sympathique métis.
"Merde alors... et merde, j'ai encore dit merde !"
Mes traits n'avaient pas changé mais la couleur de ma peau, de mes yeux, de mes cheveux avait foncé.
Une fois surmontée, tant bien que mal, l'étape de la surprise, de la peur, je me suis consolé en constatant que le résultat était plutôt plaisant, idée chassée immédiatement de mon esprit par la voix de la raison "Ce qui se passe est grave, tout de même !"
J'allumai ma télé.
Avant même que mon doigt n'ait pu exercer une pression sur une touche, l'écran s'éclaira.
"Ça alors ! mon doigt possède la technologie du sans contact maintenant !", j'avais évité le mot de Cambronne, je progressais, je reprenais le contrôle (de moi-même en tout cas, il faudra vérifier pour les objets du quotidien).
Anne T, la présentatrice d'une chaîne d'informations en continu, une jolie blonde, au visage piqué de tâches de rousseur la veille, ressemblait à présent à une jeune et belle pékinoise.
Sa voix, ses expressions, inchangées, ne laissaient aucun doute sur son identité.
Les images du nouveau monde défilaient, étaient commentées.
- Stupeur aujourd'hui partout dans le monde.
D'étranges phénomènes, encore inexpliqués, s'affichent aux yeux de tous.
Les couleurs du ciel, du soleil, de la mer, des prairies, des animaux, des humains, tout a profondément changé mais la Nature, les êtres vivants ne sont pas les seuls impactés.
Les objets inanimés sont également concernés.
Les modifications ne se cantonnent pas aux couleurs, elles affectent aussi des formes, des textures.
Même certaines lois physiques, comme celle de la gravité, semblent ne plus s'appliquer dans tous les cas.
Le drapeau italien flottait à l’Élysée, le chinois à la Maison Blanche.
L'étendard du pays du Soleil-Levant avait migré vers Kiev.
Des vaches, au pelage fauve tacheté, broutaient une herbe violette.
Un fermier exposait le lait qu'il venait de traire, d'une couleur cerise, translucide, on aurait pu penser que du Beaujolais nouveau s'était échappé du pis des bovins.
Des manifestants portaient des banderoles "Repentez-vous, la fin des temps est proche"
Les chars ukrainiens, russes, américains, du monde entier, étaient roses.
Des marguerites peintes les décoraient, leurs chenilles avaient disparu et ils ne possédaient plus que deux roues, immenses, en bois et cerclées de fer, des chars vélocipèdes !
A Stockholm, des enfants lançaient des boules de neige verte.
Un expert âgé était présent sur le plateau.
Je ne le connaissais pas et  je m'amusais à imaginer la physionomie qui était la sienne 24h auparavant.
Il débitait des banalités avec une cadence d'escargot asthmatique.
Cette lenteur me donna l'occasion de lire la liste interminable de ses diplômes, études et fonctions, qui défilait très vite sur un bandeau, en bas de l'écran, à une vitesse inversement proportionnelle à celle de l'orateur.
L'introduction de son discours était si plate, si vide...en d'autres temps, j'aurais probablement regagné mon lit.
L'escargot décida, enfin, de sortir de sa coquille pour nous livrer une théorie, énoncée avec tant d'assurance qu'elle quittait ce statut précaire d'hypothèse pour gagner celui de "loi de l'expert".
- Nous avons déjà, par le passé, assisté à des phénomènes d'hallucination collective, de moindre ampleur certes, mais il ne fait aucun doute que...
L'expert, que personne n'interrompait, était emporté par une frénésie enthousiaste, inexplicable , auto alimentée, et parlait de plus en plus vite, comme pour masquer ses inepties aux auditeurs, un véritable discours loufoque de meeting.
Ces envolées pathologiques sont identifiées, il s'agit du mal des hauteurs, mieux connu sous l’appellation "ivresse de la non-profondeur".
Cependant, Il avait raison, j'hallucinais  !  et cette hallucination auditive s'amplifiait au fur et à mesure que l'équilibre précaire des arguments empilés l'un après l'autre, par le mollusque, faisait de cet édifice de dialectiques bancales le frère jumeau de la tour de Pise.
Insupportable ! je zappai... (et sans aucun contact, je vous prie)
Une page de pub ! Rien ne les arrête !
Les vidéos enregistrées n'avaient pris aucune ride de couleur, le jeu de avant-après était nul et non avenu, curieuse "hallucination".
Retour sur la chaîne d'Anne T, elle avait placé au coin l'expert qui était revenu de  sa narcose et boudait en trifouillant sa cravate.
Elle s'adressait au ministre de la Santé et de la Prévention, François B.
Ses cheveux courts étaient désormais crépus, moustache et barbe avaient disparu, leur pilosité semblait avoir migré vers une chevelure qui n'était plus dégarnie, sa peau avait une
jolie teinte, halée.
François B. était notre nouvel Obama.
La ressemblance n'était que physique, il suffisait de l'écouter pour mesurer le gouffre charismatique qui séparait les deux hommes.

- Très tôt ce matin, une réunion de la cellule interministérielle de crise a eu lieu.
Les  premiers échanges  avec nos différents partenaires internationaux nous ont permis de tracer les contours apparents de ce phénomène. La situation, bien qu'inédite, ne doit en aucun cas alarmer outre mesure nos concitoyens.
Je tiens à les rassurer, des mesures seront annoncées dans le courant de la matinée par le Premier ministre et...

J'étais immédiatement rassuré sur une chose, la langue de bois avait conservé sa matière noble.
Anne l'interrompit, avec malice
"Que préconisez-vous ? Après le masque, des lunettes ? Un confinement est-il à l'étude ?"
French Obama eut un sourire de circonstance, quelques secondes de gagnées pour préparer sa réponse.
Anne ne lui laissa aucun répit et ajouta
- Est- ce contagieux ? Faudra-t-il vacciner les drapeaux, les bâtiments publics, les chars, les vaches, les oiseaux, le ciel et le soleil ?

- Permettez-moi de vous dire, chère Madame, que je trouve vos propos, vos sous-entendus inacceptables, outranciers, insolents et déplacés. Soyons sérieux !
- Soit, monsieur le Ministre, soyons sérieux, soyez sérieux !
Dites-nous si vous avez une piste vraisemblable sur l'origine de toutes ces transformations et faites en nous part.
Dans le cas contraire, ayez l'honnêteté, le courage d'avouer aux Français que, pour le moment, personne ne sait rien, personne ne comprend rien.
En pareil cas, vous conviendrez avec moi que des mesures  faussement prophylactiques seraient insensées, au mieux inefficaces et au pire néfastes.


L'image et le son s'évanouirent, un message s'afficha "Signal insuffisant", une panne de l'émetteur...
Je m'habillai, jean orange et gros pull blanc (une première), et déclenchai ma machine Nespresso avec mon index, d'un mouvement suffisamment rapide pour ne pas être privé de ce petit plaisir d'appuyer sur un bouton !
J'ai toujours aimé le café noir, j'ai aimé le café cyan, l'arôme était intact, c'est déjà ça !
Mon smartphone ne captait plus de réseau.
A travers la fenêtre de la cuisine, j'aperçus un petit oiseau exotique, magnifiquement coloré. Plumage et queue jaunes, poitrail vert, face noire à larges joues blanches, la Jamaïque s'invitait dans mon jardin.
Aujourd'hui, tout était possible et j'attendais le chant de cet oiseau, aurait-il des accents  bobmarleysques de reggae ?
L'oiseau entama quelques  répétitions de "tit tit tut", caractéristiques de la mésange charbonnière.
"Bon Dieu mais c'est bien sûr !" dis-je à voix haute en résolvant cette énigme comme l'aurait fait le perspicace commissaire Bourrel, à une époque où la couleur télévisée était encore dans des limbes dominées par cinquante nuances de gris.
L'émetteur de la TNT n'était plus en panne, j'entendais la télévision.
Les informations étaient surréalistes.
La tour Eiffel ressemblait à une sucette géante à l'anis, l'arc de triomphe était vert sombre et le lierre dessinait une guirlande sinusoïdale sur son fronton, un vrai sapin de Noël.
Des embouteillages se formaient, des collisions se multipliaient en raison de la cacophonie colorimétrique des feux de circulation: blanc, cyan, violet.
Tous les transports, par voie aérienne, ferrée, maritime ou routière étaient gravement perturbés.
Les communications Internet, téléphoniques étaient toutes inopérantes.
Seules les voies hertziennes, radio et TV fonctionnaient.
Dans les hôpitaux, les couleurs modifiées des uniformes du personnel soignant, de certaines signalisations, semaient une grande pagaille.
Malgré tout, quelques nouvelles étaient réjouissantes.
Le mouvement balistique de tous les projectiles, balles, obus, bombes et même celui des missiles était identique à celui qu'aurait emprunté une plume d'oie projetée avec un lance-pierres, quelques centimètres de flottaison dans l'espace suivies d'une descente lente et oscillante vers le sol.
Pas question d'aller bosser aujourd'hui.
Je pris un verre d'eau bien fraîche, d'un joli bleu curaçao , et retournai me coucher.
Mon sommeil avait été écourté, j'avais eu ma dose d'émotions et je commençais à croire que j'étais manipulé, trompé, par un mauvais rêve, c'était l'explication la plus plausible et la plus rassurante.
Me rendormir dans ce rêve était la seule chose à faire.
Tout rentrerait dans l'ordre à mon  véritable réveil.
Une vieille chanson jouée à la guitare, extirpée du néant, trottait dans ma tête:  "Le grand chambardement",
je m'assoupis très vite.

École de formation des anges - 2nd degré

- Ange Gabriel, chez le Directeur !

La lumière était éblouissante, Gabriel fermait les yeux.
- Insupportable clarté, n'est-ce pas ?
Qu'avez-vous fait ? Quelles étaient vos instructions ?
Avez-vous simplement conscience des dégâts que vous avez occasionnés ?
Vous deviez agir uniquement sur le comportement des armes et véhicules de guerre, vous n'avez pas les compétences suffisantes pour entreprendre autre chose, surtout sans mon accord et celui du patron !

- Pardon St Pierre, pardon !
Je voulais simplement mettre un peu plus de gaieté dans les couleurs des choses.

- Vous prétendez que le patron s'est montré peu inspiré dans son œuvre créatrice ? que ses choix de couleurs étaient ternes, que le ciel, le soleil, les animaux, la Nature, tout cela n'était pas assez beau, éclatant ? 

- Non, St Pierre, jamais je n'oserais penser une telle chose ! ce serait blasphémer, les créations divines ont la perfection de leur créateur.
Je pensais agir uniquement sur les couleurs des créations humaines

- Dites moi, Gabriel, rappelez-moi la couleur attribuée aux communications coupées, aux mécanismes qui se déclenchent sans même les effleurer, aux formes, aux textures ?

- J'implore votre clémence, St Pierre, j'ai été présomptueux et j'ai commis des erreurs, accordez-moi une autre chance.
Je peux tout réparer, j'ai noté soigneusement toutes mes actions dans mon cahier de formation.

- Gabriel, vous devez vous douter que le patron était plutôt contrarié.
Vous resterez en classe de méditation.
Dieu lui-même a déjà redonné à la Nature, à tous les règnes qui la composent, son  aspect originel, à l'exception des humains, il  estime le concept non dépourvu d'intérêt.
Vous réparerez  peut-être vos erreurs mais pas tout de suite, dans quelque temps.
Le temps de votre réflexion mais également celle des Hommes, le temps de juger ce que vous aurez appris de vos erreurs, le temps de juger si les Hommes auront appris de leurs erreurs, de leurs certitudes bousculées, le temps de juger si vous tous avez retrouvé votre humilité.
Espérons que cette épreuve sera bénéfique.
Nous aviserons ensuite.

vendredi 3 février 2023

Tommy-Ciccio

Tommy

Inspiré par une histoire réelle


San Donaci, village de 7000 habitants, sud de l'Italie, région de Brindisi, printemps 2011

 

Elle chantonne "O sole mio".
La ruelle fourmille  de cris joyeux d'enfants  qui déploient toute leur énergie, amplifiée par les premiers rayons printaniers, dans une course de rue et saluent à l'unisson celle qu'ils croisent sans stopper leur élan, "Ciao Maria !"

"Ciao ragazzi !"  leur répond-elle en souriant et en se retournant pour s'assurer que le plus petit de la bande, Lucio, son préféré, ne perde pas l'équilibre dans cette compétition périlleuse pour ses frêles gambettes.
Lucio, à bout de souffle, a renoncé et s'est assis par terre, sur les pavés.
Les ecchymoses et croûtes  sur ses genoux, rappels de batailles honorablement perdues, attestent qu'il est encore en phase d'apprentissage.
Maria le rejoint et le console, caresse sa chevelure sombre et fournie, lui tend un Golia, un petit bonbon, une gomme à la réglisse mentholée; son emballage, blanc et vert, ressemble à un mini nœud papillon, centré d'une étoile.
Le garçonnet salive de plaisir, remercie Maria d'un sourire tâché de liqueur de réglisse puis, après avoir retrouvé force et réconfort, s'exprime
- Maria, il y a un chien un peu plus loin, on le voit depuis quelque temps, il a l'air malade
-Merci Lucio, je vais voir ce que je peux faire. Prends bien soin de toi et donne le bonjour à ta maman, je passerai la voir demain pour son repassage.

Maria hâte le pas.
Près d'une poubelle renversée,  elle aperçoit un chien immobile.
Son poil est sale, hirsute, ses flancs sont creux, il respire avec difficulté.
Prudemment, doucement, elle caresse sa tête, observe l'animal, recherche une identification.
- Bonjour toi ! Je m'appelle Maria Lochi , on me surnomme "Marie des champs" parce que je vis un peu en dehors du village, en pleine nature.
Tu n'as pas de collier, de tatouage, il faudra te trouver un nom, d'accord ? Tu sais, j'ai déjà trois chiens chez moi, tous abandonnés, comme toi apparemment.
Je ne suis pas très riche, je vis d'une petite pension dans une cabane. Oh, je ne me plains pas, cela me suffit mais trois chiens à nourrir, c'est tout de même un budget, alors quatre !
Ne t'inquiète pas, je vais prendre soin de toi, au moins le temps de trouver une solution.
Je vais déjà te requinquer un peu.
Maria fouille son panier à provisions, défait l'emballage que lui a remis tout à l'heure le boucher.
Le bruit de papier froissé sort le Berger allemand de sa torpeur.
Elle tient d'une main un petit morceau de viande qu'elle tend au chien , en maintenant une de ses extrémités pour éviter qu'il soit avalé trop vite.
- Doucement mon grand, doucement, il s'agit de reprendre des forces, pas de t'étouffer !
Le Berger déglutit une dernière bouchée, se redresse complètement et lèche la main venue à son secours.
Maria sourit et taquine le chien.
- Tu lèches les odeurs de viande ou tu exprimes ta reconnaissance ? Tu peux marcher, me suivre ? tu es trop lourd pour moi, on rentre à la maison, on y va , andiamo ?
La queue du Berger frétille et il aboie. Maria y voit son accord.
Lentement mais sûrement, Chi va piano va sano,  ils rejoignent le nouveau foyer de Tommy, le nom que Maria lui a choisi.
Le chien boite un peu, sa nouvelle maîtresse ajuste la cadence de ses pas.
-Voici mon château ! une petite cabane en bois mais regarde autour de toi, Tommy, tout cet espace de verdure pour courir, il t'appartient, à toi et à tes frères. Tiens, les voici ! Approchez, mes chéris, je vous présente votre nouvel ami, Tommy. Soyez gentils, il est un peu patraque.
Un bichon, un caniche et un cocker, respectivement  blanc, noir, beige.
Le trio tourne autour de Tommy, le jauge, le renifle et, sans avoir à voter, adopte unanimement ce nouveau membre de la famille par des aboiements amicaux, des rondes en son honneur, des esquives de course pour inciter le nouveau venu à les suivre, à découvrir l'étendue du domaine.
Six mois ont passé, la solution temporaire est devenue définitive, le Berger est si attachant ! Maria se débrouillera pour nourrir et soigner ses chiens, elle rendra un peu plus de services si nécessaire aux habitants de San Donaci, il est hors de question de ne pas le garder.
Tommy accompagne Maria dans chacun de ses déplacements.
Il attend sagement à l'extérieur lorsque sa maîtresse fait ses courses, entre dans une boulangerie, une épicerie, une boucherie.
Maria se rend fréquemment  à l'église "Santa Maria degli angeli" et, là aussi, Tommy patiente à l'extérieur.
Tommy est apprécié des commerçants et des enfants, il est resté vif et joueur malgré ses douze ans, ne fuit aucune caresse.
Maria a 57 ans, ce  mois de novembre 2013 est anormalement rigoureux et le petit poêle à bois est insuffisant pour réchauffer la maison, en dépit de ses dimensions réduites.
Maria se sent un peu lasse, elle ne se lève pas ce matin.
Tommy est auprès d'elle, il ne comprend pas mais s'inquiète, sa maîtresse ne répond plus à ses aboiements, aux caresses humides de sa langue, elle ne bouge pas.
Le Berger, après quelques heures, décide d'aller chercher de l'aide en ville.
Près de la boulangerie, il aboie aussi fort qu'il le peut, hurle à la mort.
Marco sort de sa boutique.
-Tommy, que se passe-t-il ? je ne t'ai jamais entendu aboyer auparavant, tu t'es enfui ? tu t'es perdu ?
Le chien mord un pan du tablier enfariné et tire le boulanger.
- Gina, je me rends chez Donna Maria, ce n'est pas normal.

Maria est morte durant son sommeil, les funérailles auront lieu dans l'église où elle allait se recueillir presque quotidiennement.
Tommy entre pour la première fois dans l'église et se couche près du cercueil de sa maîtresse.
Les jours suivants, le Berger se rend à l'église et se couche de nouveau devant l'autel.
Le prêtre de la paroisse, Don Donato, intrigué et touché par ce chien qui lui est inconnu, même une enquête auprès de ses paroissiens, auprès du vétérinaire, en vain, jusqu’au jour où un petit garçon, Lucio, saute au cou de l'animal et raconte son histoire au prêtre.
Celui-ci s'occupa de Tommy et lui permit d'assister à tous les offices, le brave chien conservant l'espoir  que  sa maîtresse ré
apparaisse.
La communauté religieuse prit en affection Tommy, rebaptisé affectueusement "Ciccio", qui devint la mascotte du village et fut nourri, entretenu par nombre des ses habitants.
Quelques mois plus tard, Tommy-Ciccio, victime d'une crise cardiaque, alla rejoindre sa maîtresse.

Épilogue

Je n'ai pas découvert ce qu'il advint des autres chiens de Maria, pas assez vendeur pour les médias apparemment.
J'espère qu'ils ne furent pas, une fois de plus, abandonnés.
Tommy est décédé avant qu'un procès non reluisant n'ait lieu, celui qui opposait Julian,  le fils de Maria, au maire du village.
Julian désirait placer Tommy dans une famille prête à l'accueillir ou, le cas échéant, le recueillir lui-même.
Le maire du village s'y opposait fermement,  arguant que ce chien était désormais celui de la commune; une bataille juridique s'engagea et Tommy, pendant quelque temps, fût même hébergé dans un commissariat, avant qu'une issue ne se dessine.
Mon pauvre Tommy, que faut-il penser des Hommes ?
L'histoire de Tommy n'est pas sans rappeler celle de Hachiko, cet Akita inu ayant attendu son maître à la gare de
Shibuya, au Japon, pendant 9 ans !


Maria