lundi 14 mars 2022

Mathilde - Jean-Philippe - Scène 1

Ce n'est qu'à la troisième sonnerie qu'elle comprit que cette mélodie, à 3 tons, familière, était réelle et non une illusion, venue du monde des rêves.
Elle se leva, un peu étourdie, et répondit "Oui, j'arrive !"  d'une voix faible et enrouée par le sommeil.
Elle était pâle, petite, menue et paraissait aussi perdue, vulnérable qu'un oiseau tombé du nid.
Jean-Philippe n'était pas venu les mains vides.
D'une main, il tenait une bouteille de champagne et de l'autre un carton de petits fours sucrés, aussi frais que des œufs du jour.
La pâtisserie de la rue de la Convention était trop réputée pour accueillir  des invendus; toutes ses créations dataient du jour et disparaissaient parfois avant midi, au grand dam  des retardataires.
Il avait fait preuve d'une adresse, encouragée ces derniers temps par des consignes sanitaires, efficace à défaut d'être élégante, en appuyant un coude, formant un angle droit avec le Dom Perignon, contre le bouton de la sonnette.
Adresse répétée à trois reprises , un sans faute, récompensée par la vision d'une petite fée tremblante, vacillante, chancelante...
A l'adresse il ajouta la souplesse, la rapidité et le sang-froid en parvenant à déposer au sol les encombrantes victuailles puis à rattraper Mathilde qui s'évanouissait comme une feuille d'automne et qui ne faisait plus qu'un avec lui à présent, une plume nichée dans le creux de bras vigoureux.
Il l'allongea avec délicatesse sur le canapé à trois places, entretenu par une cire odorante, cette modeste senteur s'épuisait dès lors qu'un léger courant d'air exaltait le parfum de lilas et muguet que portait Mathilde.
Il évalua la chaleur de son front et fut rassuré, un verre d'eau fraîche qu'il venait de rapporter de la cuisine était déposé sur la petite table basse.
Mathilde reprenait, peu à peu, ses esprits et ses couleurs.
- Bonjour mademoiselle, vous allez un peu mieux ?
Elle opina de la tête, son regard était interrogatif.
Elle n'était pas assez réveillée pour avoir la force de lui parler, elle était suffisamment pour en avoir envie; il était grand, brun, séduisant, ses yeux  noirs arrivaient à exprimer simultanément la bienveillance, une joie de vivre latine et quelque peu exubérante, un esprit vif.
- Je m'appelle Jean-Philippe, je suis votre voisin d'étage.
J'ai l'impression que votre malaise est dû à une légère hypoglycémie, vous êtes diabétique ?
Elle fit non de la tête.
Buvez un peu d'eau, lui dit-il, en lui tendant le verre qu'elle commença à boire lentement, presque à siroter, pendant qu'il poursuivait.
- Figurez-vous que j'ai quarante ans aujourd'hui et...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase, Mathilde s'étouffait après avoir avalé une gorgée de travers.
Il vint de nouveau à sa rescousse puis, soulagé par la quinte qui se terminait, plaisanta :
C'est mon âge qui vous effraye à ce point ?
Cet incident de fausse route avait, paradoxalement, restitué un peu de voix à Mathilde.
- Vous vous moquez de moi ? c'est mon anniversaire aujourd'hui, j'ai quarante ans.
- Est-ce là une de vos plaisanteries ? Vous me faites marcher, pas vrai ?
- Pas du tout, je suis né le 5 avril 1981 et...
Mathilde était épuisée.
- Chut...Reposez-vous, gardez vos forces, admettez qu'étant le premier à avoir parlé de mon anniversaire et du vôtre par la même occasion, involontairement, cela me procure en quelque sorte un droit d’aînesse.
Devant vous, noble demoiselle, se tient Giovanni Filippo (il la salue), dernier r
eprésentant d'une  lignée des plus grands experts dans l'art de cuisiner les pâtes, dernier gardien des secrets transmis de génération en génération.
Allora, cosa facciamo ?
Je vous suggère un plat simple et délicieux, les penne à l'arrabiata, la véritable recette romaine, hein ! pas une de ces pâles imitations qui  tente de compenser son ignorance par l'ajout d’éléments superflus, perturbateurs, qui dénaturent ce plat et l'alourdissent.
Le choix des ingrédients, leur dosage, le moment où ils doivent être incorporés,  cette subtile alchimie, peu de gens les connaissent ou les maîtrisent.
Je suis un de ceux-là, parfaitement ! N'y voyez aucune vantardise
mais une reconnaissance filiale, celle d'un fils aimant à sa mère.
Être modeste serait un affront au savoir-faire qu'elle m'a légué, une injustice envers l'Italie !
Chut...reposez-vous et laissez-moi profiter de cet avantage éphémère, vous muette et moi bavard.
Je lis dans vos yeux votre vivacité, votre intelligence.
Je devine la finesse de vos réparties, la prochaine faiblesse des miennes quand elles y seront confrontées.
Le même anniversaire et le même âge !
Mamma mia !
Le hasard, seul, ne saurait expliquer cette synchronie.
Comment ne pas être volubile ?!
Mes paroles ne font que détourner le trouble de mon esprit.
Je parle pour le faire taire.
Je parle pour avoir le  plaisir de le retrouver lorsque je n'aurai plus rien à dire.
Comment ne pas fêter, comme il se doit, ensemble, cette coïncidence ?!
Je vous enseignerai mon secret.
La liste des ingrédients est simple: des penne, des tomates, un peu d'huile d'olive, sel et persil, un soupçon d'ail et de piment, vous n'y êtes pas allergique ? (non de la tête) et vous saupoudrez, en touche finale, un peu de pecorino répandu comme une poignée d'or.
Toute l'Italie et son soleil dans une assiette, toutes les couleurs de son drapeau déclinées en délices de bouche.
On va se régaler !
Le Chartreux, qui s'était réfugié sous le lit, intrigué par le lyrisme de Jean-Philippe, s'approcha de lui, le renifla et approuva sa présence en ronronnant.
- Décidément, nous avons beaucoup de choses à nous dire:  j'ai, moi aussi, un chat, un persan.
Je reviens très vite, vous m'attendez, n'est-ce pas, Mathilde ?
Oui, je connais votre prénom (il sourit, Mathilde aussi)

10 commentaires :

  1. Vite vite ! Demande-leur avant de consommer l'heure de naissance. Il se pourrait bien qu'ils soient jumeaux. :)
    Que du baratin notre l'Italien, mais ses pâtes donnent envie :)
    Bonne soirée, Rom. Bises.

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    1. Et voila, toujours à râler le sexe féminin !
      Le baratin cela s'appelle jeu de séduction :-)
      Heureusement qu'il est là, l'italien.
      Ce n'est pas Mathilde, avec ses 2 phrases, qui m'aurait sorti d'affaire :-)
      Ils pourraient partager la même heure de naissance sans être jumeaux.
      Non, pas de gémellité, ni même heure de naissance mais une autre coïncidence sera découverte.
      Bonne soirée, Julie.
      Bises.

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    2. Je constate que tu avais traité Jean-Philippe de couillon, auparavant, et maintenant de baratineur.
      Est-ce une promotion ? :-)

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    3. :D
      Rom, ce n'est pas un reproche. Ce que tu partages ici, me met de bonne humeur et de bonne heure ;)

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  2. Je dirais comme Julie que Jean-Philippe est un vrai moulin à paroles (sourire) mais bon, il est très prévenant aussi alors on lui pardonne ;-)
    Une autre coïncidence ? Ah ah ! Nous saurons bientôt j'espère ? :-)
    Tu regorges d'imagination et de mots, Rom. :-)

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    1. Même réponse qu'à Julie.
      Si je supprime son discours ou le raccourcit à la truelle, il ne reste qu'un désert !
      Je vais vous en donner la preuve :-)

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  3. Monsieur Pierre Martinet, :) (écrit tout en bas).
    L'article du lien pourrait bien vous intéresser :)
    https://www.geo.fr/environnement/martinet-quel-est-cet-oiseau-capable-de-voler-des-mois-sans-jamais-atterrir-205358
    Bonne journée, Pierre. Bises.

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    1. J'ai, souvent, eu droit à "Pierre Martinet", le traiteur intraitable :-).
      Quand au martinet, j'y ai goûté et pas seulement dans des moqueries de cours d'école.
      Curieusement, aucune allusion au cocktail "Martinez", les gens ignorent ce qui est bon :-)
      Bonne journée, Julie.
      Bises

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  4. Pierre, si ma volonté était de me moquer (quel intérêt, d'ailleurs ? Martinez, c'est très beau) je n'aurais pas inséré de lien. Le martinet est un oiseau à part, comme toi ;) Il peut dormir en volant, tu es capable d'écrire pendent ton sommeil :)

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    1. J'ai souri de ton commentaire, Julie.
      Je ne l'ai pas pris comme une moquerie, et quand bien même !
      Martinet, Martin, Martinez partagent effectivement la même racine étymologique, du bas-latin martus qui signifie marteau et qui a donné l'expression "martel en tête"

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