mercredi 10 mai 2023

Le Voleur 5/

 - Maman, c'est prêt ! Le foie gras et la confiture de figues sont servis, je te laisse déboucher la bouteille de Chablis.

Absorbée par son ouvrage, ma mère n'avait pas réagi.
Je réitérais mon invitation.
- Bien sûr, Valentik, bien sûr...nos convives, le prince de Galles et son épouse vont bientôt arriver ? Tu aurais dû me prévenir plus tôt, j'aurais fait des efforts pour être présentable, pour être digne de leur rang. Et il aurait fallu du Champagne...
- Il est au frais, maman, et ce n'est pas une plaisanterie.
Céline, intriguée, vint me rejoindre.
J'arborais un sourire de vainqueur.
Avec ma chemise blanche, mon nœud papillon et mon pantalon noir, j'aurais pu passer pour un serveur, cela me convenait.
Ma mère, bouche bée devant ce spectacle insolite d'une table décorée  et d'assiettes garnies d'onctuosité en tranche, mit du temps à retrouver ses esprits.
- Tu m'expliques ? vite ! avant que je n'imagine le  pire
- Le pire, maman, c'est ce que tu vis, ce que nous endurons actuellement.
Tu crois que je n'ai pas vu les factures impayées qui s'accumulent, tu penses que je n'ai pas entendu tes recherches d'acheteur pour le piano, le piano, maman ! toute ta vie !
Penses-tu qu'il soit juste que ton mari nous ait abandonnés, du jour au lendemain, sans même se préoccuper de notre avenir financier, sans nous aider ? Où est la justice dans tout cela ?
Tout ce que tu vois devant toi, sur cette table, et les cadeaux dans le salon, je l'ai en quelque sorte emprunté, certains diront volé, aux plus riches.
Je dis emprunté car plus tard, lorsque moi-même je serai riche, je redistribuerai au centuple ce que j'ai dérobé.
Je suis doué, maman, très doué.
Je vole maman, depuis des mois. Après tout, c'est bien toi qui n'as pas cessé de me traiter de voleur depuis ma naissance, non ?
Et je continuerai à voler, juste assez pour pouvoir vivre décemment, juste assez pour que tu retrouves le sommeil, que je ne t'entende pas errer la nuit dans la maison comme une pauvre âme en peine, que je n'entende plus tes pleurs pudiques, étouffés lorsque tu me crois endormi.
Ma mère riait et gémissait en même temps
- Tu es fou ! tu crois être plus malin, plus adroit que les autres ? tu as eu de la chance, c'est tout.
Tu vas arrêter immédiatement cette activité malhonnête avant qu'il ne soit trop tard, que la police vienne te chercher, tu m'entends !?
Je me suis approché d'elle, souriant
- Maman, tu dois me faire confiance, même si cela te parait difficile après tous mes mensonges, mes cachotteries.
Je l'ai enlacée, elle m'a repoussé sans brusquerie.
Elle portait toujours autour du cou un petit foulard, bleu, bleu ciel délavé par les années, elle n'en possédait pas d'autre; à son poignet, une montre Kelton, offerte par mon père, tenait encore par miracle; L'enlever et la remettre était une opération effectuée avec le même soin, la même intensité émotionnelle que si l'on procédait à un déminage.
Elle portait ce foulard, cette montre avant que je l'enlace, plus maintenant.
Après avoir reculé de quelques pas, je brandissais dans chaque main, comme des trophées de chasse, son foulard et sa montre.
L'épisode de la bouche bée se répéta, produisant cette impression curieuse et connue de tous de "déjà vu".
Mais, cette fois, ma mère ne sortit pas de cette tétanie éphémère en me signalant ses craintes, son inquiétude mais plutôt de l'intérêt, de la curiosité.
- Tu m'expliques, tu me montres comment tu fais ?

.../A suivre


4 commentaires :

  1. Oh oh ! Céline est intéressée et intriguée par les tours de "magie" de son fils, dirait-on ? :-)
    Point de reproche, point de sermon ? Céline est étonnante. :-)
    Que nous réservera la suite ?... On peut tout imaginer. :-)

    Bonne fin de journée, Rom. Bises.

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    1. Si Céline est étonnante, que dire alors de son fils ! :-)
      La prochaine conversation, entre mère et fils, nous révèlera pourquoi l'inquiétude et la peur initiales (et non pas la colère ou une complète désapprobation) font place à l'intérêt, la curiosité, la.... je ne dirai pas ce dernier mot :-)
      Merci, Françoise.
      Bonne soirée, bises.

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  2. Après l'habile démonstration du foulard et de la montre, on craint que cette honnête mère se laisse pervertir par le fiston. Le passé en témoigne de quelques cas célèbres :D
    La suite nous le dira :)

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    1. Tel fils, telle mère ? :-)
      Bonne soirée, Julie.
      Bises

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