Après une démonstration de mes talents de manipulation, répétée maintes fois, à vitesse normale ou ralentie afin que ma mère puisse décomposer les étapes de cette prestidigitation, nous nous mîmes à table.
- Ce foie gras est un délice, je ne crois pas en avoir mangé d'aussi onctueux, d'aussi fin en bouche auparavant. Et le Chablis qui l'accompagne a cette discrétion des grands vins qui ne dominent pas les saveurs mais les révèlent.
Je souriais, heureux de voir ma mère accepter ce petit moment de bonheur et d'ébriété passagère; j'avais, en raison de mon âge, simplement goûté le breuvage alors que Céline ponctuait chacune des nombreuses vertus énoncées de ce cru bourguignon d'une gorgée lui rendant hommage.
Je remerciais, en pensée, le caviste qui m'avait conseillé.
Il avait eu ma sympathie immédiate après m'avoir appelé "monsieur", une considération dont je m'étais glorifié même si je savais que cette fierté éprouvée était stupide, le genre de fierté ridicule que l'on est prompt à reprocher aux autres mais jamais à soi-même.
- C'est étrange, la fraicheur de ce vin me transporte des années en arrière. Au centre du petit village où habitaient mes grands-parents, trônait une belle et majestueuse fontaine en pierre.
Après nous être régalées de fruits sauvages, moi et mes amies de mon âge, j'avais 3 ans, nous commettions la délicieuse erreur de nous désaltérer goulûment avec cette eau fraiche, venue des montagnes, qui arrondissait nos petits ventres avant de nous rendre malades !
Les confidences de ma mère s'enchainaient; j'allais, le temps d'un repas, apprendre plus de choses qu'après douze ans de vie commune.
Bien sûr, l'alcool était un facteur de désinhibition important et Céline avait le vin gai.
Cependant, la vie m'apprit ensuite qu'il y a des situations, des moments que la vie elle-même semble choisir pour être ceux des aveux, des confidences, sans même avoir recours aux artifices alcoolisés.
Durant ses placements dans des familles d’accueil, Céline avait été maltraitée, martyrisée et , à deux reprises, violée.
Elle s'était rebellée contre le violeur, le chef de famille, avait dénoncé son comportement à son épouse, en présence des enfants du couple.
Le père, fou de rage, l'avait accusée d'être une dangereuse mythomane puis l'avait renvoyée pour un vol qu'elle n'avait pas commis, il s'était chargé lui-même de faire disparaitre une bague en or appartenant à sa femme.
Ma mère avait très mal vécu cette double injustice, être violée puis traitée de voleuse.
Elle en avait conservé un désir de vengeance qu'elle n'avait jamais eu le courage ou l'opportunité de réaliser; voler, dérober un bien afin de "mériter" enfin ce reproche.
C'était donc moi, Valentik, son fils, la chair de sa chair, qui, sans même le savoir, avait vengé en partie l'affront qu'elle avait subi.
La bouteille de Chablis avait retrouvé une complète transparence, virginale, native et le bouchon de Champagne sauta de joie d'être son successeur.
La réputation de la marque "Nicolas Feuillatte", nouvelle sur le marché, n'était pas usurpée.
Un léger pétillement aérait les arômes qui dansaient sur nos langues, nos palais.
Les profiteroles au chocolat fondaient, le repas s'achevait en apothéose.
Ma mère était pompette, elle riait sans raison apparente et fredonnait des airs joyeux que je ne connaissais pas.
Elle se mit au piano, joua un morceau de jazz, que je ne connaissais pas plus et me demanda de la rejoindre.
Lorsque ma mère donnait ses cours, je l'observais longuement, j’exerçais ma mémoire visuelle.
Elle m'indiqua comment placer mes mains , elle désirait jouer cet air jazzy à quatre mains.
Après quelques mesures d'échauffement, de mise en place, de reconnaissance, mes doigts volaient sur le piano, d'instinct.
Ma mère attendit que nous ayons terminé pour se retourner vers moi.
Elle pleurait doucement, me prit dans ses bras.
- Valentik, tu es doué naturellement, je te demande pardon, mon fils. Tu seras, si tu le veux, un très grand pianiste, ce que je ne serai jamais mais je sais reconnaitre un virtuose.
Elle pleurait et riait en même temps.
Moi, je ne faisais que pleurer, à chaudes larmes.
.../A suivre
lundi 15 mai 2023
Le Voleur 6/
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Un joli et émouvant moment partagé entre la mère et son fils.
RépondreSupprimerIl y a une suite ? J'espère qu'elle sera toute aussi joyeuse ! car je me suis attachée à Céline et à Valentik. Dans toute personne, réside une part cachée, qui mérite d'être découverte, d'où l'intérêt de ne pas cataloguer les gens tout de suite, de ne pas les critiquer, d'apprendre à les connaître, même si la première rencontre a été décevante.
Merci pour ce joli récit, Rom. :-)
Bonne fin de journée. Pour moi, ce jour a été consacré à un stage de terre, apprendre à faire un visage, j'y retourne mercredi, et je montrerai le résultat ! :-) Bises.
Bonsoir Françoise.
RépondreSupprimer".../A suivre", l'histoire n'est pas terminée :-)
Je me répète mais je ne maitrise pas tout dans un récit, j'ai une idée que je veux exploiter, le reste m'échappe assez souvent.
Super ce stage, cela doit te plaire ! (et le résultat nous plaira également, à n'en pas douter).
Bonne soirée, je t'embrasse.
Oui, Rom, je l'avais bien compris, il y a une suite, et j'espère qu'elle sera toute aussi joyeuse , même si tu ne sais pas à l'avance le futur de cette histoire. :-)
SupprimerBonne soirée. Je t'embrasse itou.
Bonsoir Rom,
RépondreSupprimerOui, cet épisode est très émouvant. Quelques révélations, un chouia d'alcool, et l'amour se faufile entre la mère et son fils.
Je vais lire le septième chapitre...
Oui Julie, tu as cerné les ingrédients de la recette (une recette) de l'amour filial (et maternel) dévoilé.
SupprimerMerci pour ton commentaire, charmante lectrice.