mardi 16 mai 2023

Le Voleur 7/

Vers cinq heures du matin, on sonna nerveusement, à plusieurs reprises, à la porte.
Céline quitta son sommeil, un peu inquiète, et  enfila une robe de chambre; je la suivais.
Un homme d'une quarantaine d'années, en uniforme et coiffé d'un képi, appuyait encore frénétiquement sur le bouton de la sonnerie lorsque ma mère ouvrit.
- J'espère que vous avez de bonnes raisons de nous déranger le jour de Noël, à 5h du matin, et de vous acharner sur cette sonnette !
- Bonjour madame, vous êtes bien Madame Céline Dumont , mère de Valentik Dumont ?
 - Oui et vous, vous êtes qui ?
- Sous-Brigadier Marcel Tarniak, Police Nationale
L'homme, trapu, souffrait d'un embonpoint impossible à dissimuler.
En dépit de la fraicheur hivernale, il suait après avoir gravi les quatre étages menant à notre domicile. Sa voix ,rocailleuse, roulait les R comme la Garonne le fait des pierres qui l'encombrent
- Votre fils a été reconnu formellement comme étant l'auteur de plusieurs vols durant la journée du 24 décembre.
Marcel avait ôté son képi, laissant apparaitre un crâne dégarni de manière non uniforme, comme une pelouse mal tondue.
Ma mère plaisanta "Mon Dieu ! Ne me dites pas qu'il a volé vos cheveux, tout de même ?!"
- Je vous en prie, madame, soyons sérieux, l'affaire est grrrrave
-  Grave ? Vous n'avez pas de famille, sous-brigadier Marcel Tarniak ? Pourquoi n'êtes-vous pas, comme tout le monde, auprès d'eux ce matin ? Vous avez un accent du Sud-Ouest, non ?
- Je viens de Toulouse,  où vivent mon épouse et mes deux enfants .
Je suis en stage  à Paris pour quelques mois, suite à une promotion. Arrêtez de m'embrouiller, c'est moi qui pose les questions !
- Vous vous ennuyez tellement que vous venez sonner à la porte des bonnes gens à une heure si matinale le jour de Noël ! Je vous plains ! Vous, vous devez avoir des soucis, dans votre travail peut-être ? alors vous décidez de passer vos nerfs sur des victimes innocentes.
- Innocentes, c'est ce que l'on verra !
- Mon fils a douze ans, quoiqu'il ait fait, et cela reste à prouver, cela ne saurait être bien grave ! Vous dites qu'il a été reconnu, par qui, je vous prie ?
- Par la mère d'un de ses camarades de classe, madame Brissous
- Tout s'explique ! madame Brissous ! cette commère a pour fils le cancre de la classe, elle a toujours été jalouse des résultats exceptionnels de Valentik, mon fils !
- En attendant, je vais procéder à une perquisition de votre domicile
- Vous n'avez pas le droit !
Ma mère lui barrait le passage.
- Ne compliquez pas les choses, madame, ne faites pas obstruction , cela pourrait vous coûter cher !
L'agent écarta ma mère avec brusquerie, la faisant presque trébucher.
Dans un accès de rage, elle s'empara du lourd tisonnier, élément servant de décoration mais pourvu d'une pointe acérée.
J’intervins
- Maman, qu'est-ce que tu fais ? arrête !
Ma mère, avec une force que je n'aurais jamais pu soupçonner, avait embroché le sous-brigadier comme un poulet basque avant de passer à la rôtissoire !
Je criais
- Maman ! maman !

- Valentik, Valentik, ce n'est rien mon garçon, juste un mauvais rêve, rendors-toi !
Il m'avait fallu attendre douze années pour avoir le plaisir d'être bordé affectueusement par ma mère, j'étais prêt à refaire le pire cauchemar pour connaitre à nouveau ce bonheur.
Je n'étais pas superstitieux  et je n'accordais aucun crédit aux rêves prémonitoires.
Cependant, par mesure préventive, je réduis mes vols,
les mois qui suivirent, au strict minimum.
Ma mère et moi avions établi des règles à suivre, je ne devais commettre mes larcins qu'en cas d'absolue nécessité, choisir les occasions les moins risquées et stopper cette activité à la moindre alerte sérieuse.
J'avais, par ailleurs, contacté le père d'un camarade de classe, il travaillait à la Mairie.
Scandalisé par le comportement inacceptable de mon père, il avait entrepris des démarches pour le contraindre à honorer ses obligations de soutien de famille.
Ce brave homme, malgré l'absence de convention entre la France et la Lituanie, avait contacté les autorités locales de ce pays lointain pour les informer de notre situation.
Très vite, mon père, veule, avait cédé après avoir reçu des courriers intimidants lui rappelant ses devoirs.
Plus jamais, jusqu'à son décès, un mandat mensuel ne manqua à l'appel.

Quelques flocons de neige égayaient cette matinée de mon plus beau Noël.
Ma mère avait préparé un bon petit déjeuner, du pain perdu, un de mes plats préférés, et du chocolat chaud..
Après avoir, à ma demande, ouvert ses cadeaux, elle vint me remercier et m'embrassa doucement et longuement.
Le bracelet, à l'or étincelant, était parfaitement ajusté à son mince poignet, et le foulard Hermès, bleu nuit avec un liseré rose, lui donnait l'allure d'une actrice américaine que j'imaginais au volant d'une voiture de sport décapotable.
Céline était une belle femme et je pensais, parfois, que ma présence l'avait peut-être empêché de refaire sa vie.
Cependant, un jour, elle me confia à demi-mot que ses expériences, le viol et la vie conjugale, même si le viol ne saurait être considéré comme une "expérience" , l'avaient conduite à préférer une vie sans homme.
Avoir un amant ne présentait aucun intérêt à ses yeux, l'agression sexuelle qu'elle avait endurée, encore adolescente, l'avait privée à jamais de tout plaisir charnel.
Un jour, car tel est le cours normal des choses, je ne serai plus auprès d'elle, elle sera seule.
Cette pensée m'attristait.
Ma mère allait mettre à la poubelle son vieux foulard quand je l'interrompis
- Maman, tu permets que je garde ce foulard ?
Elle  sourit - Si cela te fait plaisir, je n'y vois aucune objection
Je conserverai ce foulard toute ma vie.

.../A suivre

4 commentaires :

  1. Heureusement qu'il ne s'agissait que d'un rêve ! (rire) J'ai tout de même eu le temps d'imaginer le pauvre sous-brigadier embroché par le tisonnier ! :-)
    Je comprends Céline et son rapport aux hommes, et le fait qu'elle ne veuille pas se remettre en couple, mais bon, elle en rencontrera peut-être un qui la fera changer d'avis, qui sait.
    Petit encart personnel : Je me suis toujours demandée pourquoi ma mère, veuve à 55 ans, n'avait jamais refait sa vie. Il est vrai que nous étions encore jeunes enfants et qu'il avait fallu qu'elle trouve un travail, nos études étaient loin d'être terminées. Plus tard, elle m'avait tout de même confié qu'elle se trouvait très bien sans un homme à ses côtés, et qu'elle aimait cette liberté.
    Bonne fin de journée, Rom.
    Bises automnales... oh pardon, printanières. :-)

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    1. Tu as eu le temps d'imaginer que j'avais anéanti ton souhait d'une suite heureuse ? :-) Le rêve, dissimulé au lecteur, est un élément narratif précieux, permettant de dévier de la trajectoire attendue sans décevoir, c'est une bulle de savon éphémère qui s'évanouit très vite.
      Je connais et j'ai connu des veuves "précoces", ne désirant plus s’embarrasser d'un homme, en permanence auprès d'elles, mais elles ont/avaient des amants :-)
      Bonne soirée, bises de saison (un peu humides donc) :-)

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  2. Excellent ! les choses semblent rentrer dans l'ordre pour les deux protagonistes.
    Hâte de connaître quelle tournure prendront les choses. Parce-que ce brave gamin assure grave pour son jeune âge 😊
    Bonne soirée Rom, bises.

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  3. En effet, ce garçon est très en avance :-)
    Bon weekend, Julie.
    Bises.

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