mardi 23 mai 2023

Le Voleur 8/9

Les années suivantes, notre  foyer retrouva une stabilité financière, grâce à la régularité des mandats paternels et une aide sociale acquise par les efforts obstinés de cet employé de mairie providentiel.
Rarement et uniquement en cas de nécessité, mes larcins permettaient d'équilibrer notre budget.
Je grandissais, ma mère rapetissait à force d'être courbée sur l'ouvrage.
J'avais l'impression qu'elle n'aimait pas plus me voir grandir que moi la voir vieillir.
Ma volonté farouche d'exceller dans mes études scolaires était restée intacte, je venais de décrocher mon bac avec la mention "Très bien, Félicitations du jury" à l'âge de 16 ans et demi.
Parallèlement, et avec l'appui de mon professeur de piano, j'avais intégré le Conservatoire National de musique de Paris et venais de terminer mon cycle d'études, diplômé du "Premier Prix".
J'attribuais mes réussites à mon travail, à mon obsession précoce d'épater ma mère, de la rendre fière, de gagner son amour.
J'avais tant imaginé ces succès, tellement structuré ma vie pour y parvenir que je n'étais ni surpris, ni excessivement heureux de voir mon plan se dérouler comme prévu.
Mes ambitions qui se réalisaient, au fur et à mesure, éblouissaient ma mère, la rendaient heureuse.
La prochaine étape était le prestigieux
Concours international de piano Van-Cliburn, aux États-Unis, en fin d'année.
J'y voyais un tremplin pour mon avenir.
L'objectif était de gagner ce concours, d'acquérir un début de renommée internationale, que mon nom devienne une clé me donnant accès à  des propositions de concerts, à une carrière internationale de pianiste.
Au conservatoire, j'avais rencontré Anna.
La différence d'âge, elle était mon aînée de 3 ans, avait été impuissante à freiner notre attirance réciproque, physique et spirituelle.
D'origine italienne, elle était le sosie de Gina Lollobrigida, cette actrice que j'avais admirée dans "Fanfan la Tulipe" auprès de Gérard Philipe.
Sa chevelure sombre et bouclée, ses yeux foncés, contrastaient avec la blancheur surprenante de sa peau.
Sa taille était fine mais son corps possédait des rondeurs qui la rendaient irrésistiblement séduisante.
Toujours d'humeur joyeuse, rieuse, elle fredonnait ou chantait des airs d'opéra, des airs populaires à la moindre occasion du quotidien, en annonçant une bonne nouvelle, en préparant un repas, en le servant, lorsque j'arrivais chez elle.
Il m'est arrivé, naturellement, sans y prêter attention, de lui répondre en chantant, ce qui provoquait un fou-rire commun car si Anna avait une voix envoûtante et veloutée de mezzo-soprano, le son disgracieux produit par mes cordes vocales  dans cet exercice échappait à toute classification; j'aurais été disqualifié pour jouer le plus petit rôle dans le film chanté de Jacques Demy "Les Parapluies de Cherbourg", la moindre de mes répliques aurait ruiné le travail du cinéaste.
Anna venait d'un milieu aisé, ses parents tenaient un restaurant  à Étretat, avec vue sur les fameuses falaises, elle louait une ancienne chambre de bonne transformée en studio dans le XVème arrondissement de Paris, rue de la Convention.
Lorsque je gravissais les sept étages qui menaient à notre nid d'amour, je fredonnais en pensée la chanson jazzy d'Henri Salvador "Quand je monte chez toi, j'ai le cœur en joie...dans ce petit escalier qui n'en finit pas de monter...j'ai, j'ai, j'ai le cœur qui bat"; c'est fou comme ma voix était agréable, juste quand je ne faisais que l'imaginer, et comme mon cœur battait réellement la chamade lorsque j'atteignais le  dernier et septième palier/ciel .
Anna et moi avons connu nos premiers émois sexuels ensemble, l'avantage étant que les maladresses de l'un étaient pardonnées par celles de l'autre, notre apprentissage fut de courte durée, très vite nos corps s'apprivoisèrent et  surent coordonner leurs mouvements, leur cadence afin de vivre un moment de plaisir partagé couronné par un feu d'artifice final et commun.
Heureux, épuisés, nous avions hâte de récupérer l'énergie de notre jeunesse pour recommencer.
- Tu vois , Anna, c'est dans ces moments-là que je regrette de ne pas fumer  disais-je sur un ton mi-sérieux, mi taquin
- Écoutez-le ce nigaud débiter des clichés ! Caresse-moi plutôt !.... J'aimerais que nous ayons deux enfants, idéalement un garçon et une fille, tu en dis quoi ?
- Tu vas un peu vite en besogne , non ?
- Tu ne désires pas avoir d'enfants ?
- Si , bien sûr, mais pas dans l'immédiat, pas dans les années qui viennent et puis je ne sais pas encore avec qui !
- Hou hou, Valentik, je suis là ! tu t'en souviens ? Depuis deux ans, tu me répètes sans cesse que je suis la femme de ta vie et je n'imagine personne d'autre que toi dans ma vie, alors ?
- Tu as raison mais il faudrait que je rencontre tes parents.
- Est-ce si important ? Et quel rapport ?!
- Oui, tout de même ! je dois absolument voir ta mère pour savoir ce qui m'attend dans vingt ans, si tu ressembleras à une dondon.
"Salopard !" dit Anna en riant et en amorçant une bataille d'oreillers, joyeuse, insouciante qui se termina par un concours de baisers, préliminaires à un deuxième acte amoureux.
Les premières rencontres entre Anna et ma mère furent glaciales, sans que personne, pas mêmes les intéressées, puisse en expliquer les raisons.
Cette attitude m'était insupportable, les deux femmes que j'aimais le plus au monde devaient bien s'entendre, c'était vital.
J'entrepris de jouer le rôle de médiateur, à leur insu, en glissant habilement dans les conversations que j'avais avec l'une les qualités de l'autre, leurs points communs.
Anna était méticuleuse, maniaque de l'ordre et de la propreté, autant que Céline.
Mon entreprise fut couronnée de succès et je constatai avec satisfaction que les deux femmes avaient plus d'égards, d'attention l'une envers l'autre avant de  devenir aussi proches que mère et fille.
Il leur arrivait de discuter  longuement en ma présence, comme si je n'existais pas.
Je prenais alors un air boudeur et contrarié, hélas insuffisant pour attirer leur attention et je devais me forcer à tousser de façon répétée pour qu'enfin Anna, s'apercevant de ma solitude, vienne m'embrasser en me disant "Pauvre chéri, on t'oublie un peu mais tu sais ce que c'est, ces discussions entre femmes..."
Anna était toujours élégante, prêtait beaucoup d'importance à ses tenues et elle me transmit ce goût pour le soin avec lequel je choisissais désormais de m'habiller.
Ironiquement, à la même époque, le mouvement hippie avait séduit une grande partie de la jeunesse avec des tenues colorées, fleuries, débraillées, usées, non coordonnées, "libérées".
Ma mère portait un jugement sans aucune nuance sur cette jeunesse dépravée et se réjouissait de voir que nous n'avions pas étés piégés par ces filets faussement enchanteurs.
Anna et moi étions un peu plus indulgents, on trouvait ce mouvement sympathique et joyeux mais trop utopiste et radical, égoïste,  ne se souciant guère de ses aînés.
Nous aimions cette petite brise de changement mais refusions de voir la modernité faire table rase du passé.
On aimait les danses nouvelles, le rock mais il était hors de question d'abandonner certaines danses de salon.
Sur le  vieux parquet du studio d'Anna, les lattes se souvenaient du passage de nos pas glissés quand un tango de Carlos Gardel s'échappait d'une piste de danse trop exiguë pour lui et fuyait, à la conquête de Paris, en se faufilant à travers l’entrebâillement de la lucarne qui affichait le rectangle bleu d'un ciel estival.
L'année de mes vingt ans fut celle de mon union avec Anna.
Céline pensait que nous étions, surtout moi, un peu trop jeunes pour consacrer officiellement notre désir d'un avenir commun mais la perspective, chuchotée par mes soins, de devenir ensuite grand-mère l'enchantait, était encore plus forte que sa crainte de se retrouver seule.
Elle insista pour confectionner elle-même la robe de mariée "Ce sera un exemplaire unique, la réplique exacte de celle que tu imagines" vantait-elle à Anna
La noce, campagnarde, se passa on ne peut mieux, j'avais invité presque tous mes amis et leurs flirts pour réduire le déséquilibre injuste entre ma famille décimée et celle, nombreuse, d'Anna.
Mes beaux-parents avaient insisté pour régler en totalité les frais du mariage.
J'avais accepté leur offre modifiée, ils prendraient en charge la plus grande partie et nous le restant, participation indispensable aux yeux de ma mère qui aurait purement et simplement refusé d'être présente au mariage si nous avions été pleinement assistés
Quelques années auparavant, mon nom avait été repris par les médias qui saluaient la naissance d'un virtuose de 17 ans, le  plus jeune lauréat du
Concours international de piano Van-Cliburn.
J'avais pu obtenir que ma mère m'accompagne, tous frais payés.
Ce fut son premier et dernier voyage en avion, son émotion, palpable, ne la quitta pas durant cet évènement, dans l'avion, à notre arrivée aux USA, dans la chambre luxueuse qui nous avait été réservée et cette émotion se cristallisa en pleurs lorsque je fus applaudi à tout rompre après l'annonce de ma victoire.
J'avais, ensuite, enchaîné les concerts.
J'étais une valeur sûre, recherchée par les organisateurs certains d'avoir salle comble.
Mais ma mère, malgré cette nouvelle aisance financière, décida qu'elle seule devait assumer la part du paiement  nous revenant pour ces noces.
La pauvre femme avait économisé, tant bien que mal et probablement très irrégulièrement, une somme destinée à cet usage dans une boite en fer, cachée depuis vingt ans dans un recoin de l'armoire et dont j'ignorais l'existence, dont je n'aurais même jamais soupçonné qu'elle puisse exister.


.../A suivre

11 commentaires :

  1. Coucou Rom
    Je viendrai lire l'épisode 8/9 demain. :-)
    8/9 ? Nous arrivons donc bientôt au dénouement... ;-)
    Bonne soirée, bises.

    RépondreSupprimer
  2. Les choses évoluent pour le mieux. Cet avant dernier chapitre coule de source... vécue 😊
    Beau récit, nous attendons avec impatiente le bouquet final 🙂
    Bonne soirée Rom. Bises.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. La seule chose réellement vécue: l'escalier en colimaçon et les 7 étages, le reste est pure imagination.
      Le dernier volet sera celui où apparaîtra, enfin, mon '"idée de départ" :-).
      Si je l'avais rédigée en un seul billet, il aurait été plutôt sombre mais les choses ont changé, les personnages m'imposent une issue légèrement différente.
      Bonne soirée, Julie.
      Merci pour ton commentaire, bises.

      Supprimer
  3. Comme le dit notre charmante Julie, on sent qu'il y a du vécu dans ce récit, ou alors tu t'es vraiment mis dans la peau du personnage. :-)
    Ce qu'il y a de sûr, c'est que ton écriture est fluide et se lit d'un trait, c'est très plaisant. :-)
    Mais quel sera le dénouement ?... Je m'interroge... :-)
    Bonne fin de journée, Rom. Bises.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y a toujours un peu de soi dans un écrit même lorsqu'il s'agit d'une fiction mais je ne nommerais pas cela "vécu".
      Et puis je chante très bien ! :-)
      Moi aussi je m'interroge sur le dénouement, je ne veux plus qu'il soit noir, je vais employer la ruse.
      Bonne fin de journée, Françoise.
      Bises.

      Supprimer
    2. La ruse dont tu parles, Rom, est sans doute de laisser cette histoire sans fin, ainsi tous les possibles sont permis, et libre à chacun de créer et d'imaginer une suite selon son envie. :-)
      Bel été à toi, et reviens nous vite. ;-)

      Supprimer
  4. Oui je suis pour une fin heureuse et dynamique, c'est chouette de réussir ces concours , et de faire carrière tout en rencontrant l'amour partagé : la totale presque !
    Une conclusion en bouquet de feu d'artifice ?

    RépondreSupprimer
  5. Le créateur de Valentik est-il parti en vacances ?
    Lorsqu'il sera de retour, j'espère qu'il n'omettra pas de publier le dénouement de la jolie série du "Voleur". :-)
    A bientôt, Rom. Bises.

    RépondreSupprimer
  6. Tu nous manques beaucoup 😊
    Bon dimanche, Rom.
    Bisous

    RépondreSupprimer
  7. Une belle et douce année 2025, Rom.
    J'espère que tu vas bien.

    RépondreSupprimer
  8. It is inspiring to read about your accomplishments and dedication.

    RépondreSupprimer