S'installer côté fenêtre et, à travers le verre épais, vieilli d'intempéries et de soleil, quelque peu obscurci, étourdi de paysages, observer mes prochains voisins, les futurs occupants, prolonger leurs adieux sur le quai, jeunes amoureux enlacés, héritiers de Doisneau ou de Peynet, baisers fougueux ou regards timides, confidences chuchotées au creux d'une épaule ou aveux exprimés avec force par des caresses appuyées , dessinant sur une main l'empreinte virtuelle de l'être aimé.
Imaginer leurs histoires, composer des familles, en défaire, deviner un lien de parenté, un trait de caractère.
Cette jeune fille qui halète, transpire, grimace, chargée comme un militaire prévoyant un bivouac , qui est elle ?
Son regard de myope s'approche très près d'une voiture, recherche le bon numéro, celui de son wagon, ce n'est pas celui-là.
Elle me parait très inquiète, vérifie son billet.
Est-ce la bonne heure, le bon train, la bonne voie ?
Je l'entends parler, presque pleurer, en anglais .
J'ai envie de descendre, de l'aider.
Un cheminot me précède et, comme un berger, conduit cette brebis égarée.
Un vieux couple, d'apparence bourgeoise, avance rapidement, pas assez visiblement pour madame, vers mon wagon.
Monsieur me parait résigné -a t'il abandonné toute lutte au fil des années?- obéissant, discret, la tête inclinée vers le sol, peinant à tirer des valises sur roulettes alors que son épouse, qui ne porte que son sac à main, lui crie la cadence, comme un barreur dans un équipage d'aviron, le sermonne
"Mon pauvre ami, quel empoté vous faites !"
Ce vieil homme a t'il voulu, choisi, ce voyage ? cette épouse ?
Un homme entre deux âges, grand, large, gros, imposant, balaye tout sur son passage, fouette l'air avec ses deux bagages, bouscule sans ménagement des enfants d'une famille nombreuse, hausse les épaules pour toute réponse aux jurons du père et s'engouffre à l'intérieur.
Un trio, composé de deux jeunes filles blondes et d'un jeune homme svelte et élégant, discute avec le monde numérique.
Ils tapotent tous les trois, comme des télégraphistes, une triplette de journalistes travaillant pour une agence: Instagram,Twitter ou WhatsApp , et racontant, en temps réel, leurs exploits !
L'une des deux est-elle une princesse et lui un prince charmant, peut-être pas encore fixé sur son choix ? Ou est-il un simple cavalier qui escorte un couple moderne de jeunes filles, éprises de féminin ?
Les derniers retardataires arrivent, un coup de sifflet annonce la fermeture définitive des portes, un drapeau se lève, la locomotive s'échauffe par ses premiers exercices de tractions.
Sur le quai, des mains agitent des aurevoirs, font glisser des baisers soufflés, des foulées accompagnent les ébranlements qui naissent sur les rails, accordent pour un court instant leur vitesse avec celle du train puis stoppent dès qu'elles deviennent trop inégales.
La place, côté couloir, n'est pas encore prise et je guette avec curiosité, appréhension, qui sera mon compagnon (ma compagne) de voyage.
Par tous les Dieux des voies ferrées, des express, des TGV, pas lui, s'il vous plaît, pas lui, pas ce ventripotent et indélicat géant !
Il occupe, à lui seul, toute la largeur du couloir, approche ma rangée.
Mais comment diable va t'il pouvoir s'asseoir à mes côtés ? Lui, recroquevillé et moi plaqué contre la fenêtre ? Et comment aller aux toilettes sans déranger cet éléphant ? Nos pauses devront être coordonnées.
Il me regarde puis se dirige, un peu plus loin, vers un carré dont il va occuper deux places, dans le sens de la marche, une et demie pour lui, la moitié restante pour l'un de ses bagages.
Ouf !
Une belle jeune fille brune, vêtue d'une courte jupe rouge, se dirige vers moi.
La place est libre ! lui dis-je en pensée.
Ma première prière ayant été exaucée, les Dieux seraient-ils fâchés d' en entendre une seconde ?
Qui sait si leur bienveillance à mon égard ne pouvait s'offusquer d'une nouvelle demande, abusive, et que ma punition serait alors pire que celle évitée par ma supplique ?
Elle s'assoit à côté d'un adolescent acnéique qui écoute, au casque, de la musique et dodeline sa tête comme ces petits chiens, ces figurines, le font sur la plage arrière d'un véhicule.
Tant pis !
Finalement, un quinquagénaire, très british, pantalon et veste en tweed, s'assoit à mes côtés et se présente, très poliment.
J'avais l'impression qu'il aurait soulevé son chapeau, s'il en était coiffé, en s'adressant à moi.
Excellent choix, là-haut, merci !
Le train annonce ses arrêts, ses destinations, ses pauses en enfilant des noms, prononcés au micro, comme des perles, comme une joyeuse farandole.
Sur des petites lignes , c'était un véritable casting de voyage, par ordre d'apparition à l'écran : La Ciotat, Aubagne, Bandol, une trilogie à la Pagnol.
Les kilomètres, les heures défilent, les régions traversées me font de l’œil, déclinent leurs identités, leurs individualités, plaines, rivières et collines, villages comme horizons, fumées lointaines de cheminées, travailleurs aux champs, paisibles troupeaux couchés dans des prairies ou y paissant, ouvrages d'art, ponts majestueux , viaducs et le train qui les franchit , funambule sans danger, entre ciel et eau.
Je lis et m'assoupis, bercé par le petit bruit du roulement.
Le silence est presque total dans le wagon, parfois le ronflement d'un voyageur cesse, à peine né, par l’intervention d'une présence voisine qui y veille ou automatiquement par son auteur, lui-même réveillé par cette gêne sonore et qui jette un rapide regard circulaire pour s'assurer qu'il est le premier et le seul à avoir entendu cette respiration contrariée.
Un autre voyage commence, durant mon demi sommeil, mêle réalité et rêve, passé, présent et futur, s'affranchit des contraintes de l'espace et du temps et projette, sur le double écran de mes souvenirs et de mes désirs, mes anciennes rencontres, mes amours à venir, les fonds de mers couverts de coraux, des jungles luxuriantes envahies des cris de singes hurleurs, des déserts balayés, disparaissant sous des tempêtes de sable et proposant l'abri de tentes de nomades, m'invitant à patienter en partageant le thé de l'hospitalité.
J'ai eu la chance de monter dans de nombreux trains, en France, en Europe, dans le monde.
Des trains rapides, directs, des chenilles, des omnibus, des trains touristiques, des trains ponctuels, des trains fidèles à leur retard, des trains sans heure qui ne démarrent qu'une fois pleins, des trains qui proposent autant de places à l'extérieur qu'à l'intérieur - trajet périlleux pour ceux qui voyagent accrochés à une rampe, juchés sur un marchepied, assis sur le toit- des trains sans billet pour les touristes, au Cambodge, afin de ne pas être poursuivis par les assurances en cas de pépin !
J'ai connu le confort des T2, voitures privées pour deux, avec lit et cabinet de toilettes.
Faire délicieusement l'amour dans un train de nuit puis être alertés, au matin, après le petit déjeuner servi en chambre, par un savoureux accent italien "Arriviamo, Venezia Santa Lucia" et admirer dans le couloir le pont de la Liberté, qui relie Venise à la terre ferme, est un souvenir inoubliable, prolongé par la vision féerique, lumineuse, éblouissante, au sortir de la gare ferroviaire, du Grand Canal.
J'ai, également, eu le privilège de me plonger dans une autre époque, celle de l'Orient Express, le roi des trains, le train des rois, et de son intérieur luxueux: cuir et bois, larges banquettes, lampes de chevets, piano bar, gastronomie fine, et des paysages qui défilent lentement, en accord avec l'ambiance reproduite par le décor, l'éloge de la lenteur qui mériterait un texte entier pour lui faire honneur.
Michel Delpech - L'amour en wagon-lit
Entre Nice et Paris, pour lui.
Entre Paris et Venise, pour moi
Ah, la dolce vita... :)
RépondreSupprimerTa vie est comblée, Rom. Ton style littéraire peut être qualifié d'académique.
Si ça se trouve, tu es un écrivain célèbre. Sinon, que fais-tu ici ? Ton talent mérite d'entre reconnu.
Bonne soirée, bise humble.
Merci Julie.
SupprimerN'étant ni écrivain (édité), ni connu, il ne me reste plus, si je te suis, qu'à déserter ce blog :-)
Bonne journée ensoleillée, il faut en profiter !
Bises.
Oh non, ne nous quitte pas...
SupprimerSeulement, je considère que ta belle écriture mérite d'être révélée au grand public :)
Tu es adorable, Julie, en Jacqueline (Brel).
SupprimerTU es adorable, toujours, même lorsque nos deux sensibilités s'affrontent, se confrontent.
Certains désaccords dévoilent une part d'humanité que cachent des accords trop discrets.
Lorsque j'avais 30 ans, un dégât des eaux a inondé des milliers de pages, en a fait du papier mâché.
Mes textes les plus forts (à mon sens), les plus introspectifs, ont disparu.
J'étais le seul à les avoir lus.
J'ai pu en sauver quelques uns, précieusement sauvegardés depuis, grâce à l'informatique.
J'en ai souffert, trop peut-être, ce n'était pas un simple dégât des eaux mais un vol, un dépouillement.
Mon rapport à l'écriture en fut longtemps modifié, je ne rédigeais plus, je prenais des notes, tout devait pouvoir être déchiré, brûlé, noyé, sans craindre la perte.
Il m'arrive de relire mes anciens textes épargnés, comme on parcourt un vieil album photo.
Parfois, j'ai l'impression de découvrir un texte qui n'est pas le mien, d'admirer son style ou, au contraire, éprouver l'envie de le rédiger différemment.
J'ignore toujours pourquoi j'écris, je sais pour qui, pour moi principalement.
J'insiste, j'aimerais beaucoup te lire et suis prêt à t'aider, si tu le désires.
Gros bisous.
Merci Pierre de t'ouvrir un peu et en confiance, je suis touchée.
SupprimerQuel gâchis la perte de tes textes, il y a de quoi être dégoûté à vie. Un manque qui ne sera jamais comblé, hélas.
Normal de ne pas se reconnaître dans certaines notes du passé, on évolue et c'est bien ainsi. Personnellement, je les laisserai telles quelles. Ces ressentis correspondent à des moments précis de ta vie, les retravailler serait tricher un peu :)
Oui, on doit écrire pour soi. En si cela plaît, tant mieux :)
Bien sûr que je vais m'y mettre, prochainement :D
Douce soirée, mon lointin voisin :)
Bisou tendre.
Oui, on évolue, nos pensées, nos jugements également.
SupprimerMais ce n'est pas de cela dont il s'agit, j'ai été trop bref (ce ne sont que des commentaires :-)).
Je reconnais mon style (comparé à l'actuel) pour un écrit réalisé à l'âge de 20 ans (le plus "beau" de tous mes textes, pour moi) et pas pour un autre fait à l'âge de 29, le contenu oui, pas la forme.
Quelque chose avait dû se produire dans ma vie, que j'ai zappé depuis.
Une anecdote: à l'âge de 13 ans, j'avais écrit une rédaction pour mon frère cadet (11 ans).
Il avait eu un zéro pointé avec le commentaire suivant "Lorsque l'on recopie des pages de Pagnol, on cite le nom de l'ouvrage et son auteur".
J'avais beaucoup ri et j'étais même assez fier.
Mon frère, curieusement, n'avait pas ri, lui :-)
Excellente anecdote ! :)
SupprimerAssimilé à du Pagnol à seulement 13 ans, double punition pour ton petit frère :)
Certes, aujourd'hui, un copier-coller ôterait le doute au professeur. :)
Il s'en est Rémy, ton frère depuis ? :D
On rit toujours, avec le temps, de ce genre d'évènements.
SupprimerA l'époque, il était peu envisageable que mon frère aille se plaindre "C'est pas vrai, c'est pas vrai ! c'est pas Pagnol, c'est mon frère" :-)
Tu as un sens de l'observation inné et tu as le talent de le retranscrire d'une façon très imagée, on s'y croirait. :-)
RépondreSupprimerTu as vécu de beaux et doux moments, Rom, et ce n'est sans doute pas terminé. Tu aimes la vie et la vie t'aime ! :-)
Bonne et douce soirée.
Imagination et imagée ont une racine commune, un début d'explication ?
RépondreSupprimerLa vie m'en a fait voir et je ne suis pas en reste avec elle, nous sommes quittes.
On aime encore plus la lumière de la vie après avoir aperçu sa face sombre.
Bon début de semaine, Françoise.
On aime encore plus la lumière de la vie après avoir aperçu sa face sombre.
SupprimerJe ne te contredirai pas sur ce sujet, Rom.
Beau lundi à toi.