mardi 12 avril 2022

Un dimanche matin

La porte-fenêtre, grande ouverte, proposait à la chaleur diurne, ramassée dans quinze mètres carrés, de dilater sa torpeur dans l'espace infini avec , comme unique couverture, un ciel étoilé d'été.
Le grand volet coulissant hissait très haut ses couleurs de bois vieilli, portées par trois lames rebelles qui refusaient de s'enrouler.
Une légère brise matinale visitait discrètement les appartements endormis , son souffle voyageait sur des peaux nues, les caressait d'une fraicheur inattendue et trop vite disparue.
A présent, les premiers rayons solaires dessinaient, sur le parquet verni, les motifs ombrés du garde-corps en fer forgé.
Au pied du lit, le cocker assoupi, agacé par une étincelle de lumière et le tournoiement d'une mouche étourdie, soupira et rechercha une position lui assurant une reprise paisible du sommeil.
Sur le balcon long et étroit, deux pigeons, habitués des lieux, se mirent à roucouler sans vergogne et leur chant amoureux ne fut que peu apprécié par le canidé qui se mit en rogne et éconduisit les tourtereaux, s'enfuyant à tire-d'aile.
Le silence était revenu, les bruits assourdis de la ville qui s'éveille s'estompaient en franchissant la longue et large cour intérieure pavée, terminée par de vieux bâtiments datant d'après guerre.
Le voisin du dessus, un vieux monsieur, avait la délicatesse de ne pas accompagner chacune de ses nombreuses allées et venues aux toilettes, qui faisaient grincer son parquet en dépit de pas timides, du jet d'eau, bruyant et purificateur d'une vieille chasse à tirette.
Mais la coupe devait être pleine car, cette fois, il tira longuement sur la poignée qui délivra une réserve aquatique, trop longtemps retenue, et qui se vengea en imitant la force et le vacarme des chutes du Niagara.
Le cocker, fataliste, soupira de nouveau.
Tu mis ta tête sous l'oreiller; j'étais réveillé et caressais, en pensée, ton dos nu et tes formes rebondies qui soulevaient le drap blanc, un charmant arrondi de jeunesse ferme et insolente, une cime victorieuse atteinte par tes vingt ans.
Je me levai, sans faire de bruit, et fis toussoter la cafetière, préparée la veille.
Des arômes torréfiés ne tardèrent pas à répandre leur message olfactif, entêtant et tenace.
Le chien était sur mes talons et guettait le moment où je saisirais sa laisse, attache synonyme de libération, d'un proche soulagement.
Je m'habillai rapidement et l’entraînai dans la rue.
Il était tôt, surtout pour un dimanche, la promenade fut solitaire et, après avoir attaché mon cocker à un anneau extérieur, je pénétrai dans la boulangerie où le maître pétrisseur en personne, vêtu de blanc fariné, m'accueillit avec un sourire qu'il réservait aux premiers clients.
Une baguette, une ficelle et deux croissants, de quoi assurer une complicité gustative au café et aux oranges que je presserai à mon retour.
Après avoir traversé la cour déserte et accordé quelques pauses olfactives au chien, je me préparais à assembler ce petit déjeuner royal avec la touche finale d'une rose, séparée pour l'occasion de ses congénères, et disposée dans un soliflore étroit qui maintiendrait la droiture de sa tige élancée.
Quelques notes métalliques, rythmées maladroitement, peinant à atteindre une allure de croisière, résonnèrent dans l'enceinte pavée.
Leur cadence, trop faible, provoquait une réverbération sonore qui prolongeait leur existence.
La manivelle quitta une timidité  d'échauffement et exprima, avec régularité et force, la puissance de l'orgue de barbarie qui ressuscitait d'anciennes mélodies.
Il était accompagné, à présent, par la belle voix , claire et forte, d'une jeune chanteuse qui déclamait le vieux Paris.
J'oubliai, pour un instant, le petit déjeuner et j'allai admirer, depuis la fenêtre du salon, ce duo de troubadours.
La jeune fille était jolie, petite et menue, et tenait entre ses mains, un peu théâtralement, sa courte chevelure noire et  bouclée aux moments où l'émotion de sa voix s'envolait et faisait vibrer les ondes sonores qui, à leur tour, me donnaient la chair de poule.
La ressemblance, physique et vocale, avec Piaf était évidente, et cette môme cultivait, sans nul doute, ce bel  héritage du hasard.
Le joueur d'orgue avait l'âge d'être son père mais son chapeau, à large rebords, dissimulait trop son visage pour que l'on puisse s'aventurer à rechercher une similitude de traits validant cette filiation.
Ce n'est que lorsqu'elle entama "La vie en rose" que je m'aperçus que je n'étais pas le seul spectateur, d'autres têtes dépassaient des fenêtres.
Les plus jeunes étaient perchés sur des tabourets ou tenus par la taille, des petits cris de joie s'échappaient de ces bouches juvéniles.
Les adultes attendaient la fin d'une chanson pour applaudir ou crier "Bravo !" .
À la fin du tour de chant, des pièces de monnaie pleuvaient, rebondissaient sur le pavé, roulaient, tintaient dans l'allégresse générale.
Le duo, reconnaissant, remercia cette générosité avec une dernière chanson puis quitta  cette scène musicale.
Je t'entendis me dire, d'une voix adoucie de nuit, "Qu'est-ce qui se passe ?"
Tu étais nue et ce précédent spectacle de rue, aussi ravissant qu'il puisse être, disparaissait complètement devant ce corps attendrissant de beauté, encore frémissant de rêves, que j'avais le privilège de pouvoir enlacer.
Après t'avoir embrassée doucement, j'avais répondu, en souriant
"Rien, chérie, des chanteurs de rue. Je finis de préparer le petit déjeuner, qu'en penses-tu ?"
Tu me pris la main, me conduisis dans la chambre et tu chuchotas, comme un doux secret,  "Après, oui, après..."

10 commentaires :

  1. J'adore l'orgue de Barbarie... Moins les figues, davantage le canard :)
    Vous avez sans aucun doute assisté à une représentation de Gitantroubadour, l'ami de Françoise :)
    Ahhhh les vingt ans ! On est gourmand, surtout pas de croissant :D
    Un dimanche réussi dont tu as le secret ; merci Rom de l'avoir partagé avec nous :)
    Douce soirée, bisous.

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    1. Faut-il comprendre que Gitantroubadour était l'organiste et Françoise la chanteuse ? :-)
      Les figues, celles de mon jardin, celles du midi, sont un délice (beaucoup moins les fruits issus de cactus)
      Le croissant, si, mais après :-)
      Bonne soirée, Julie.
      Bises.

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    2. J'aurais aimé jouer de l'orgue et chanter au fil des cartons qui se déroulent... Ici, ce pourrait bien être Gitantroubadour, le tourneur, mais moi je n'ai rien d'un(e) piaf et je les connais, pourtant. :-)
      Plus sérieusement, bravo pour ce joli récit romantique et si bien écrit, Rom. Bonne soirée et nuit, vu l'heure.

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  2. Merci Françoise.
    Le directeur du cabaret de ses débuts voulait lui donner le surnom de môme Moineau mais ce nom de scène était déjà porté par une autre chanteuse.
    Bonne journée.

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    1. Je ne connaissais pas la môme Moineau, je viens de la découvrir sur cette vidéo :
      https://www.youtube.com/watch?v=QNxbbpEqaKE&t=129s
      Belle journée à toi, Rom.

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    2. Une vie digne d'un roman pour cette richissime ancienne vendeuse de fleurs.
      Son parcours de vie est décrit et illustré ici
      Bonne journée également, Françoise.

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    3. Merci Rom.
      Il est vrai que Lucienne Dhotelle (et non Lucette comme c'est marqué sous la première photo) pouvait être jalouse d'Edith Piaf, qui était peut-être moins pétillante mais beaucoup plus talentueuse (c'est mon avis).
      Bon après-midi ensoleillé.

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    4. Plus pétillante surtout quand sa boisson favorite devint le champagne :-)
      Édith Piaf est beaucoup plus talentueuse, je pense qu'il n'y a même pas débat ! :-)
      La pluie ne va pas tarder, ses émissaires (de gros nuages noirs) sont déjà présents.

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  3. Un dimanche matin qui s'éternise... La rose ne laisse présager rien de bon pour toi, jeune demoiselle... Hi hi hi :)

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  4. Un dimanche matin qui s'éternise...
    Et tu y participes, charmante Julie :-)

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