lundi 20 février 2023

La plume volubile, té !

Sauvez une jolie plume
Échouée sur le bitume
Trempez sa pointe
Dans de l'encre violette
Laissez-la vous raconter sa vie
Son sommeil, au sein d'un douillet nid
Ses premiers frottements, fraternels, de couvée
Ses premiers tremblements émus de becquées
Puis, enfin, le déploiement
Son premier envol vers le ciel, l'infini
Enlacé, embrassé par ses tournoiements
Laissez-la vous raconter
Ses combats
Contre les éléments
Contre le feu et le vent,
Les pièges
Les intrus
Les rivaux
Écoutez-la vous décrire le ballet
La danse
De la séduction
De la reproduction
Et comment elle veille, elle protège, elle enveloppe
Ces vies ovales, fragiles, convoitées
Entendez-la soupirer...
- Et ? C'est tout ?
- C'est tout ? Oh bonne mère ! Quelle ignorance, quelle ingratitude !
C'est bien ma veine ! Il a fallu que je tombe sur un scribe scribouillard, ce n'est pas une déposition que je vous fais, c'est un récit poétique, oui monsieur, po-é-tique !
C'est tout... quelle misère, quelle pauvreté d'imagination, quel manque d'éducation, quel affront à mon peuple ! lui qui a parcouru tous les continents, franchi des milliers de kilomètres chaque année sans avoir recours aux aiguilleurs du ciel, aux boussoles, aux GPS, sans grèves, sans autre mouvement social que celui de nos battements d'ailes réunies, sans kérosène, sans tous vos chichis, ces attentes ridicules avant l'embarquement, ce temps perdu par vos organisations déficientes, vos efforts à contrôler un espace aérien que nous avons conquis bien avant vous, sans vous et sans  en faire des tonnes, tonnes qui vous sont indispensables pour essayer de rivaliser avec nos vols légers et gracieux.
A l'opéra, dans Rigoletto, c'est nous qui entamons ce refrain connu de tous, c'est nous que l'on fait voler au vent.
Nous avons habillé, épousé les corps des plus belles femmes sur les plus belles scènes du monde, à New-York, à Paris, à Marseille.
Au théâtre de l'Alcazar, au Moulin rouge, nous avons fait don de nos couleurs chatoyantes, de notre douceur à des Mistinguett, Zizi Jeanmaire, Joséphine Baker.
Nous avons donné vie aux chapeaux des élégantes, bien fades sans notre présence, pendant ces années folles, et orné les chapeaux tyroliens lors du yodel, la voix de poitrine passait à la voix de tête et nous faisait vivre un ascenseur de frissons.
Nous avons caressé des épaules nues, entouré des cous gracieux.
Croyez-vous que nous en fûmes remerciées, que l'on nous a applaudies ?
Non, pardi !  Que dalle ! On parlait de nous comme des trucs et, pire ! on s'est moqué de nous en nous plaçant entre deux fesses, des vulgaires bouche-trous pour amuser la galerie, quelle décadence !
Dire que nous avons bercé de chaleur, de confort, les sommeils les plus apaisés, les plus réparateurs et les rêves les plus enchanteurs !
Dire que nous avons signé les plus beaux traités, les meilleurs contrats, les plus glorieuses déclarations !
Oui, monsieur ! Par-fai-tement !  Encore maintenant, pour les Hommes de goût, de caractère, ce n'est pas la vulgaire bille qui sort du stylo mais la plume, la noble plume !
Oh, je vous voir venir avec vos sabots crottés ! Ce sont des plumes de métal mais il fallait bien préserver notre espèce, rare, précieuse.
Une plume reste une plume, ne cherchez pas à m'escagasser !
Ignorez-vous nos combats auprès des plus valeureux guerriers d'Amérique, les trophées que l'on symbolisait après chaque victoire ?
Nous étions des drapeaux pour certaines tribus, leurs compagnons de fête, de danse.
Nous étions leur hommage  à la généreuse beauté de la Nature, aux oiseaux du paradis !
Nous demeurons les distinctions qui récompensent l'habileté des archets.
Voilà, bravo, vous avez réussi à me faire pleurer !
- Pardon, je ne voulais pas...
- Mais fada, quand je dis pleurer, je parlais de toutes ces bavures  que vous faites sur le papier depuis quelques minutes, vous ne respectez donc rien ? !
Je ne pleure pas, je suis colère... quoique...vous m'avez tout de même fendu le cœur, plus précisément la pointe.
- Ma pauvre...
- Ce n'était pas la peine de me sortir du ruisseau pour me traîner dans la boue...
− Là, vous exagérez !
- Moi, j'ésagère ?!  Vous ne comprenez pas que j'essaye de vous faire monter le sang d'encre ?
Je n'ésagère pas, je développe.
Je n'embellis pas, je décris avec sincérité, fidélité. Il faut bien que quelqu'un le fasse ! et comme ce n'est pas vous...
Peuchère, j'ai l'impression d'être une marionnette qui doit apprendre à parler au ventriloque !
Mon dieu, mais quel forfait ai-je donc commis pour me retrouver dans les mains d'un couillon pareil, et croyez-moi je n'exagère pas, un invalide de l'imagination, un incapable, un bon-à-rien, un...
- Oh, on se calme ! je me suis montré patient jusqu'à présent, je fais de mon mieux !
- De votre mieux ? Mais votre mieux est bien souffrant, il manque de panache, de grandeur d'âme.
Votre mieux ferait de la Canebière une ruelle, du pastis un sirop d'anis recommandé par la ligue antialcoolique, d'un vol majestueux de goélands un bombardement de chiures, de notre accent chantant une promesse d'enrichissement pour les orthophonistes, d'une envolée poétique, drôle, joyeuse de notre Raimu une tirade triste et monotone d'un acteur débutant, emprunté, sans cœur et sans talent, de notre sublime bouillabaisse une soupe fade, vendue déshydratée en sachet et de la Bonne Mère, qui veille de tout son éclat sur ses enfants, une banale statue laïque,  sans valeur, sans bienveillance, que nous serions les seules à honorer en profitant du repos qu'offre ce perchoir doré .
Avec votre mieux, la tirade de Jean Rostand n'aurait pas existé et le pic, le cap, la péninsule n'auraient jamais émergé, faute de nez et donc  d'inspiration ! Pinocchio n'aurait jamais menti et personne ne se demanderait  "la face du monde aurait-elle changé si le nez de Cléopâtre eût été plus court ?", quel malheur pour toutes les narines de notre patrimoine culturel !
Shéhérazade n'aurait jamais conté, compté jusqu'à mille !
Gulliver n'aurait été ni lilliputien, ni géant dans ses voyages aux confins de l'ennui.
Avec vous, Marseille deviendrait Cassis, Cassis serait Ansouis et pour finir Ansouis ne serait plus qu'un village abandonné, fantôme !
Et donc Marseille disparaîtrait, englouti par votre néant...
On dit que le mieux est l'ennemi du bien mais le vôtre est l'ennemi de tout !
Moi, j'ésagère !? Mais, mon pauvre ami, c'est vous qui exagérez, à l'envers ! vous inagérez !
Ne cherchez pas la définition d'inagérer, ce verbe n'existait pas avant que vous m'en imposiez sa création, il serait dommage de ne pas nommer ce que vous avez si bien défini.
Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde, disait Camus.
Avoir à les nommer suffit, parfois, à l'enlaidir.
Vous ingérez sans savourer, vous méprisez les saveurs, leur délicatesse, vous n'êtes pas un gourmet, vous avalez, vous vous nourrissez sans même laisser une chance au plaisir, assassin de papilles !  traître  !
-....
- Allez, ne faites pas la tête ! Tout n'est pas perdu, vous m'avez, moi, maintenant !
Je ne demande pas grand chose, juste un peu d'encre, de caresses, de respect, de considération !
- Vous êtes tout de même de mauvaise foi !
- Quesse qui dit, l'animal ? Il n'y a ni bonne, ni mauvaise foi quand on raconte une histoire.
Une histoire commence par "Il était une fois, une foi", il faut croire pour aimer et aimer pour croire.
Je vois bien que vous n'êtes pas un mauvais bougre, c'est juste que l'on ne vous a pas appris les bonnes manières, pas celles de la baronne de Rothschild, hein ! celle-là quand on lit ses conseils de savoir-vivre, on a envie de mourir !
Non, les bonnes manières ce sont les bonnes tournures, c'est ce joli paquet cadeau qui précède le plaisir de la découverte, c'est une vision personnelle du monde, le monde n'est pas ce que vous voyez, il est ce que vous ressentez, ce que vous en faites.
A quoi bon pour le lecteur de parcourir un monde qu'il connaît déjà ? Il doit découvrir un monde qu'il croyait connaître.
Laissez la précision, la concision, la froideur aux procès-verbaux, aux comptes-rendus, aux lois, aux traités d'anatomie, aux documents scientifiques, c'est leur place.
Et prenez, modelez, arrondissez  tout le reste !
Faites d'un mot une phrase, d'un projet une réussite !

Allez, zou, au travail !
Notez bien surtout, tout ! et ne laissez pas ce tout devenir peu, s'étioler, maintenez le en vie.
Il faut le magnifier, le raffermir, ne pas laisser de répit à l'écriture !
Je vais vous raconter mon enfance à Marseille, la plus belle ville du monde, le véritable berceau de la civilisation, le phare qui éclaire le monde entier, comme le soleil.
Ne m'interrompez pas, ne me ralentissez pas, me couper la parole c'est me couper les ailes.
Ma pensée, pour être complète, imposante, fulgurante  a besoin d'élan, de vitesse, de volume.
Ce n'est pas avec un filet d'eau que jaillissent les arabesques aquatiques à Versailles !
Notez, je vous prie, et enjolivez !
Quand on enjolive,  c'est notre bel accent qui frisonne sur le papier.

6 commentaires :

  1. Quel magnifique plaidoyer use cette plume pour défendre sa cause et celle de ses congénères, et en plus avé l'accent du midi ! :-)
    Bravo pour cette prose riche et animée, Rom ! Quelle plume ! :-)
    Bonne fin de journée.

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    1. Merci pour la plume, Françoise, merci pour elle.
      Je suis encore trop fraîchement rudoyé par cette plume pour ne pas éprouver l'envie de lui voler dans les ..... :-)
      Bonne fin de journée à toi également.

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  2. Adorable... Tu nous offres ici un joyau poétique de haut niveau littéraire, merci Rom 😊
    Bonne nuit, bises.

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    1. De haut vol, me demande de préciser la plume, sujette à l'ivresse des hauteurs, des auteurs.
      J'écris sous sa tyrannique torture, elle me chatouille les narines si je rechigne...
      Bonne journée, Julie, et merci !
      Bises

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  3. Nous nous sommes croisés chez Françoise à propos de Wikipédia (sourire), et cela m'amène chez toi.
    Quelle verve que cette Plume !
    Je me suis demandé si elle ne venait pas du tableau de Jacques Prévert « Pour faire le portrait d'un oiseau ». Elle ne s'est donc pas contentée de signer !
    Bravo ! J'ai beaucoup aimé…

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    1. Bonsoir Alain,
      Sourire, tu fais allusion à ces 2 gamins turbulents, gamins car "Pour les âmes bien nées, la valeur efface le nombre des années" -Oui, je me/nous lance des fleurs- alors que la maîtresse d'école était absente et comme les absents ont toujours tort, cela signifie que nous avions raison (Bénis soient les syllogismes) :-)
      Je dirais que "La plume" se réclame de Prévert et "volubile, té" de Pagnol :-)
      Je n'avais pas songé au tableau de Prévert, merci pour ce rapprochement et surtout merci pour ton commentaire

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