mardi 14 février 2023

Un 14 février (avec une précision de 364 jours)

Prévert (Doisneau)
Paris, un 14 février (avec une précision de 364 jours)


Prévert, le regard dans le vide
Le chien observe le photographe.
Le photographe, lui, regarde Prévert, le chien, les chaises vides,  le guéridon, un homme qui regarde où il va, un autre qui regarde où il aimerait aller, les arbres, les réverbères, le boulevard, les immeubles, le sol, le ciel, l'ombre et lumière.
C'est qu'il est exigeant le photographe !
Il veut tout, même le vide.
Il est pointilleux, vorace, insatisfait parce qu'il n'aura jamais tout.
Le tout sort du cadre, alors il se contente d'un peu de tout.
Vous prendrez bien une gorgée de vin, une bouffée de cigarette ?
Il peut bien prendre ce qu'il veut le photographe, tout le monde s'en fout.
Les arbres, les passants, les restants, les laissés-pour-compte ont en vu d'autres, ils ne comptent même pas, cela ne compte pas.
D'ailleurs certains ne se sont même pas donnés la peine d'apprendre à compter.
Allez faire la leçon à un platane, il est dur de la feuille et puis il n'a pas de leçon à recevoir des Hommes, eux qui rechignent à accomplir leurs devoirs. Il n'a pas de comptes à rendre !
Mais qui a dit "Quand on aime, on ne compte pas"  ?
Harpagon ? j'ai un doute...
Don Juan ? j'ai encore un doute, je redoute les doutes... le pluriel m'effraie.
Le pluriel, c'est le comptage qui s'emballe et devient imprécis.
Remarquez, je n'aime pas plus les décomptes que les comptes.
Les comptes à rebours, ceux des fusées ou des missiles qui s'achèvent par un "feu", pas plus que ceux du 31 décembre qui fêtent leur disparition par des feux d'artifice , un artifice cache toujours quelque chose.
Et Prévert, il compte rester longtemps ainsi à garder la pose ?
Le ballon de rouge en a assez d'être plein, il aimerait bien visiter le palais du poète, quand il sera un peu moins enfumé,  nicotiné.
Le ballon n'est nullement tabacophobe, il existe une solidarité, une coopération indiscutables entre excitants mais la délicatesse, le fruité ne s’accommodent guère de l’âcreté , de l'amertume goudronnée.
On ne dirait pas comme ça mais le ballon est un sanguin ! quand il n'aime pas, il n’hésite pas à régler son compte à l'importun.
Le chien aussi s'impatiente, il aimerait bien s'approcher de quelques arbres qui lui font de l’œil depuis tout à l'heure; l’œil des arbres se trouve près du sol, c'est là qu'il faut viser si on veut le rincer.
Les passants aimeraient passer, l'immobilité pour un passant se doit d'être éphémère, les chiens ont une très mauvaise vue ou un humour particulier, une chaussure ou un pan de pantalon sont des cibles potentielles.
Le photographe se fout pas mal de tous ceux qui s'en foutent, ce qui compte c'est l'après, lorsqu'un moment ordinaire, banal, de l'avant, devient une réalité décantée, sublimée, une réalité masquée par le cours du temps et que l'art photographique parvient non pas à restituer mais à créer.
Et moi j'adore cela, mettre dans le même sac ceux qui s'en fichent, ceux qui ne s'en fichent pas, ceux qui se savent observés, ceux qui l'ignorent, les conscients et les inconscients, le vivant comme l'inanimé et parvenir, par magie, à produire une vision plus authentique, plus focalisée sur une ambiance, une copie fidèle et simultanément impressionniste du réel...
Chapeau l'artiste, chapeau Doisneau.

Ajout

Tirage personnel, dédicacé par Prévert puis par Doisneau  qui ajouta
« Jacques Prévert : effondré par la Vacherie du Monde. »


9 commentaires :

  1. Et chapeau à toi, Rom, pour ce texte que ni Prévert ni Raymond Devos n'auraient désavoué...
    J'ai relu certains passages pour être bien sûre de n'avoir pas loupé un calembour, un jeu de mots, un truc, une astuce de russe blanc...
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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    1. Merci Célestine !
      J'espère que Robert aurait eu la même indulgence que Jacques ou Raymond.

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  2. Tout comme Célestine, en te lisant, j'ai pensé à Prévert, et à Raymond Devos également. Bravo pour ce texte, Rom, tu joues et tu alignes les mots avec brio ! :-)
    Bonne fin de journée.

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    1. Même réponse qu'à Célestine, donc :-)
      Merci Françoise, belle journée et bonne fête à tes ami(e)s prénommé(e)s "Claude" :-)

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    2. Bonjour Rom
      J'ai une amie (virtuelle) qui s'appelle Claude, elle est même alsacienne ! :-)
      Merci de m'en avoir parlé, je vais lui souhaiter sa fête de ce pas. :-)
      Belle journée ensoleillée !

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  3. "Avec une précision de 364 jours", tu ne prends pas beaucoup de risque :D
    Et encore, tu l'as échappé belle l'année prochaine... bissextile :)

    Un texte intelligent truffé de jeux de mots. Mes préférés :
    "Le ballon de rouge en a assez d'être PLEIN, il aimerait bien visiter le PALAIS du poète",
    "L’œil des arbres se trouve près du sol, c'est là qu'il faut viser si on veut le rincer."

    J'adore, merci Rom pour ce délicieux moment partagé.
    Bonne soirée. Bises

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    1. Même pas peur d'une année bissextile !
      le 14 février est le 45ème jour de l'année, j'aurais pu me contenter d'écrire "avec une précision de 320 jours" mais entendre tous ces jours pleurer "Alors, on ne compte pas, nous ?!" me fendait le cœur :-) et un cœur fendu le jour de la St Valentin, cela ne se fait pas...
      Merci Julie pour tes éloges, belle journée !
      Bise du 15.

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  4. Superbe texte.
    Et j'aime bien que tu te préoccupes des photographes. ;)

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    1. Il m'est aisé de me préoccuper des photographes, ça l'est moins pour ceux dont la tête est mise à prix, lorsque les chasseurs de têtes font partie de la tribu des "paparazzi" :-)

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