mercredi 19 avril 2023

La maison bleue ,verte ,bleue

 La contre-culture Hippie (ou Flower-Power)

En mai 1967, Scott McKenzie chantait San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair)

If you're going to San Francisco
Si vous allez à San Francisco
Be sure to wear some flowers in your hair
Assurez-vous d'avoir quelques fleurs dans vos cheveux
If you're going to San Francisco
Si vous allez à San Francisco
Summertime will be a love-in there.
L'été y sera celui de l'amour.

Les paroles de la version chantée par Johnny Halliday, la même année, devinrent
Si vous allez à San Francisco
Vous y verrez des gens que j'aime bien
Tous les hippies de San Francisco
Vous donneront tout ce qu'ils ont pour rien

Il existe une version chinoise, parue en 1968, qui démontre que la Chine possédait des armes non conventionnelles pour contrer l'impérialisme américain et sa dangereuse et débridée jeunesse. L'interprétation, aussi bien instrumentale que vocale, est un véritable massacre.
Le lien, pour le fun (aucune plainte pour écoute forcée ne sera acceptée...)



La chanson  originale, écrite par John Phillips, membre de The Mamas & the Papas, était destinée initialement à  promouvoir le Festival international de musique pop de Monterey.
Elle connut un succès foudroyant, et pas seulement aux USA.
Elle devint l'icône musicale du "Summer of Love" et du mouvement hippie, dont l'épicentre se trouvait dans le quartier de Haight-Ashbury, à San Francisco.

Les Beatles , le 25 juin 1967,  avec leur chanson All You Need Is Love,  qui mettait l'accent sur les idéaux d'amour, de paix et d'unité véhiculés par la contre-culture, contribuèrent également à enrichir la mémoire musicale de cet "Été de l'Amour".
Entre 150 et 200 000 jeunes , originaires du monde entier, ont convergé vers le quartier d'Haight-Ashbury, à San Francisco, à Berkeley, et dans d'autres villes de la région de San Francisco, pour participer à une version populaire de l'expérience hippie.
Dans le Golden Gate Park, la nourriture était gratuite, ainsi que les drogues et l'amour libre. Un hôpital gratuit (toujours en fonction) a été installé pour les besoins médicaux, et un magasin gratuit offrait les nécessités de base à ceux qui en avaient besoin.

Le Summer of Love a attiré diverses catégories sociales : des adolescents et des étudiants attirés par leurs pairs et séduits à l'idée de rejoindre une expérience utopique, des classes moyennes en vacances qui venaient en touristes, et même des militaires venant des casernes alentour pour y faire la fête
 L'afflux massif de nouveaux arrivants commença à poser des problèmes. Le quartier ne pouvait loger tant de monde et les lieux se détérioraient rapidement. Le quartier souffrait de surpopulation, de problèmes de logement, de nourriture, de drogues et de hausse de la criminalité. Nombreux sont ceux qui ont simplement jeté l'éponge et sont retournés à leurs études. De plus, les habitants ne semblaient pas très enthousiastes à l'idée de vivre en permanence avec des jeunes et dans le bruit, ils décidèrent donc de quitter ce quartier hippie devenu le symbole d'une jeunesse qui se voulait libre.
L'essor des communautés hippies, leur consommation de drogues, et l'attrait qu'elles exercent sur les mineurs en fugue finit par inquiéter les autorités californiennes.
La Californie ne tarda pas à  interdire l'usage du LSD  et fut rapidement suivie par le reste du pays. L'image populaire du LSD change et devient celle d'un produit dangereux

Mais quand les dernières recrues, les Flower Children (Enfants-fleurs, ou Enfants aux fleurs), retournèrent chez eux, ils y apportèrent de nouvelles idées, de nouveaux idéaux, de nouveaux modes de vie, une nouvelle mode dans la plupart des grandes villes des États-Unis, du Canada, de Grande-Bretagne, d'Europe occidentale, d'Australie, de Nouvelle-Zélande et du Japon.
Les années suivantes virent l'évolution du mode de vie hippie et de ses idées contestataires déclencher des mouvements de révolte, comme celui des "Provos" à Amsterdam et des évènements de mai 1968, à Paris.
En 1969, le festival de Woodstock  et celui de Wight (dont Michel Delpech s'inspira pour sa jolie chanson "Wight is Wight") furent les derniers rassemblements marquants de la communauté hippie.

Après avoir adopté un certain style de vie hippie en 1967, Charles Manson et sa « famille » se livrent le 9 août 1969 à un massacre dans une villa de Los Angeles, dont l'assassinat de  l'actrice Sharon Tate.
Cela, et d'autres assassinats similaires porte un coup fatal à l'image. « Peace and Love » du mouvement.
L'Amérique est choquée et une bonne partie des jeunes hippies eux-mêmes commencent à prendre leurs distances, sans pour autant que le mouvement disparaisse tout à fait.
Le passage aux « drogues dures » et la mort de Jimi Hendrix, de Janis Joplin, puis de Jim Morrison, à la suite d'abus d'alcool, de médicaments ou par overdose, contribuent grandement à l'impression de chute. Neil Young écrit The Needle and the Damage Done (L'Aiguille et les dommages causés) pour évoquer, tardivement, le problème.
Avec la fin de la guerre du Viêt Nam en 1975, les médias perdent leur intérêt pour les hippies,  désignés en France par le terme de « baba cool »

La Maison bleue, adossée à la colline

En juillet 1971, quand Catherine Le Forestier remporte le Grand Prix du festival de Spa, son frère Maxime l’accompagne à la guitare.
Avec les 10000 francs de récompense, ils partent pour San Francisco: Luc Alexandre leur a dit que cette ville était faite pour eux. Dans les coulisses du festival, les Le Forestier s’étaient liés d’amitié avec ce comédien belge, «jeune homo flamboyant, chevelu et barbu», racontera le chanteur dans son autobiographie.
A San Francisco, Maxime Le Forestier espère aussi retrouver Joan Baez, rencontrée quelques mois plus tôt. Venu la chercher à Orly, il a découvert la chanteuse en pleurs: sa guitare, une Martin de 1880, avait été abîmée pendant le vol.
Maxime Le Forestier lui présente un luthier, qui répare l’instrument et refuse de se faire payer. En remerciement, Joan Baez commande sans rien dire une guitare pour Le Forestier.
Le reste de l’argent avancé par la chanteuse lui est remis en même temps que l’instrument. Il espère le lui rendre, mais ne parviendra pas à la joindre à San Francisco.

Maxime Le Forestier et sa sœur Catherine séjourneront un mois ou deux (selon les sources) dans une communauté qui habite une maison bleue sur les hauteurs de la ville , qui demeure un eldorado pour  les hippies du monde entier.

 

La communauté, baptisée par elle-même "Hunga Dunga"
Nom farfelu et à la sonorité joyeuse, emprunté à un film des Marx Brothers
"Animals Crackers"

 

Maxime Le Forestier ne parle pas anglais, ne comprend pas tout ce qui se passe.
Affalé dans son fauteuil, il parait absent, prend des notes, n’adhère pas totalement au mouvement hippie, dont le «côté sectaire» lui est pénible.
Mais il s’amuse de rencontres étranges, comme celle du poète Allen Ginsberg jouant du violoncelle déguisé en femme.
De retour en France, Maxime Le Forestier reçoit des lettres et des dessins de la communauté. Limité par son mauvais anglais, il remercie ses hôtes à sa manière: il écrit une chanson, la met sur bande et la leur envoie. Elle commence par ces mots: «C’est une maison bleue, adossée à la colline…» Il n’enregistrera la chanson "San Francisco" en studio que l’année suivante.

«Lizzard et Luc… Psylvia»
Les futurs personnages de la chanson sont là: Tom à la guitare, Phil à la kéna, Lizzard (surnommé ainsi, Lézard, en raison d’une maladie de peau), Luc, bien sûr, et Psylvia, enfin presque, en réalité, la jeune femme au nom étrange est en voyage cet été-là.
En riant, elle expliquera que Maxime Le Forestier l’a placée dans son refrain juste pour la sonorité, parce qu’elle avait ajouté ce P devant son prénom.
Le chanteur, lui, estime que, même absente, elle régnait sur ce petit monde où  il entendait souvent son prénom.

Ce n'est qu'en 2011 , 40 ans plus tard, que Maxime Le Forestier rencontrera
Psylvia Gurk-Tessler, qui ,à cette occasion, se confia .
« Je vivais ici avec des gens que j'aimais qui étaient ma famille. Quand Maxime nous a envoyé le 45 tours, on le mettait en boucle. J'étais très impressionnée que mon nom soit dans la chanson et je trouvais ça formidable... »
Psylvia est toujours résolument hippie, à la vie à la mort.
Après son passage très remarqué dans la maison bleue, elle a migré de communauté en communauté jusqu'au jour où, sur le tard, elle s'est mariée. Elle rit d'avoir été la première femme plombier des États-Unis.
Psylvia était accompagnée de sa fille, née dans la maison bleue en 1971 (elle avait donc 40 ans en 2011) . Elle reste le seul bébé de la communauté Hunga Dunga.
A sa naissance, les 17 locataires de la maison se sont réunis en assemblée extraordinaire pour décider du prénom de l'enfant, Lily.
 

L'après Maison bleue 

Catherine Le Forestier est restée marquée par ce séjour.
«Ma sœur était décidément plus hippie que moi, si je l’ai jamais été.»
Son prix à Spa lui offrait la possibilité de revenir au festival l’année suivante.
Partie en voyage, elle ne donne pas de nouvelles, alors que le concert approche.
Le jour dit, Maxime Le Forestier l’attend en coulisses, prêt à l’accompagner sur scène.
Mais elle ne vient pas… Il propose de la remplacer et donne son premier concert en solo.
Catherine est partie au Maroc, pour un séjour initialement prévu durer 7 jours.
Elle y reste 7 ans, elle prend le nom d'Aziza et refuse qu'on l'appelle Le Forestier.
La chanteuse de la bien connue "
Petite Fugue" (avec Maxime en deuxième voix) finira par revenir pour retrouver le chemin du succès.
Malgré un très bon accueil du public, Catherine a choisi de mettre sa carrière au second plan.
En 2009, on la redécouvre dans la mise en chansons de textes d'Aimé Césaire.
Catherine Le Forestier se retire du monde du spectacle en 2013.

En octobre 1972, Maxime Le Forestier, 23 ans, publie son premier album.
Sans titre (on le surnommera «le disque à la rose»), il contient San Francisco, Mon frère, Éducation sentimentale, La rouille, Comme un arbre, Parachutiste, Fontenay-aux-Roses, Ça sert à quoi… ,un bouquet d’incontournables.
Favorisé par ses premières parties de Brassens à Bobino, le succès quasi immédiat de ce 33 tours occulte le flop des deux 45 tours sortis quelques mois auparavant. «Nous en avons vendu à peu près 800 exemplaires», estime Maxime Le Forestier pour Mon frère et Éducation sentimentale. Même indifférence pour San Francisco et Ça sert à quoi.
Pour que ces titres se répandent, il faudra attendre l’album. Qui sera porté par le bouche-à-oreille et non par les radios: à l’époque, «on se gardait bien de diffuser les chansons contestataires d’un chanteur chevelu et barbu», relate-t-il dans le livre "Né quelque part" .
 

Que sont devenus Tom, Phil, Lizzard, Psylvia, Luc, ... ?

L'abus de drogues et l'arrivée du Sida décimèrent une partie de cette communauté.
Chuck est mort du sida, en 1986, tout comme son frère et Luc Alexandre qui, atteint par le virus en 1983, ironisait en informant Maxime Le Forestier de cette terrible nouvelle "
Le sida, il faut l’avoir maintenant parce que, dans deux ans, tout le monde l’aura."
Luc survécut dix ans à la maladie, Maxime a écrit "
Il disait qu’il fallait tout essayer, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il en est mort."
Tom (à la guitare) décéda suite à une overdose, la maladie dont souffrait Lizzard finit par le tuer.
Phil (à la kena) Polizatto est  écrivain, journaliste et vit à Seattle.
Il a écrit un livre, publié en 2018 en France aux éditions Les Arènes sous le titre  "C'est une maison bleue-Confessions d'un éternel hippie" pour rétablir une vérité qu'il estime déformée par les médias américains.
«Aux États-Unis, les émissions à la télé font des hippies une grosse blague, un truc de has been sales et glandeurs, alors j'ai voulu rétablir les faits»
La charmante Psylvia est une grand-mère toujours aussi "baba cool"  qui, sur une des 2 vidéos de sa chaine Youtube, explique le fonctionnement d'un spiraliseur.
Je suis presque certain qu'elle est vegan ou du moins végétarienne.

Et la maison bleue , alors?!


Pendant des décennies, quand on lui demandait où se trouve la maison bleue de sa chanson "San Francisco", Maxime Le Forestier répondait: «Elle est adossée à la colline…»
Pas par mauvaise volonté: il avait oublié. Les touristes la cherchaient du côté de Haight-Ashbury, où est né le mouvement hippie.
Des guides la situaient à Lombard Street, la célèbre rue en lacets. Il a fallu la persévérance d’un jeune journaliste français pour la retrouver, en 2010, à Castro. Sauf que la maison était verte…
Il n'est déjà pas facile de retrouver une maison bleue, adossée à la colline mais pas du tout isolée, dans cette grande ville mais si elle a été repeinte en vert, alors là...

Été 2010, Alexis Venifleis, jeune Français en stage au San Francisco Chronicle, se met en tête de la localiser. Ses collègues ne la connaissent pas. Il contacte Sophie Delassein.
La journaliste, qui vient de publier un article sur cette chanson dans Le Nouvel Observateur, s’adresse directement à Maxime Le Forestier. Il répète qu’il ne se souvient pas, mais accepte de fouiller dans ses anciens carnets et retrouve l’adresse: 3841, 18th Street.
Alexis Venifleis se rend sur place et découvre… une maison vert pâle.
Il rencontre les nouvelles propriétaires, un couple de jeunes femmes, avocates, qui vivent là avec leurs trois enfants, sept chiens et deux chats. Elles avaient vaguement entendu parler de la chanson, mais pensaient que c’était un argument du vendeur pour faire monter le prix.

Quand elle reçoit la photo de la maison verte, Sophie Delassein la montre à Maxime Le Forestier, qui rigole, essaie de voir si par hasard elle ne tirerait pas sur le bleu… L’idée naît alors, avec le label Polydor, de lui rendre sa couleur de 1971. Les propriétaires acceptent, le
fabricant de peinture Ressource – qui inclut désormais à son catalogue la couleur « maison bleue » sponsorise l’opération.
Maxime raconte « Nous avons vu éclore sur Internet un mouvement de gens qui souhaitaient que la maison soit repeinte en bleu. J’ai d’abord pensé qu’ils étaient dingues puis ils m'ont convaincu »
Le 20 juin 2011, le chanteur et quelques amis font donc le déplacement à San Francisco pour venir repeindre en bleu la fameuse maison.
 Une « cérémonie »,  organisée par le consulat français de San Francisco, prend des allures d'événement auquel France 3 participe avec un film, écrit par Brigitte Huault-Delannoy et Sophie Delassein.
Interrogé sur son état d'esprit à l'époque, Maxime dira : « Ça serait malhonnête de ma part de dire que j'ai été hippie. Non, j'étais chanteur, j'étais artiste, je voulais écrire des chansons et je voulais que les gens les connaissent, je voulais que les gens les entendent au moins. Donc, je n'avais pas ce côté désintéressé qu'on colle sur le monde hippie, je n'étais pas tellement contemplatif, j'étais plutôt actif... »
Joel Silvin, journaliste musical au San Francisco Chronicle, propose sa vision de l'époque
  « Je peux vous dire que la période durant laquelle Maxime est venu visiter San Francisco était magique, enchantée. C'était dans l'air, on le ressentait quand on marchait dans la rue... Il est venu vivre ici, boire ici, et ce qu'il a ressenti se retrouve à jamais dans la chanson. »

 2011,  de gauche à droite
Larry Prington (ex pensionnaire de la maison bleue), Psylvia, Maxime, ?, Phil




Une plaque est apposée sur la façade, l'année est erronée
1970 au lieu de 1971

La maison bleue a été vendue en 2020.
De style victorien, située sur la 18e, à côté du parc Mission Dolores, elle a été construite en 1886. D'une superficie de 237m2, elle est composée de 4 chambres et 2 salles de bain.
Elle avait été vendue en septembre 2007 au prix de 2 millions de dollars et était proposée cette fois-ci à 3,4 millions de dollars, soit un peu plus de 3 millions d'euros.
Une jolie plus-value pour les anciennes propriétaires.

Il faut dire que le quartier Castro a bien changé depuis 1971.
Au cœur du quartier gay, à la fois tranquille et branché, chic et décontracté, bobo, voici la maison bleue, au N°3841.
D’un luxe banal pour ce quartier résidentiel où un lounge propose le simple thé Earl grey à dix dollars. C’est une maison comme les autres, victorienne, effectivement adossée (mais pas isolée) à une colline. Et  de nouveau bleue, clairement, définitivement (on l'espère !)
Gageons que les nouveaux propriétaires de cette maison, désormais mythique, ne jetteront pas la clé.
La société de consommation, après quelques premières frayeurs, a su s'adapter très vite aux nouvelles "exigences, demandes, désirs" des mouvements de la Beat Génération, de la contre-culture hippie et de toutes les "évolutions" sociétales qui ont suivi.
L'argent reste le maître du monde, la révolution de l'amour ne fut qu'une libération sexuelle (pas partout et pas complètement), une libération de mœurs, une prise de conscience écologique qui sont loin d'affoler les marchés financiers.
La bonne recette, le juste équilibre, les priorités, les orientations que doivent prendre les luttes et les moyens pour y parvenir restent,  aujourd'hui pas moins
qu'hier, à être trouvés, explorés, clairement définis.

Petit montage vidéo

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