mardi 7 février 2023

Le temps qui reste

 

 

 Le temps qui reste (2002)
Sublime chanson, peu connue, de Serge Reggiani, deux ans avant son décès.
Avec le temps, sa voix était un peu moins ouverte mais quelle force, quelle émotion !
Le texte de Jean-Loup Dabadie et la musique d'Alain Goraguer ne sont pas en reste :-)

 

Le temps ne reste jamais, il ne nous attend pas, il nous entraîne. *
Il existe avec ou sans nous, avant nous, après nous.
Celui de notre vie n'est qu'une ombre, un segment infime et projeté du temps infini.
Personne ne peut prédire la durée de sa vie, fort heureusement.
Certains peuvent volontairement l'écourter, en raison d' extrêmes malheurs, douleurs, souffrances, égarements ou  solitudes, ceux pour qui "Carpe Diem" ou "Ça ira mieux demain" sont des supplices.
N'est pas toujours épicurien qui veut.
"Avec le temps", ce chef d’œuvre chanté par Léo Ferré  a résonné "juste" dans certains moments de ma vie et si faux à d'autres, les plus nombreux, si faux maintenant.
Si la vieillesse est un naufrage (Charles de Gaulle), je serai un naufragé volontaire.
La maladie, le handicap, le dénuement peuvent frapper à tout âge, même à la naissance.
Parfois, c'est l'entourage qui est le plus affecté, par empathie, par identification, par effet domino.
Mais qui, mieux que la personne concernée, peut évaluer sa vie ?
Je ne veux ni juger, ni offenser, ni prétendre détenir une vérité ou conseiller un comportement, un état d'esprit, aucun prosélytisme de pensée.
Je suis, vous êtes, ils sont.
Toute personne possède sa propre définition du verbe "être" et de sa conjugaison aux différents temps.
J'essaye de vivre la vie en profitant au mieux de ce qui la rend digne d’être vécue, avec discernement.
A chacun de trouver ou choisir sa voie.
Notre liberté n'est que partielle mais la vie est si riche en propositions.
J'ai appris à me méfier des faux amis, des faux plaisirs, de l’excès ( l'excès est le frère du manque)
Je savoure, vouloir gagner du temps c'est le gâcher, le prendre c'est augmenter sa durée, sa durée consciente.
Je recherche la frugalité, la simplicité, l'entretien et le repos de l'esprit, de l'âme, du corps.
Et j'aime.
Cette voie n'est ni meilleure, ni pire qu'une autre mais c'est la mienne.
Chacun sa route.
Les plus chanceux et les plus résilients seront ceux qui  partiront un jour en ayant toujours cette envie de connaître  le lendemain.

* Notre langage est impuissant à définir le temps.
Définition du Larousse " Notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements"
Mais comment parler de succession d'évènements sans faire appel au temps ?
On définit le temps en se référant à lui-même, cela s'appelle une autoréférence.
Le temps est un concept mystérieux.
Certaines vidéos, passionnantes, du scientifique et philosophe Étienne Klein, détaillent les embûches insurmontables qui bloquent toute approche linguistique du temps, le concept nous échappe autant que le temps lui-même :-)
Etienne Klein précise que l'idée  du temps n'est pas universelle.
Les membres de la tribu amazonienne des Amondawa ne semblent pas avoir de notion abstraite de temps et d'espace, selon les chercheurs brésiliens et britanniques qui ont étudié leur langue.

lundi 6 février 2023

Le Grand Chambardement

Paris, le 28 février 202?

Un vacarme inhabituel, montant de la rue, devança d'une bonne heure la sonnerie du  réveil.
Une jolie et étrange lumière bleutée, diffractée par les ouvertures étroites des volets , révélait des grains de poussière en suspension,  les premiers évadés de la nuit.
L'ambiance de la chambre paraissait irréelle, je décidai de l'aérer en ouvrant la double porte-fenêtre vitrée donnant sur le balcon.

Le ciel s'était drapé d'ocre, sa couleur rappelait celle que lui octroient parfois les nuages de sable en provenance du Sahara.
Le soleil, bien que voilé par une brume sèche, affichait un éclat azuré surprenant.
Le ciel et le soleil paraissaient avoir troqué la couleur de l'un pour celle de l'autre.
"Merde alors..."
Dans la rue, les gens étaient désemparés, professaient des jurons à voix haute, s'invectivaient ou étaient atteints de fous-rires nerveux.
"Merde, on a volé ma voiture..." ai-je pesté en apercevant une coccinelle vert camouflage à l'emplacement où j'avais garé mon véhicule, une coccinelle blanche.
Pourtant...cette petite bosse sur l'aile arrière et ce petit sapin autrefois parfumé, suspendu au crochet du rétroviseur intérieur, que ma mère avait accroché, un jour, sans demander mon avis et que j'avais conservé par paresse...
Même si le conifère n'était plus vert mais mauve, la ficelle de ces coïncidences était un peu grosse.
Quelques bips plus tard, le salut des phares m'assura que la coccinelle, à la blancheur virginale hier et déguisée en véhicule militaire aujourd'hui, était bien la mienne.
J'ai alors compris l'origine de ce remue-ménage de piétons cherchant à devenir automobilistes, leur incrédulité devant ces facéties colorées et déstabilisantes.
En actionnant la télécommande de ma voiture, j'ai constaté que mes mains avaient une jolie couleur café,
"Merde alors...",  trois injures scatologiques en si peu de temps, je n'aimais pas ça...
Le miroir de ma salle de bains refléta le visage d'un sympathique métis.
"Merde alors... et merde, j'ai encore dit merde !"
Mes traits n'avaient pas changé mais la couleur de ma peau, de mes yeux, de mes cheveux avait foncé.
Une fois surmontée, tant bien que mal, l'étape de la surprise, de la peur, je me suis consolé en constatant que le résultat était plutôt plaisant, idée chassée immédiatement de mon esprit par la voix de la raison "Ce qui se passe est grave, tout de même !"
J'allumai ma télé.
Avant même que mon doigt n'ait pu exercer une pression sur une touche, l'écran s'éclaira.
"Ça alors ! mon doigt possède la technologie du sans contact maintenant !", j'avais évité le mot de Cambronne, je progressais, je reprenais le contrôle (de moi-même en tout cas, il faudra vérifier pour les objets du quotidien).
Anne T, la présentatrice d'une chaîne d'informations en continu, une jolie blonde, au visage piqué de tâches de rousseur la veille, ressemblait à présent à une jeune et belle pékinoise.
Sa voix, ses expressions, inchangées, ne laissaient aucun doute sur son identité.
Les images du nouveau monde défilaient, étaient commentées.
- Stupeur aujourd'hui partout dans le monde.
D'étranges phénomènes, encore inexpliqués, s'affichent aux yeux de tous.
Les couleurs du ciel, du soleil, de la mer, des prairies, des animaux, des humains, tout a profondément changé mais la Nature, les êtres vivants ne sont pas les seuls impactés.
Les objets inanimés sont également concernés.
Les modifications ne se cantonnent pas aux couleurs, elles affectent aussi des formes, des textures.
Même certaines lois physiques, comme celle de la gravité, semblent ne plus s'appliquer dans tous les cas.
Le drapeau italien flottait à l’Élysée, le chinois à la Maison Blanche.
L'étendard du pays du Soleil-Levant avait migré vers Kiev.
Des vaches, au pelage fauve tacheté, broutaient une herbe violette.
Un fermier exposait le lait qu'il venait de traire, d'une couleur cerise, translucide, on aurait pu penser que du Beaujolais nouveau s'était échappé du pis des bovins.
Des manifestants portaient des banderoles "Repentez-vous, la fin des temps est proche"
Les chars ukrainiens, russes, américains, du monde entier, étaient roses.
Des marguerites peintes les décoraient, leurs chenilles avaient disparu et ils ne possédaient plus que deux roues, immenses, en bois et cerclées de fer, des chars vélocipèdes !
A Stockholm, des enfants lançaient des boules de neige verte.
Un expert âgé était présent sur le plateau.
Je ne le connaissais pas et  je m'amusais à imaginer la physionomie qui était la sienne 24h auparavant.
Il débitait des banalités avec une cadence d'escargot asthmatique.
Cette lenteur me donna l'occasion de lire la liste interminable de ses diplômes, études et fonctions, qui défilait très vite sur un bandeau, en bas de l'écran, à une vitesse inversement proportionnelle à celle de l'orateur.
L'introduction de son discours était si plate, si vide...en d'autres temps, j'aurais probablement regagné mon lit.
L'escargot décida, enfin, de sortir de sa coquille pour nous livrer une théorie, énoncée avec tant d'assurance qu'elle quittait ce statut précaire d'hypothèse pour gagner celui de "loi de l'expert".
- Nous avons déjà, par le passé, assisté à des phénomènes d'hallucination collective, de moindre ampleur certes, mais il ne fait aucun doute que...
L'expert, que personne n'interrompait, était emporté par une frénésie enthousiaste, inexplicable , auto alimentée, et parlait de plus en plus vite, comme pour masquer ses inepties aux auditeurs, un véritable discours loufoque de meeting.
Ces envolées pathologiques sont identifiées, il s'agit du mal des hauteurs, mieux connu sous l’appellation "ivresse de la non-profondeur".
Cependant, Il avait raison, j'hallucinais  !  et cette hallucination auditive s'amplifiait au fur et à mesure que l'équilibre précaire des arguments empilés l'un après l'autre, par le mollusque, faisait de cet édifice de dialectiques bancales le frère jumeau de la tour de Pise.
Insupportable ! je zappai... (et sans aucun contact, je vous prie)
Une page de pub ! Rien ne les arrête !
Les vidéos enregistrées n'avaient pris aucune ride de couleur, le jeu de avant-après était nul et non avenu, curieuse "hallucination".
Retour sur la chaîne d'Anne T, elle avait placé au coin l'expert qui était revenu de  sa narcose et boudait en trifouillant sa cravate.
Elle s'adressait au ministre de la Santé et de la Prévention, François B.
Ses cheveux courts étaient désormais crépus, moustache et barbe avaient disparu, leur pilosité semblait avoir migré vers une chevelure qui n'était plus dégarnie, sa peau avait une
jolie teinte, halée.
François B. était notre nouvel Obama.
La ressemblance n'était que physique, il suffisait de l'écouter pour mesurer le gouffre charismatique qui séparait les deux hommes.

- Très tôt ce matin, une réunion de la cellule interministérielle de crise a eu lieu.
Les  premiers échanges  avec nos différents partenaires internationaux nous ont permis de tracer les contours apparents de ce phénomène. La situation, bien qu'inédite, ne doit en aucun cas alarmer outre mesure nos concitoyens.
Je tiens à les rassurer, des mesures seront annoncées dans le courant de la matinée par le Premier ministre et...

J'étais immédiatement rassuré sur une chose, la langue de bois avait conservé sa matière noble.
Anne l'interrompit, avec malice
"Que préconisez-vous ? Après le masque, des lunettes ? Un confinement est-il à l'étude ?"
French Obama eut un sourire de circonstance, quelques secondes de gagnées pour préparer sa réponse.
Anne ne lui laissa aucun répit et ajouta
- Est- ce contagieux ? Faudra-t-il vacciner les drapeaux, les bâtiments publics, les chars, les vaches, les oiseaux, le ciel et le soleil ?

- Permettez-moi de vous dire, chère Madame, que je trouve vos propos, vos sous-entendus inacceptables, outranciers, insolents et déplacés. Soyons sérieux !
- Soit, monsieur le Ministre, soyons sérieux, soyez sérieux !
Dites-nous si vous avez une piste vraisemblable sur l'origine de toutes ces transformations et faites en nous part.
Dans le cas contraire, ayez l'honnêteté, le courage d'avouer aux Français que, pour le moment, personne ne sait rien, personne ne comprend rien.
En pareil cas, vous conviendrez avec moi que des mesures  faussement prophylactiques seraient insensées, au mieux inefficaces et au pire néfastes.


L'image et le son s'évanouirent, un message s'afficha "Signal insuffisant", une panne de l'émetteur...
Je m'habillai, jean orange et gros pull blanc (une première), et déclenchai ma machine Nespresso avec mon index, d'un mouvement suffisamment rapide pour ne pas être privé de ce petit plaisir d'appuyer sur un bouton !
J'ai toujours aimé le café noir, j'ai aimé le café cyan, l'arôme était intact, c'est déjà ça !
Mon smartphone ne captait plus de réseau.
A travers la fenêtre de la cuisine, j'aperçus un petit oiseau exotique, magnifiquement coloré. Plumage et queue jaunes, poitrail vert, face noire à larges joues blanches, la Jamaïque s'invitait dans mon jardin.
Aujourd'hui, tout était possible et j'attendais le chant de cet oiseau, aurait-il des accents  bobmarleysques de reggae ?
L'oiseau entama quelques  répétitions de "tit tit tut", caractéristiques de la mésange charbonnière.
"Bon Dieu mais c'est bien sûr !" dis-je à voix haute en résolvant cette énigme comme l'aurait fait le perspicace commissaire Bourrel, à une époque où la couleur télévisée était encore dans des limbes dominées par cinquante nuances de gris.
L'émetteur de la TNT n'était plus en panne, j'entendais la télévision.
Les informations étaient surréalistes.
La tour Eiffel ressemblait à une sucette géante à l'anis, l'arc de triomphe était vert sombre et le lierre dessinait une guirlande sinusoïdale sur son fronton, un vrai sapin de Noël.
Des embouteillages se formaient, des collisions se multipliaient en raison de la cacophonie colorimétrique des feux de circulation: blanc, cyan, violet.
Tous les transports, par voie aérienne, ferrée, maritime ou routière étaient gravement perturbés.
Les communications Internet, téléphoniques étaient toutes inopérantes.
Seules les voies hertziennes, radio et TV fonctionnaient.
Dans les hôpitaux, les couleurs modifiées des uniformes du personnel soignant, de certaines signalisations, semaient une grande pagaille.
Malgré tout, quelques nouvelles étaient réjouissantes.
Le mouvement balistique de tous les projectiles, balles, obus, bombes et même celui des missiles était identique à celui qu'aurait emprunté une plume d'oie projetée avec un lance-pierres, quelques centimètres de flottaison dans l'espace suivies d'une descente lente et oscillante vers le sol.
Pas question d'aller bosser aujourd'hui.
Je pris un verre d'eau bien fraîche, d'un joli bleu curaçao , et retournai me coucher.
Mon sommeil avait été écourté, j'avais eu ma dose d'émotions et je commençais à croire que j'étais manipulé, trompé, par un mauvais rêve, c'était l'explication la plus plausible et la plus rassurante.
Me rendormir dans ce rêve était la seule chose à faire.
Tout rentrerait dans l'ordre à mon  véritable réveil.
Une vieille chanson jouée à la guitare, extirpée du néant, trottait dans ma tête:  "Le grand chambardement",
je m'assoupis très vite.

École de formation des anges - 2nd degré

- Ange Gabriel, chez le Directeur !

La lumière était éblouissante, Gabriel fermait les yeux.
- Insupportable clarté, n'est-ce pas ?
Qu'avez-vous fait ? Quelles étaient vos instructions ?
Avez-vous simplement conscience des dégâts que vous avez occasionnés ?
Vous deviez agir uniquement sur le comportement des armes et véhicules de guerre, vous n'avez pas les compétences suffisantes pour entreprendre autre chose, surtout sans mon accord et celui du patron !

- Pardon St Pierre, pardon !
Je voulais simplement mettre un peu plus de gaieté dans les couleurs des choses.

- Vous prétendez que le patron s'est montré peu inspiré dans son œuvre créatrice ? que ses choix de couleurs étaient ternes, que le ciel, le soleil, les animaux, la Nature, tout cela n'était pas assez beau, éclatant ? 

- Non, St Pierre, jamais je n'oserais penser une telle chose ! ce serait blasphémer, les créations divines ont la perfection de leur créateur.
Je pensais agir uniquement sur les couleurs des créations humaines

- Dites moi, Gabriel, rappelez-moi la couleur attribuée aux communications coupées, aux mécanismes qui se déclenchent sans même les effleurer, aux formes, aux textures ?

- J'implore votre clémence, St Pierre, j'ai été présomptueux et j'ai commis des erreurs, accordez-moi une autre chance.
Je peux tout réparer, j'ai noté soigneusement toutes mes actions dans mon cahier de formation.

- Gabriel, vous devez vous douter que le patron était plutôt contrarié.
Vous resterez en classe de méditation.
Dieu lui-même a déjà redonné à la Nature, à tous les règnes qui la composent, son  aspect originel, à l'exception des humains, il  estime le concept non dépourvu d'intérêt.
Vous réparerez  peut-être vos erreurs mais pas tout de suite, dans quelque temps.
Le temps de votre réflexion mais également celle des Hommes, le temps de juger ce que vous aurez appris de vos erreurs, le temps de juger si les Hommes auront appris de leurs erreurs, de leurs certitudes bousculées, le temps de juger si vous tous avez retrouvé votre humilité.
Espérons que cette épreuve sera bénéfique.
Nous aviserons ensuite.

vendredi 3 février 2023

Tommy-Ciccio

Tommy

Inspiré par une histoire réelle


San Donaci, village de 7000 habitants, sud de l'Italie, région de Brindisi, printemps 2011

 

Elle chantonne "O sole mio".
La ruelle fourmille  de cris joyeux d'enfants  qui déploient toute leur énergie, amplifiée par les premiers rayons printaniers, dans une course de rue et saluent à l'unisson celle qu'ils croisent sans stopper leur élan, "Ciao Maria !"

"Ciao ragazzi !"  leur répond-elle en souriant et en se retournant pour s'assurer que le plus petit de la bande, Lucio, son préféré, ne perde pas l'équilibre dans cette compétition périlleuse pour ses frêles gambettes.
Lucio, à bout de souffle, a renoncé et s'est assis par terre, sur les pavés.
Les ecchymoses et croûtes  sur ses genoux, rappels de batailles honorablement perdues, attestent qu'il est encore en phase d'apprentissage.
Maria le rejoint et le console, caresse sa chevelure sombre et fournie, lui tend un Golia, un petit bonbon, une gomme à la réglisse mentholée; son emballage, blanc et vert, ressemble à un mini nœud papillon, centré d'une étoile.
Le garçonnet salive de plaisir, remercie Maria d'un sourire tâché de liqueur de réglisse puis, après avoir retrouvé force et réconfort, s'exprime
- Maria, il y a un chien un peu plus loin, on le voit depuis quelque temps, il a l'air malade
-Merci Lucio, je vais voir ce que je peux faire. Prends bien soin de toi et donne le bonjour à ta maman, je passerai la voir demain pour son repassage.

Maria hâte le pas.
Près d'une poubelle renversée,  elle aperçoit un chien immobile.
Son poil est sale, hirsute, ses flancs sont creux, il respire avec difficulté.
Prudemment, doucement, elle caresse sa tête, observe l'animal, recherche une identification.
- Bonjour toi ! Je m'appelle Maria Lochi , on me surnomme "Marie des champs" parce que je vis un peu en dehors du village, en pleine nature.
Tu n'as pas de collier, de tatouage, il faudra te trouver un nom, d'accord ? Tu sais, j'ai déjà trois chiens chez moi, tous abandonnés, comme toi apparemment.
Je ne suis pas très riche, je vis d'une petite pension dans une cabane. Oh, je ne me plains pas, cela me suffit mais trois chiens à nourrir, c'est tout de même un budget, alors quatre !
Ne t'inquiète pas, je vais prendre soin de toi, au moins le temps de trouver une solution.
Je vais déjà te requinquer un peu.
Maria fouille son panier à provisions, défait l'emballage que lui a remis tout à l'heure le boucher.
Le bruit de papier froissé sort le Berger allemand de sa torpeur.
Elle tient d'une main un petit morceau de viande qu'elle tend au chien , en maintenant une de ses extrémités pour éviter qu'il soit avalé trop vite.
- Doucement mon grand, doucement, il s'agit de reprendre des forces, pas de t'étouffer !
Le Berger déglutit une dernière bouchée, se redresse complètement et lèche la main venue à son secours.
Maria sourit et taquine le chien.
- Tu lèches les odeurs de viande ou tu exprimes ta reconnaissance ? Tu peux marcher, me suivre ? tu es trop lourd pour moi, on rentre à la maison, on y va , andiamo ?
La queue du Berger frétille et il aboie. Maria y voit son accord.
Lentement mais sûrement, Chi va piano va sano,  ils rejoignent le nouveau foyer de Tommy, le nom que Maria lui a choisi.
Le chien boite un peu, sa nouvelle maîtresse ajuste la cadence de ses pas.
-Voici mon château ! une petite cabane en bois mais regarde autour de toi, Tommy, tout cet espace de verdure pour courir, il t'appartient, à toi et à tes frères. Tiens, les voici ! Approchez, mes chéris, je vous présente votre nouvel ami, Tommy. Soyez gentils, il est un peu patraque.
Un bichon, un caniche et un cocker, respectivement  blanc, noir, beige.
Le trio tourne autour de Tommy, le jauge, le renifle et, sans avoir à voter, adopte unanimement ce nouveau membre de la famille par des aboiements amicaux, des rondes en son honneur, des esquives de course pour inciter le nouveau venu à les suivre, à découvrir l'étendue du domaine.
Six mois ont passé, la solution temporaire est devenue définitive, le Berger est si attachant ! Maria se débrouillera pour nourrir et soigner ses chiens, elle rendra un peu plus de services si nécessaire aux habitants de San Donaci, il est hors de question de ne pas le garder.
Tommy accompagne Maria dans chacun de ses déplacements.
Il attend sagement à l'extérieur lorsque sa maîtresse fait ses courses, entre dans une boulangerie, une épicerie, une boucherie.
Maria se rend fréquemment  à l'église "Santa Maria degli angeli" et, là aussi, Tommy patiente à l'extérieur.
Tommy est apprécié des commerçants et des enfants, il est resté vif et joueur malgré ses douze ans, ne fuit aucune caresse.
Maria a 57 ans, ce  mois de novembre 2013 est anormalement rigoureux et le petit poêle à bois est insuffisant pour réchauffer la maison, en dépit de ses dimensions réduites.
Maria se sent un peu lasse, elle ne se lève pas ce matin.
Tommy est auprès d'elle, il ne comprend pas mais s'inquiète, sa maîtresse ne répond plus à ses aboiements, aux caresses humides de sa langue, elle ne bouge pas.
Le Berger, après quelques heures, décide d'aller chercher de l'aide en ville.
Près de la boulangerie, il aboie aussi fort qu'il le peut, hurle à la mort.
Marco sort de sa boutique.
-Tommy, que se passe-t-il ? je ne t'ai jamais entendu aboyer auparavant, tu t'es enfui ? tu t'es perdu ?
Le chien mord un pan du tablier enfariné et tire le boulanger.
- Gina, je me rends chez Donna Maria, ce n'est pas normal.

Maria est morte durant son sommeil, les funérailles auront lieu dans l'église où elle allait se recueillir presque quotidiennement.
Tommy entre pour la première fois dans l'église et se couche près du cercueil de sa maîtresse.
Les jours suivants, le Berger se rend à l'église et se couche de nouveau devant l'autel.
Le prêtre de la paroisse, Don Donato, intrigué et touché par ce chien qui lui est inconnu, même une enquête auprès de ses paroissiens, auprès du vétérinaire, en vain, jusqu’au jour où un petit garçon, Lucio, saute au cou de l'animal et raconte son histoire au prêtre.
Celui-ci s'occupa de Tommy et lui permit d'assister à tous les offices, le brave chien conservant l'espoir  que  sa maîtresse ré
apparaisse.
La communauté religieuse prit en affection Tommy, rebaptisé affectueusement "Ciccio", qui devint la mascotte du village et fut nourri, entretenu par nombre des ses habitants.
Quelques mois plus tard, Tommy-Ciccio, victime d'une crise cardiaque, alla rejoindre sa maîtresse.

Épilogue

Je n'ai pas découvert ce qu'il advint des autres chiens de Maria, pas assez vendeur pour les médias apparemment.
J'espère qu'ils ne furent pas, une fois de plus, abandonnés.
Tommy est décédé avant qu'un procès non reluisant n'ait lieu, celui qui opposait Julian,  le fils de Maria, au maire du village.
Julian désirait placer Tommy dans une famille prête à l'accueillir ou, le cas échéant, le recueillir lui-même.
Le maire du village s'y opposait fermement,  arguant que ce chien était désormais celui de la commune; une bataille juridique s'engagea et Tommy, pendant quelque temps, fût même hébergé dans un commissariat, avant qu'une issue ne se dessine.
Mon pauvre Tommy, que faut-il penser des Hommes ?
L'histoire de Tommy n'est pas sans rappeler celle de Hachiko, cet Akita inu ayant attendu son maître à la gare de
Shibuya, au Japon, pendant 9 ans !


Maria

mardi 31 janvier 2023

Journal d'un enfant ordinaire - Fragments désordonnés



 

Dernier jour des vacances de Pâques, je suis heureux, j'ai hâte de retrouver mon école, mon institutrice, Mademoiselle.
Quand elle dessine au tableau la date du jour, lentement, avec application, j'ai l'impression que la craie lui obéit, qu'elle reproduit avec grâce les courbes, les harmonies de son propre corps, c'est qu'elle est drôlement jolie, ma maîtresse !
Lorsque sa voix douce, bienveillante et toujours accompagnée d'un sourire annonce "Bonjour les enfants !", il me semble recevoir un baiser sur la joue.

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Ce soir, mon papa a été très gentil.
J'avais une rage de dents, la douleur me faisait geindre.
Mon papa est entré dans la chambre et a dit "Ce n'est pas fini ce raffut ? qu'est ce qui se passe ?"
Après lui avoir expliqué la raison de ma plainte, il m'a fait prendre des bains de bouche, le flacon était d'un joli rouge cerise, puis j'ai avalé une aspirine avec un peu d'eau.
"Et que je ne t'entende plus !" a crié mon père en refermant la porte de la chambre.
J'aime bien quand mon papa est ainsi, j'ai bien dormi.

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Catastrophe aujourd'hui à la cantine.
Le petit salé aux lentilles était infect, encore plus que d'habitude.
Les saucisses de Morteau ont commencé à voler dans le réfectoire, puis la poitrine, les carottes et même les lentilles.
Je ne voulais pas participer aux hostilités mais une saucisse flasque a percuté mon visage et j'ai abandonné ma résolution pacifique.
Le sol de la cantine ressemblait à un champ de bataille, la nourriture agonisait, était piétinée par les combattants.
Le surveillant a sifflé la fin de cette bataille et a désigné, au sort, ceux qui seraient punis.
Le sort ne m'a pas épargné, j'ai été collé avec la mention "joue avec la nourriture"
Je vais encore prendre une raclée, je n'aurais même pas le temps de m'expliquer, mon père ne m'accorde pas le droit de me défendre, je suis coupable sans aucune circonstance atténuante.
Çà va barder ! 

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Aussi bien calé que possible dans mon placard, je relis avec délice "Jean qui grogne et Jean qui rit" de la Comtesse de Ségur, un cadeau de ma marraine adorée.
La couverture est belle, colorée: deux garçons avec leurs baluchons, l'un sourit, l'autre grimace, ils quittent leur Bretagne natale, se dirigent vers Paris,  c'est fou comme une simple image résume une histoire.
A l'aide d'une lampe de poche rectangulaire (un cadeau de mon ami Rémi), je ris :" Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout ! Ils ne comprennent même pas le français ! " et je m'attriste, je pleure
, je m'interroge:"Paris ? On doit être bien aise d’en être parti. Il y a du monde partout et on est seul partout. "
Je sais ce que cela représente de me sentir seul, je ne l'ai pas choisi, je fais avec.
Je suis un peu ankylosé, je dois bouger et réveiller mes douleurs récentes.

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Mademoiselle, je devinais en être amoureux, en fait je l'espérais, ne sachant pas au juste de quoi il retournait. Mais le sentiment me semblait noble et donc je l'adoptais.
Je n'étais pas le seul à aimer Mademoiselle.
Un soir, quelque temps après la rentrée post-pascale, je l'ai aperçue se soulever légèrement du sol et donner un baiser profond à un bel homme au visage ténébreux, j'ai cru voir Baudelaire.
Et, accompagnant leur fuite, je prononçais à voix basse mes vœux
"Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !"
Je n'ai pas versé une seule larme, j'ai compris que mon petit chagrin s'était évanoui en poésie.

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 Quelle belle journée !

Une fois mes devoirs terminés, maman m'a proposé de l'aider en cuisine, c'est la première fois !
Au programme, une délicieuse brioche, la mouna, parfumée de citron, de fleurs d'oranger, de graines d'anis. J'ai réalisé moi-même certains mélanges, je les ai battus.
Puis j'ai assisté au spectacle du pétrissage, de la pâte qui colle aux doigts, malaxée puis étirée avec un rouleau à pâtisserie, ma mère devenait une paysanne courageuse, dure à la tâche, qui aplanit une terre labourée.
Sur les parois du saladier en verre, mes doigts décollent de petits morceaux de pâte, des résistants qui s'opposaient à leur cuis
son, et je lèche avec délice ces fragments de bonheur dans leur état naturel, cru.
"Tu vas être malade" prévient ma mère en souriant.
"Oui mais cela vaut le coup, maman !"
Le lendemain, cinq petites boules, bien reposées et qui ne demandent qu'à grandir, badigeonnées par mes soins de jaune d’œuf et d'eau, incisées en leur centre, comme une fleur à quatre pétales, et décorées de  sucre en grains, seront enfournées par notre boulanger qui a sa boutique au dessous de notre appartement.
Des effluves chauds et sucrés ne tarderont pas à pénétrer notre logement, une promesse olfactive d'un bonheur prochain, un bonheu
r supplémentaire, celui de la dégustation qui s'ajoute à celui de la confection.

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La buraliste fait les yeux doux à mon père; un jour je l'ai entendue dire à une cliente qu'elle le trouvait bel homme.
C'est curieux, je n'y avais jamais songé, je l'ai observé longuement, c'est vrai qu'il est beau, je ne m'en étais jamais aperçu, je vois trop les laideurs invisibles.

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En rentrant de l'école, ma mère m'attendait impatiemment sur le seuil.
"Ah, te voilà, je vais faire quelques courses pour notre voisine qui est malade, je file, sois sage !"
L'occasion rêvée de mener mon enquête, direction la chambre des parents.
L'imposante armoire acajou est la gardienne du secret, mais où est-il donc ? des bijoux dans ce tiroir, des balles de revolver ! dans celui-ci. Je fouille en prenant bien soin à ne pas déranger l'ordre des choses, le voila ! sous une pile de draps, c'est bien la preuve qu'il renferme un secret !
Je suis déçu, je me doutais bien que les chances étaient minimes, je ressemble tellement physiquement à mon père mais je voulais croire à une coïncidence, à une facétie du hasard.
Je ne suis pas adopté, mon père est bien mon père, j'ai bien hérité des traits de son visage, Dieu merci, je pense sincèrement que c'est là mon unique héritage.
Une pensée surgit, et si la buraliste arrivait à séduire mon père, à provoquer un divorce ?
Cette idée me réjouit, j'en mesure uniquement les bienfaits.

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C'est le grand jour !
Ma tante et mon oncle d'Aubagne, mes marraine et parrain,  viennent me chercher, je vais passer les vacances chez eux, avec eux.
A moi les calanques, les collines chères à Pagnol, le soleil provençal et les cigales chantantes.
A moi le bonheur de vivre auprès d'un couple aimant.
Ils n'ont pas eu d'enfant, avec eux je découvre ce que pourraient être des parents, ce que veut dire "famille unie".
Mon oncle vient m'embrasser chaque soir, j'ignorais qu'un homme pouvait faire ce genre de choses.

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Je le déteste, c'est dit !
Il est allé trop loin, trop fort.
Ce n'est pas la violence des coups qui me révolte, c'est leur signature.
J'ai honte, comment vais-je pourvoir aller à l'école avec un œil tuméfié, à moitié fermé ?
Je pleure à cause de cela, je pleure à cause de la haine qui m'envahit et des idées qu'elle fait naître.
J'aimerais qu'il meure, juste un peu, quelque temps, le temps de l'oubli.
Je n'irai pas à l'école ces prochains jours, je me fiche de ce qu'il dira, de ce qu'il fera, moi aussi je peux le menacer.

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Journée avec Rémi, le richard comme le surnomment certains de mes camarades jaloux.
J'aime beaucoup
Rémi, je ne jalouse pas son aisance, j'apprécie sa générosité, sa bonté.
Il fait du judo, m'apprend des prises, des parades, un jour cela me servira peut-être !
Il m'a appris à jouer aux échecs, je suis rapidement devenu très fort à ce jeu, bien plus fort que lui.
Alors je joue volontairement des mauvais coups pour lui accorder quelques victoires mais il n'est pas dupe et me sermonne gentiment, sans rien dire, uniquement par des mouvements de tête, des regards de désapprobation.
Le jeudi, dans un petit cinéma de quartier, il paye ma place et nous allons voir des westerns, des films d'Hitchcock que nous allons ensuite analyser, décortiquer, critiquer, louer.
A la joie d'une séance dans l'obscurité succède le bonheur des émotions partagées, confrontées, d'une amitié consolidée, de cette sensation de grandir tous les deux, ensemble.

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L’École est pour moi un lieu d'émancipation, de liberté, un refuge protecteur et rassurant.
Son enseignement agrandit, peu à peu, le monde, mon monde.
Les mots qui l'entourent ont un sens: matières, disciplines.
Je cherche à les apprivoiser, les faire miens.
Les mots, ceux de mon institutrice, des sciences, des langues, des grands auteurs m'ont paru immédiatement admirables, avant même que je les comprenne tout à fait.
Progressivement, patiemment, ils m'ont livré leurs secrets.
C'est cette liberté que j'aime, celle qui  structure mes pensées, les  discipline, les ordonne, celle qui m'a permis de raisonner avec justesse, qui a transformé ce bouillonnement impétueux et confus d'enfant perdu, révolté, triste, en clarté jaillissante.
Quitter l'école sera un déchirement.

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J'ai grandi, mon frère aîné a encore plus grandi.
Une chose extraordinaire s'est produite, la main du père a été stoppée dans son élan par celle de mon frangin.
La main injuste a été bloquée par la main fraternelle.
En apercevant la surprise, le désarroi dans les yeux paternels et la détermination dans le regard qui le défiait, j'ai éprouvé une sensation bizarre: un mélange d'incrédulité: cette fois-ci , c'est bien fini, vraiment ?, d'admiration pour le courage de mon aîné, de la peine pour mon père qui ne m'a jamais semblé aussi pitoyable.
Ce fut la dernière tentative autoritaire et violente du père qui choisit l' indifférence plutôt que l'affrontement, la vigueur de la jeunesse résolue l'avait désarçonné pour toujours.
J'ai ensuite obéi à ma mère, à mon frère et je fis de mon mieux pour ne décevoir personne, pas même mon géniteur.
J'avais parfois des élans furtifs ( de clémence ?) qui me donnaient envie d'aller lui parler, de lui donner une accolade de réconciliation mais sa froideur dédaigneuse, sa façon de me tenir à distance, de s'éloigner de moi lorsqu'il pressentait mon approche, m'en dissuadaient.
C'était sa façon de me "punir" désormais.
En pensée, je m'adressais à lui
"Mon pauvre vieux, je te pardonne, ton attitude est bien plus pénible pour toi que pour moi. Regarde moi, je souris, je te souris, aucun retour en arrière n'est possible, je deviens un homme , un homme heureux, heureux de vivre. Je te pardonne mais, toi , pourras-tu te pardonner un jour ?"

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Voilà, je suis majeur aux yeux de la loi.
Je commence une nouvelle vie, je quitte mon cher Midi, son soleil, sa lumière extraordinaire qui illumine les pensées les plus sombres, les plus grises.
Je quitte mes chères écoles, mes chers enseignants, mes préaux,  les cours où trônent depuis plusieurs générations ces  beaux platanes à l'ombre bienvenue, adiou mes amis, mes camarades.
Adieu romarin, farigoule, aneth; j'imaginerai pendant longtemps froisser vos feuilles entre mes mains pour respirer de nouveau  le parfum de mon pays.
Adieu Nice, adieu Aubagne, Cassis, Marseille, adieu la mer étincelante, adieu les accents.
Je vais à Paris, la ville Lumière, la ville des amoureux, la ville de tous les possibles.
Adieu marraine et parrain adorés, je ne vous oublierai pas.
Adieu maman, non, ne pleure pas, maman ! tu me l'avais promis.
Ma mère, femme prudente, économe et aimante, me remet un petit livret rouge, un livret d'épargne dont elle m'avait caché l'existence et sur lequel figure l'historique exhaustif de toutes les sommes que je lui avais remises, des plus modestes et plus anciennes jusqu'aux plus conséquentes.
Tout est là, jusqu'au moindre centime, tout un amour patient, préservé, accumulé année après année, et contenu dans ce petit carnet rouge qu'elle me tend, comme un collier de baisers assemblés sur le fil du temps.
Ainsi va la vie, on doit parfois quitter ceux que l'on aime, j'aurais préféré quitter uniquement les autres.
J'étais ému et je ne voulais pas partir ainsi, alors j'ai crié "Adieu papa !"
Il est venu près de moi, n'a pas dit un mot mais a hoché la tête puis, le visage baissé vers le sol, il est retourné au salon.
Je crois, non, je suis certain qu'il pleurait.
Je crois que je pleurais aussi.

lundi 30 janvier 2023

Que reste-il de l'horizon ?

 

 


 Que reste-il de l'horizon ?

Celui de mes espérances natives, naïves, lorsque la joie des apprentissages, de la connaissance, de la découverte progressive des trésors culturels du passé me guidait, m'enrichissait, m'encourageait à grandir, à devenir un Homme, lorsque l'éducation parentale, l'éducation nationale (l’École) avaient pour seuls objectifs l'instruction commune, civique, le partage du savoir, la compréhension des règles du savoir-vivre.

Que reste-il lorsque l'Humanité, les civilisations, déclinent plus rapidement qu'une vie d'Homme et que leur boussole perd le Nord; sa pointe aimantée recherche en vain l'axe censé l'orienter.
Affolée par les désordres, l'agitation, les troubles, les conflits incessants, iniques, cruels, sauvages, stupides, elle entame un tournoiement de derviche autour de son cadran,  danse jusqu'à l'épuisement au son de la fureur humaine.

Que reste-il de l'Humanité, corrompue, avide, égoïste, cynique, menteuse, insensible aux détresses des peuples, du Vivant, de la Nature, aveuglée par des mirages de puissance, de pouvoir, de possession, de richesse, des ces Hommes  vaniteux et sots , si aptes à opprimer, à détruire, à exploiter, à tromper, à mépriser tout ce qui respire, travaille, ne travaille pas, vit, survit,  tout ce qui nous enveloppe, nous soutient, nous protège, nous nourrit corps et âme.
Leur cynisme, leur cupidité, égalent leur stupide inconscience .
Le sort des uns sera celui de tous, question de temps.
Quel piètre réconfort d'être les derniers du troupeau à pouvoir s'abreuver au puits qu'ils auront tari.


Que reste-il ?
Tant de choses...

La musique...
Cioran écrivait "S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu"
Sur cette terrasse d'un immeuble new-yorkais, Yo-Yo Ma, cet artiste franco-américain, d'origine chinoise, donne une aubade de paix à la métropole mondiale, ville cosmopolite, sa statue de la Liberté incline tristement  la tête depuis que Liberté est devenu libéralisme, libéralisme capitalisme, capitalisme injustice, paupérisation, instabilité, manipulation, mondialisation au profit d'une très faible minorité et tant pis pour les autres, tant pis pour les Hommes, pour la Nature, pour les oiseaux, les mammifères, les insectes, les forêts, les mers, les terres, tant pis pour nos enfants, pour leurs rêves.
La statue de la Liberté aura-t-elle  un jour la force, l'énergie, le désir de se redresser fièrement ?
Nos enfants résisteront-ils à cette sournoise volonté de les abêtir, de les désorienter ? Seront-ils assez courageux, lucides, cléments pour corriger et pardonner, s'il n'est pas trop tard, les fautes, les travers de leurs aînés ?

Son violoncelle ancré sur la terre, le ciel en arrière-plan, Yo-Yo Ma récite une suite âgée de trois siècles, un message universel, vibrant, empreint de joie et mélancolie mêlées, aux rythmes variés et alternes, un véritable discours musical.
Les notes l'entourent, s'étirent, s'envolent, voyagent.
Ces cordes invisibles, issues de la caresse de l'archet, ondulent, s'affranchissent des contraintes spatiales, temporelles et dessinent des lignes de portées enveloppantes.
La partition s'infiltre partout, s'invite partout.
Elle unit celles et ceux que son écoute transporte.
C'est un ballet, en commençant par celui de l'interprète; ses mains, ses doigts, ses bras, façonnent avec force, grâce, virtuosité l'émotion musicale à partager.
Il porte une alliance, j'ai souvent pensé que tous les êtres humains devraient porter une alliance, pas la nuptiale, non, une alliance entre tous les Hommes, un engagement moral de respect et d'entraide, de tolérance, de non agression, le rappel de notre condition humaine, de sa finitude, de notre devoir de tout mettre en œuvre pour que ce court passage sur Terre soit le plus agréable, le plus bénéfique pour nous, pour tous, pour tous ceux qui nous succéderont.
Le ballet s'exporte, la chemise bleue de Yo-Yo Ma s'estompe, devient robe couleur soleil virevoltant dans une salle de danse, pirouette sur une surface glacée, démonstration canine avec ce coton qui accompagne une jeune fille, premiers tournoiements d'un blondinet en pyjama rayé, la danse de deux petites filles en habit folklorique sur une rue pavée.
C'est le ballet des couleurs, des éventails multicolores, des visages colorés, des mains peintes, des tissus bigarrés, de la palette étendue du spectre lumineux: lumière vive, tamisée, ombrée, pleine, naturelle, artificielle, le ballet des sourires, celui de ce petit enfant noir aux mains jaunies par leurs empreintes, de ce garçon qui entame une course joyeuse dans une ruelle,  de celui qui pédale avec bonheur, de cette femme qui manipule le grain et redevient une petite fille en un instant, en un sourire.
C'est le ballet des artistes, des solistes, des groupes, de la diversité: guitare, flûtes, tambourins, violons, harpe, piano, accordéon, des créateurs qui façonnent la terre sur un tour, qui la creusent pour l'agrémenter, qui tissent, confectionnent, peignent.
C'est le ballet des joies simples, du mouvement, des expressions corporelles, faciales, manuelles, universelles.
La musique, la danse, la littérature, la peinture, la sculpture, l'Art, la Culture, la beauté de la Nature, sa contemplation, la joie de vivre, l'amitié, la fraternité, l'amour (au sens élargi, celui de Baudelaire), cet univers peut paraître dérisoire à certains.
Je le perçois comme indispensable, fédérateur, semeur de sagesse, de sérénité, de bien-être, de bienveillance, d'espoir.
Il ne représente pas la solution mais nous l'inspire, élève notre esprit, refait surgir un horizon.
Il ouvre les portes de la véritable richesse, qui devrait être accessible à tous, enseignée à tous, partagée par tous, dispensée par tous.
Il m'autorise à être en paix avec moi-même, ce n'est pas rien.

vendredi 27 janvier 2023

Pétition "non à une 3ème guerre mondiale"

 Arno Klarsfeld est à l'initiative de cette pétition.

"Les peuples ont soutenu l’union européenne parce qu’ils pensaient que cette union était garante de paix. Pourtant cette union semble nous entraîner dans un conflit généralisé qui dévasterait à nouveau le continent européen sans même rechercher un compromis dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’Otan, sans consulter les peuples de l’union. Nous nous y opposons"

 

Pour celles et ceux que cela intéresse, lien

mercredi 25 janvier 2023

Que reste-t-il ?

 

 Une année (2022) au théâtre de Guignol

 

 
 
 
 

Discours sur la  misère - VICTOR HUGO à l'Assemblée Nationale le 9 juillet 1849