Voir mon petit-enfant rire ou sourire pour un rien
Et fredonner un air joyeux, refrain de l'insouciance
Entrevoir ce monde oublié qui fut un jour le mien
Que la mémoire efface en brisant cette invisible alliance
Suspendue, pour un temps, au doigt de l'innocence.
Rechercher dans mes traits, mes expressions
Le reflet, même fané, d'une primitive éclosion
Comprendre que cette promesse d'une future floraison
Ne corrige ni la mémoire, ni l'enveloppe charnelle
Mais se glisse dans les âmes qu'elle renouvelle
Comme une eau purifiée par un filtre divin
Qu'accordent les Dieux à ceux dont le cœur s'abstient
De flétrir, de subir la loi martiale de la raison
En se laissant submerger par la candeur des premières saisons
Celles où les sens distillent les secrets de l'Univers
Qui s'évanouissent, une fois nos yeux ouverts.
Tel est le prix exigé par le fruit défendu, cette pomme
Que l'on croque pour devenir un Homme
Et qui engendre nos premiers oublis
Notre première amnésie
Celle d'un paradis à jamais perdu
Des âmes nouvelles et nues
Que seuls le rire et le chant d'un enfant
Savent ressusciter pour un court instant.
dimanche 19 février 2023
Réminiscence
samedi 18 février 2023
Deux prénoms pour un grand nom
Sub clara nuda lucerna (Nue sous la clarté de la lampe)
Victor Hugo (1861)
Victor Hugo est né le 26 février 1802, plus exactement le 7 ventôse an X du calendrier
révolutionnaire qu'il aura donc vu disparaître, la faux de la Révolution française n'ayant pas
toujours été maniée avec sagesse, clairvoyance.
C'était un homme de talents, de passions, de luttes.
Peu d'arts, de disciplines ont échappé à sa curiosité, sa créativité, sa force de travail.
Poète, romancier, auteur de pièces de théâtre mais également dessinateur, décorateur, photographe, homme politique consciencieux, défenseur de causes alors jugées peu défendables ou dignes d'intérêt: l'abolition de la peine de mort ou la cause des femmes.
« Une moitié de l'espèce humaine est hors de
l'égalité, il faut l'y faire rentrer : donner pour contre-poids au droit
de l'homme le droit de la femme »
Dans le "dernier jour d'un condamné", Victor Hugo prête son art oratoire à un condamné à mort.
«Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant.
Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle,avec de grands yeux noirs et de longs
cheveux châtains.
Elle avait deux ans et un mois quand je l’ai vue pour la dernière fois.
Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils,sans mari, sans père ; trois orphelines de
différente espèce ; trois veuves du fait de la loi.
J’admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu’ont-elles fait ?
N’importe ; on les déshonore, on les ruine. C’est la justice.
Ce n’est pas que ma pauvre vieille mère m’inquiète ; elle a soixante-quatre ans, elle
mourra du coup. Ou si elle va quelques jours encore, pourvu que jusqu’au dernier
moment elle ait un peu de cendre chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien.
Ma femme ne m’inquiète pas non plus ; elle est déjà d’une mauvaise santé et d’un esprit
faible. Elle mourra aussi. À moins qu’elle ne devienne folle.
On dit que cela fait vivre ; mais du moins, l’intelligence ne souffre pas.
Elle dort, elle est comme morte.
Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette
heure et ne pense à rien, c’est celle-là qui me fait mal !»
Victor Hugo fut critiqué, raillé; on lui reprocha son intempérance amoureuse,
la contradiction de certaines de ses prises de position politique ou sociétale.
Même sa qualité littéraire fut parfois fustigée, la jalousie donne toutes les audaces.
Le peuple l'adorait, ressentait l'authenticité de son combat contre l'injustice, la misère,
l'inégalité des chances, son obsession à préférer la construction d' écoles plutôt que
de prisons.
Le peuple lui pardonnait ce qu'il ne comprenait pas, sa vision moderne d'une justice
débarrassée de ses bourreaux encagoulés, le génie est trop avant-gardiste pour qu'on puisse
le juger avec lucidité.
Le peuple aimait sa sensibilité et peu importe sa vie amoureuse,
ses nombreuses liaisons hors mariage.Sa vigueur ne s'exprimait pas uniquement par la plume et ce jusqu'à un âge avancé.Il était un homme, pas un saint et il justifiait lui-même son intempérance sexuelle d'une phrase
plus admirable qu'aucune confession de repentir.
« La première femme venue, même vulgaire, vous donnera, si vous l’aimez, les
éblouissements du rêve infini, de même que ce pauvre petit morceau de carton,
le kaléidoscope, vous met dans la poche toutes les rosaces de toutes les cathédrales »
Notez, au passage, la définition, fulgurante de beauté, du kaléidoscope cher à Célestine.
Il avait connu la douleur, du deuil avec la perte d'un enfant, celle de l'exil.
On aimait sa générosité, son goût du partage, sa bonté.
Lors de ses obsèques nationales, et conformément à sa volonté testamentaire, c'est dans le
« corbillard des pauvres » qu'il fut transporté.
« Je donne cinquante mille francs aux pauvres.
Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard.
Je refuse l'oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes.
Je crois en Dieu. »
Deux millions de personnes suivirent le cortège qui conduisait le cercueil au panthéon.
Nul besoin, alors, d'un trophée de football pour rassembler une foule encore plus nombreuse
et plus diverse.
Un quotidien de l'époque rapporte que, le jour de ses funérailles, les prostituées qui
connaissaient bien l'écrivain et encore mieux l'homme, décidèrent de lui rendre un dernier
hommage en ne tarifant pas leurs prestations délivrées à l'abri de bosquets.
Nul doute que leurs clients, ce jour-là, rendirent hommage à ces charmantes jeunes femmes
avec un sentiment de reconnaissance éternelle envers l'écrivain, sentiment accroché en
pensée à une couronne mortuaire virtuelle.
Victor Hugo était un génie et un homme bon.
Dans les dernières pages de "Choses vues", il racontait avoir connu, côtoyé, des rois,
des empereurs mais également des paysans, des cordonniers et il concluait ainsi«Après que tout cela a passé devant moi, je dis que l'Humanité a un synonyme:Égalité
et qu'il n'y a sous le ciel qu'une chose devant laquelle on doive s'incliner, le génie, et
qu'une chose devant laquelle on doive s'agenouiller, la bonté»
Pourquoi, aujourd'hui, ai-je eu l'envie, le plaisir, de parler de Victor Hugo ?
Bien sûr, le prénom de mon petit-fils, Victor, était déjà un prétexte suffisant.
Il me permet de louer le génie d'Hugo, présent jusque dans sa dernière œuvre,
"l'art d'être grand-père".«Jeanne parle; elle dit des choses qu'elle ignore;
Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
A la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
A l'immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu'elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé»Mais pourquoi aujourd'hui précisément ?
Par pure paresse ! Parce que le génie d'Hugo me dispense d'un effort d'écriture, il me suffit
de le citer pour que son éclat jaillisse.
J'ai parfois eu, dans ma jeunesse, ce désir saugrenu et vaniteux de ne pas l'avoir lu pour
créer, imaginer, écrire un dixième, un centième, un millième de sa prose, de sa poésie; un
plagiat à mon insu.
Insolente et présomptueuse jeunesse !
Mais pourquoi par paresse aujourd'hui ?
Pour une raison triviale, si tristement banale.
Mon dos, peu sollicité par la trêve hivernale, s'est rebellé contre les premiers travaux forcés
au potager et m'a puni en un éclair, d'une vive lombalgie.
Et, après tout, lumbago rime avec Hugo :-)
Déjeuner des enfants pauvres instauré par Hugo à Guernesey en 1862.
(année de parution des Misérables) « C’est un repas hebdomadaire d’enfants indigents […] j’en ai maintenant vingt-deux.
Ces enfants dînent ensemble, ils sont tous confondus, catholiques, protestants, anglais,
français, irlandais, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite à la joie et au
rire, et je leur dis : Soyez libres. […] Ceci n’est pas de l’aumône, c’est de la fraternité. »(Hugo, Choses vues)
Victor Hugo, dans sa 27ème année
Funérailles de Victor Hugo - 1er juin 1885
jeudi 16 février 2023
Ça ira mieux hier 2/2
INA- Vidéo 2/2
Ajout
mercredi 15 février 2023
Ça ira mieux hier 1/2
Grâce à cette merveilleuse machine à remonter le temps, l'INA, une petite compilation de micros-trottoirs.
Une illustration partielle et donc subjective des états d'esprit de l'époque.
Était-ce mieux avant ?
Il faut se méfier des questions fermées, ce sont des pièges.
C'était différent.
Les gens s'expriment très bien, je trouve.
Il y a beaucoup de bon sens, de la bêtise, de l'ignorance, des préjugés également.
Nous avons, indiscutablement, progressé sur certains points et, tout aussi indiscutablement, régressé sur d'autres.
J'ai ajouté quelque légendes, très peu pour ne pas trop perturber le visionnage.
J'ai dû me discipliner, il y avait tant à dire.
J'ai réalisé deux montages, voici le premier.
INA- Vidéo 1/2
Le cri
Il s'est levé, a crié
Elle s'est levée, a crié
Le petit garçon s'est levé, n'a rien dit
Alors ils ont dit "Va te coucher !"
Le voisin, qui était couché, a crié
Les voisins sont souvent inquiets, pour leur sommeil.
Le petit garçon s'est couché,
Blotti sous les draps,
A bouché ses oreilles
Il ne voulait plus entendre
Ceux qui ne s'entendaient pas
Le voisin, lui, ne l'entendait pas ainsi
Alors il a écarté les draps, s'est levé et a tapé le mur avec ses poings.
Mais, lui non plus, ils ne l'entendaient pas
Ils criaient
Les assiettes criaient
Les verres se brisaient
La table résonnait
Sous leurs coups
Sous leurs poings
Les murs vibraient
Et le petit garçon chantonnait
Une chanson en guise de prière
Eux ne se faisaient pas prier
Pour continuer
Pour finir
Ce qu'ils avaient commencé
Elle est tombée
Sous un coup
Comme une balle perdue
La porte a claqué
Il n'y avait plus qu'elle
Et le silence
Que le voisin acclamait: "Enfin !"
Elle s'est relevée
A choisi un verre rescapé
Et bu, avalé de l'eau additionnée de pilules du grand sommeil, des balles pour les perdu(e)s.
Dans la cuisine, le petit garçon criait et appelait "Maman, maman !"
Des voisins ont tapé, à la porte
Et puis ils ont appelé
Une sirène a hurlé
Et c'était encore plus effrayant
Que les bruits d'avant
Il était revenu
Les yeux tristes, coupables.
D'autres yeux, noirs, le jugeaient
De tout petits yeux étaient humides
Ils sont partis
Elle est partie
Il fallait extraire les balles
Nous sommes restés
La porte a claqué
Il a dit "Allons nous coucher"
Personne ne dormait
A part maman.
mardi 14 février 2023
Un 14 février (avec une précision de 364 jours)
Prévert (Doisneau)
Paris, un 14 février (avec une précision de 364 jours)
Prévert, le regard dans le vide
Le chien observe le photographe.
Le photographe, lui, regarde Prévert, le chien, les chaises vides, le guéridon, un homme qui regarde où il va, un autre qui regarde où il aimerait aller, les arbres, les réverbères, le boulevard, les immeubles, le sol, le ciel, l'ombre et lumière.
C'est qu'il est exigeant le photographe !
Il veut tout, même le vide.
Il est pointilleux, vorace, insatisfait parce qu'il n'aura jamais tout.
Le tout sort du cadre, alors il se contente d'un peu de tout.
Vous prendrez bien une gorgée de vin, une bouffée de cigarette ?
Il peut bien prendre ce qu'il veut le photographe, tout le monde s'en fout.
Les arbres, les passants, les restants, les laissés-pour-compte ont en vu d'autres, ils ne comptent même pas, cela ne compte pas.
D'ailleurs certains ne se sont même pas donnés la peine d'apprendre à compter.
Allez faire la leçon à un platane, il est dur de la feuille et puis il n'a pas de leçon à recevoir des Hommes, eux qui rechignent à accomplir leurs devoirs. Il n'a pas de comptes à rendre !
Mais qui a dit "Quand on aime, on ne compte pas" ?
Harpagon ? j'ai un doute...
Don Juan ? j'ai encore un doute, je redoute les doutes... le pluriel m'effraie.
Le pluriel, c'est le comptage qui s'emballe et devient imprécis.
Remarquez, je n'aime pas plus les décomptes que les comptes.
Les comptes à rebours, ceux des fusées ou des missiles qui s'achèvent par un "feu", pas plus que ceux du 31 décembre qui fêtent leur disparition par des feux d'artifice , un artifice cache toujours quelque chose.
Et Prévert, il compte rester longtemps ainsi à garder la pose ?
Le ballon de rouge en a assez d'être plein, il aimerait bien visiter le palais du poète, quand il sera un peu moins enfumé, nicotiné.
Le ballon n'est nullement tabacophobe, il existe une solidarité, une coopération indiscutables entre excitants mais la délicatesse, le fruité ne s’accommodent guère de l’âcreté , de l'amertume goudronnée.
On ne dirait pas comme ça mais le ballon est un sanguin ! quand il n'aime pas, il n’hésite pas à régler son compte à l'importun.
Le chien aussi s'impatiente, il aimerait bien s'approcher de quelques arbres qui lui font de l’œil depuis tout à l'heure; l’œil des arbres se trouve près du sol, c'est là qu'il faut viser si on veut le rincer.
Les passants aimeraient passer, l'immobilité pour un passant se doit d'être éphémère, les chiens ont une très mauvaise vue ou un humour particulier, une chaussure ou un pan de pantalon sont des cibles potentielles.
Le photographe se fout pas mal de tous ceux qui s'en foutent, ce qui compte c'est l'après, lorsqu'un moment ordinaire, banal, de l'avant, devient une réalité décantée, sublimée, une réalité masquée par le cours du temps et que l'art photographique parvient non pas à restituer mais à créer.
Et moi j'adore cela, mettre dans le même sac ceux qui s'en fichent, ceux qui ne s'en fichent pas, ceux qui se savent observés, ceux qui l'ignorent, les conscients et les inconscients, le vivant comme l'inanimé et parvenir, par magie, à produire une vision plus authentique, plus focalisée sur une ambiance, une copie fidèle et simultanément impressionniste du réel...
Chapeau l'artiste, chapeau Doisneau.
Ajout
Tirage personnel, dédicacé par Prévert puis par Doisneau qui ajouta
« Jacques Prévert : effondré par la Vacherie du Monde. »
lundi 13 février 2023
14 février 1951-1952
Anita, la Boule Rouge, Paris-1951 (Doisneau)
Viendra-t-il ?
Je souris, malgré moi, en songeant au côté saugrenu, surréaliste de cette interrogation.
D'ailleurs, qui est le "il" que j'attends, le fantôme ou...
Je ne sais même pas si c'est un premier rendez-vous ou un second !
Ma pauvre fille, tu deviens folle... mais quelle délicieuse folie.
Il me suffit de fermer les yeux pour revoir les siens, il y a tout juste un an.
Une journée froide et grise cédait la place aux premiers voiles nocturnes qu'un vent glacial paraissait souffler.
Il est entré; le soleil, la chaleur, la lumière sont entrés.
Il est des histoires, de belles histoires que j'écoutais avec une attention peu soutenue, incrédule, pour ne pas connaître la désillusion du réel.
Mais, ce soir-là, la réalité éclipsa le conte.
Il est entré et la brasserie, qui fêtait bruyamment les amoureux, s'est tue, pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute mesure.
Il est entré et les hommes, nullement jaloux, admiratifs, rêvaient de l'avoir comme ami.
Il est entré et les femmes rêvaient de l'avoir comme amant, confident ou fils.
Il est entré et les chaises, les banquettes rêvaient de lui prêter leur assise.
Un dieu est apparu, les incrédules ont disparu.
La brasserie s'est tue et il a dit, d'une voix douce et grave, embellie d'un accent joyeux, "Buena sera a tutti, bonsoir !".
Il a parlé et j'ai fondu, je ne désirais plus entendre d'autre voix que la sienne.
Son regard, bleuté comme le ciel romain un jour de liesse ensoleillée, mariait la douceur d'un enfant à la force d'un homme.
Son sourire, éclatant, bienveillant, envoûtant, euphorisant, était contagieux.
Il s'est assis à une table proche de la mienne, je passais la soirée avec quelques amies.
Il était seul, tout le monde crevait d'envie de l'aborder, personne n'osait, moi encore moins que les autres.
Mes amies ne le quittaient pas des yeux, certaines recherchaient un second souffle, bouche bée.
Je l'observai à la dérobée, par timidité, par peur de succomber, de perdre la tête.
Je redoutais un éblouissement, je craignais que ce rêve vivant disparaisse, usé d'être trop observé, comme si des regards trop appuyés pouvaient gommer le merveilleux.
Il s'est levé, avec l'agilité d'un félin.
Il était grand, d'une élégance sobre.
Un pantalon en flanelle grise, une veste en tweed assortie et des mocassins noirs.
Sa chemise blanche peinait à masquer un torse musclé et j'imaginais, sans que je puisse contrôler cette pensée, la nudité de ce dieu grec que je n'avais jamais admirée autrement que sur des répliques en pierre.
Sa chevelure, longue et ramassée vers l'arrière, d'un noir profond comme l'anthracite, chatoyait lorsque la lumière y trouvait refuge.
La régularité de ses traits, l'harmonie des proportions de son visage, la finesse de son grain de peau, le dessin parfait de ses lèvres, tout concourait à me livrer une nouvelle définition du mot "Beauté".
Aucun dictionnaire, aucune peinture, aucune photo, aucun écrit n'égalaient l'incarnation descendue sur terre de cet attribut.
Il s'est levé, s'est approché de notre table et les bouches bées ont tremblé, mes jambes ont flageolé, dernière étape avant ma transformation en statue.
J'avais baissé la tête, je restais immobile et je percevais l'agitation, l'excitation qui frétillait à mes côtés.
"Bonsoir mademoiselle, je dispose de peu de temps ce soir et je serais flatté et ravi si vous acceptiez de me consacrer un peu du vôtre en vous joignant à moi"
J'ai entendu des "oui" chuchotés, lancés délicatement comme une bouteille à la mer, on ne sait jamais... et d'autres vibrants, appuyés, comme ceux d'une réponse enthousiaste à une demande en mariage.
"Mademoiselle, pourquoi me cacher votre doux regard ?"
Un coup de coude assez brutal de ma voisine me fit sursauter.
"Vas-y, idiote ! Fais-le pour moi, pour nous, pour toi ! et n'oublie pas de tout nous raconter ensuite !"
J'ai levé la tête, il me tendait sa main.
J'ai totalement oublié mon changement de table, je me suis retrouvé à la sienne comme par magie, par téléportation.
Il me parlait, je l'entendais mais je ne l'écoutais pas.
Le charme de sa voix, de son timbre, anesthésiait ma compréhension, mon attention.
Alors il me souriait et je lui souriais en retour.
- Ne faites pas ça, ce n'est pas juste !
- Vous sourire ? Cela vous embarrasse ?
- Cela me tétanise, j'ai envie de rire et de pleurer simultanément.
Votre sourire est une arme de séduction inique et Dieu sait qu'elle est superflue pour un dieu comme vous.
- Une arme, comme vous y allez ! Je suis désarmé, face à vous, mademoiselle.
Un dieu ? Je ne suis pas un spécimen unique, vous savez.
Un dieu ? à moitié seulement alors, un demi-dieu, un demi-dieu qui a soif, quelle boisson puis-je vous offrir ?
- Un Coca-Cola !
- La boisson des vainqueurs ! Un Spritz, avec sa pointe d'acidité orangée et sa légère amertume, me tenterait davantage mais je doute fort que sa réputation ait franchi les frontières italiennes et se soit installée à Paris. Du champagne vous irait ?
- Du champagne ? On voit que vous ne connaissez pas les tarifs !
Le champagne, une fois servi ici, libère ses bulles et son prix simultanément !
- Ma ! C'est jour de fête, aujourd'hui, non ? Cela vaut bien une petite folie, vero ? pas vrai ?
Il avait agité ses mains et amplifié son accent, sa fougue italienne le rendait touchant, humain.
- Vous avez raison, champagne ! merci...vous avez un nom, autre que celui d'Apollon ?
- Vous avez de l'esprit, j'adore ! Alessandro, pour vous servir ! Quel est le nom de ce joli vous ?
- Anita... on ne choisit pas son prénom, le vôtre est royal, Alessandro le grand, des fées se sont penchées sur votre berceau.
- Anita est un beau prénom ! il signifie "grâce" et ne ment pas, ni pour vous, ni pour ma chère tante. Savez-vous que c'était le prénom de la grand-mère de Jésus, la mère de Marie ?
- Alessandro, dites-moi, pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi m'avoir invitée, moi, moi plutôt que mes amies, bien plus jolies ? vous savez celles qui tendent l'oreille dans l'espoir d'entendre quelque bribes de notre conversation, celles qui vous dévorent des yeux, elles aussi se posent cette question.
- D'abord, je suis toujours mon intuition, Mademoiselle...Anita et elle m'a guidé vers vous, vers votre charme, votre discrétion, cette légère timidité que possèdent souvent les personnes nobles de cœur.
Ensuite, chi é questo verme, qui est ce minable qui vous a blessé, qui vous a fait perdre confiance en vous ? Vous êtes belle, Anita, et vous avez, come se dice in francese ...ce magnétismo, cette aura qui vous illumine.
Et puis, vous savez, la beauté, c'est comme la jeunesse, forte, insouciante, elle se pense éternelle, invincible et c'est très bien ainsi, c'est la nature des choses, c'est la parade nuptiale de la Nature, son assurance vie pour la pérennisation des espèces.
- Rassurez-moi, vous ne me proposez pas un accouplement, là ? vous ne m'avez pas choisie comme on le ferait pour une jument promise à une saillie avec un bel étalon ?
- Vous me taquinez, Anita ! Non, je parlais sur un plan philosophique, philosophique c'est un peu pédant, mais bon. Ceci dit, faire l'amour avec vous serait un plaisir inouï, non pas un but mais la recherche naturelle de la complémentarité des corps après celle des âmes.
Mais pas ce soir, je dois prendre un train dans deux heures !
Le serveur arriva et Alessandro lui demanda de porter une bouteille à la table de mes amies.
Une fois qu'elles furent servies et après leurs remerciements , leurs gloussements répétés, interminables -l'occasion de s'adresser à un dieu ne se refuse pas et mérite des bis repetita- Alessandro se leva, son verre à la main, et adressa ses vœux "Vive Paris, vive la France et l'Italie, à l'amour, salute !"
- A vos amours, Anita !
- Que les tiennes durent toujours, Alessandro ! Ici, la coutume est de trinquer les yeux dans les yeux.
- Ça, c'est une coutume facile à respecter avec vous, avec toi
- Ce n'est pas si simple pour moi, avec toi.
Si je fixe ton regard, je vais en oublier de boire.
- Santé, charmante demoiselle. Que tes amours durent toujours, comme les miennes et, si possible, que ce soit les mêmes !
Le champagne était excellent, bien frais, léger et sa couleur dorée semblait attirer la lumière d'une lampe au sodium qui éclairait, comme un spot dans les pas d'une danseuse étoile, le ballet des bulles retrouvant leur liberté.
Quelques verres plus tard, des centaines de bulles plus tard, nos premières confidences nous amenaient à découvrir nos points communs, nos aspirations similaires et à aimer nos différences.
J'étais orpheline, il avait une grande famille, trois sœurs et un frère.
Il était viticulteur, comme son père, et la passion qu'il avait pour ce métier, la façon dont il en parlait, n'était qu'une facette de sa joie de vivre, de sa fidélité envers ses amis, de son amour pour sa famille, de sa générosité en miroir de ce que la vie lui avait accordé.
- Tu sais, Anita, tout à l'heure j'ai évoqué le caractère éphémère de la beauté, de la jeunesse.
Ce n'est pas tout à fait exact, si tu voyais comment mon père regarde ma mère et vice-versa, si tu voyais comment je regarde ma mère, ma grand-mère...
Les rides, le passage du temps, des épreuves, cette vie qui marque les corps, je trouve cela beau, émouvant. Ma mère, ma grand-mère, mamma mia, comme elles sont belles !
Notre beauté n'est pas seulement celle que l'on aperçoit dans le reflet d'un miroir, c'est également celle que nous renvoient ceux et celles qui nous aiment et cette beauté ne se fane pas.
Il regarda sa montre.
- Je dois partir, à regret. Je reviendrai le 17, je dois conclure un important contrat avec un distributeur parisien. J'ai très envie de te revoir, si tu le désires également...
- Mon cœur me dit que tu connais la réponse, je meurs d'envie de te revoir ! Rendez-vous ici-même, le 17 à 20h, cela ira ?
- Parfait !
- Je t'accompagne jusqu'au métro.
- Tu es adorable mais il fait trop froid, jusqu'à la porte, oui, avec plaisir
La distance qui nous séparait de la porte d'entrée fut parcourue avec, sans doute, le record de lenteur de traversée de l'établissement.
- Au revoir Anita
- Au revoir, Alessandro
Ni lui, ni moi ne bougions.
- Vous permettez que je vous embrasse, mademoiselle ? Une bise chaste, sur la joue, n'ayez crainte.
- Vous m'avez fait peur, je me demandais si je n'avais pas rêvé et que...
Avant même de terminer ma phrase que je débitais lentement pour réfléchir au comportement le plus approprié mais aussi le plus représentatif de mon attachement, de mon amour à vrai dire, Alessandro m'avait enlacée et, d'un commun accord, tacite mais prononcé par nos regards, nos lèvres connurent leur premier émoi.
Bien sûr, ce n'était pas mon premier baiser mais il devint le premier après avoir effacé les autres, après les avoirs réduits à des échantillons sans valeur, vides comme de vieilles coques de noix.
Il m'a embrassée et la brasserie, qui fêtait toujours aussi bruyamment les amoureux, s'est
tue, pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute
mesure.
Je retournai à ma table, d'un pas toujours aussi lent mais aérien, portée par ce premier partage, sucré, italien, ensoleillé, prometteur.
Une fois assise sur la banquette, affalée serait plus juste , mon corps se débarrassant d'une émotion trop forte pour la rétablir à un niveau acceptable, je fus rejointe en deux temps, trois mouvements par les curieuses qui me pressaient de questions, qui se chamaillaient entre elles pour savoir à quelle question je devais répondre en priorité.
Je n'entendais qu'un brouhaha et je souriais de tout mon être, le bout de ma langue explorait chaque centimètre de mes lèvres et renouvelait ainsi le souvenir de notre serment amoureux.
Le 17 février 1951, j'étais à la Boule Rouge, une heure avant celle fixée pour notre rendez-vous.
Le patron du restaurant avait une salle mine, il s'approcha de moi.
- Ça va, Anita ?
- Oui, pourquoi cela n'irait pas ?
- Oh pardon, tu n'es pas au courant alors, il s'est passé quelque chose de terrible, un article dans le journal d'hier en parlait.
- ...
- Le beau jeune homme qui était avec toi, il y a quelques jours, Alessandro Montebelli
Mon cœur allait exploser, je pressentais le pire
- C'est dramatique, près de la gare, un chauffard l'a fauché et malheureusement il est décédé pendant son transport à l’hôpital, Anita, ça va ? Anita !
Je me suis évanouie, cette mort était aussi la mienne.
J'ai survécu, hélas, le destin n'avait pas ce droit de lui ôter la vie sans prendre la mienne.
J'ai bien pensé à forcer le destin, à terminer son œuvre en mettant fin à mes jours.
Quelque chose m'en empêchait et je crois que c'était Alessandro lui-même, par son éloquence quand il évoquait son amour de la vie, qui me retenait.
J'ai survécu, j'ai vivoté tristement, misérablement, j'ai cherché bêtement une consolation dans d'autres bras mais deux heures passées avec Alessandro et un seul baiser étaient bien plus forts, plus puissants, plus authentiques que des mois de relations faussement amoureuses.
Qu'est-ce qu'un amant comparé à l'homme d'une vie ?
Je vis seule, j'essaie d'oublier ce joli rêve devenu cauchemar, patiemment je reprends goût à la vie, je revois régulièrement mes amies, comme l'aurait dit Alessandro "C'est dans la nature des choses"
14 février 1952, mes amies m'ont forcée à accepter de les accompagner ce soir à la Boule Rouge.
Le temps est splendide, je sors de la boulangerie avec une ficelle encore chaude, croustillante, un de mes péchés mignons, je le vois et je m'évanouis...
Mes yeux sont fermés, j'entends des voix que je reconnais, celle de la boulangère, celle d'Alessandro et je sens que l'on tapote ma joue.
Je reviens à moi, je n'arrive pas à parler, c'est bien lui ! Alessandro, mon amour...
- Alessandro, je croyais que..
- Alessandro, vous avez connu Alessandro, mademoiselle ? je suis son frère, son frère jumeau, Lorenzo.
Après que j'eusse retrouvé complètement mes esprits, Lorenzo m'a invité à prendre un café en terrasse, je lui ai raconté, aussi fidèlement que possible, ma rencontre avec Alessandro et notre idylle naissante.
Lorenzo m'écoutait avec bienveillance et souriait quand, par mégarde, je l'appelais "Alessandro"
- Mademoiselle, Anita c'est bien ça ? Je dois me rendre à un rendez-vous de travail très important, dans deux heures.
Mon frère n'a pas eu la possibilité, hélas, d'y aller et le deuil qui nous a affecté a retardé les choses, modifié les priorités.
J'aimerais beaucoup vous revoir, j'ai l'impression que vous faites un peu revivre mon frère.
- Et moi donc ! La Boule Rouge est proche d'ici, j'y serai à 20h.
Je vais marcher avec vous pour vous indiquer le chemin, vous êtes logé où ?
- A l'hôtel des voyageurs, juste à côté !
- Parfait ! Je vais également vous faire un peu visiter le quartier et Paris, deux heures cela nous laisse de la marge, vous êtes d'accord ?
- Difficile de vous résister ! Volontiers, avec plaisir !
J'ai mis son bras sous le mien, le destin m'offrait une nouvelle chance, j'oubliais ma timidité, un élan vital me poussait à prendre les choses en main.
- Lorenzo, on se tutoie ? vous êtes seul, Lorenzo, je veux dire, vous avez une petite amie ?
- Oui et non, Anita. D'accord pour le tutoiement et non, je n'ai pas de petite amie, pas encore du moins, est-ce une proposition ? Une jolie proposition, ceci dit.
- Cela se pourrait, Lorenzo, cela se pourrait...
Il a ri et ce rire était celui d'Alessandro, ce rire était le mien, de mon bonheur retrouvé.
Après avoir sillonné les rues de la capitale avec Lorenzo, je suis retournée chez moi.
Pourquoi Alessandro ne m'avait-il pas précisé que son frère était son jumeau ?
J'ai alors repensé à une phrase anodine que je n'avais pas bien comprise "Je ne suis pas un spécimen unique !"
J'avais retrouvé Alessandro ou, tout au moins, sa réplique exacte: la voix, le sourire, le physique, le même regard porté sur la vie.
Comment appeler ces évènements coïncidences ?
Qui pourrait croire qu'une coïncidence puisse se produire après exactement une année, jour pour jour ?
Comment ne pas croire à une intervention du destin ne devant rien au hasard ?
Je rencontrais un jumeau le jour sosie de celui où son frère m'était apparu, le jour de la St Valentin.
J'ai passé une journée euphorique, effroyable et longue.
J'ai du faire le ménage dans mon appartement quatre ou cinq fois.
J'ai chanté, ri, crié, pleuré toute la journée.
J'ai repassé la robe rouge que je portais ce soir-là, j'ai rassemblé mes souvenirs pour reconstituer la chronologie de notre conversation, entre moi et Alessandro.
Il est 20h00, la nuit est froide, Lorenzo n'est pas encore arrivé.
J'ai prévenu le patron et toutes mes amies, je m'en voudrais d'être responsable d'un malaise.
Je n'ai probablement pas été assez convaincante, je n'ai pas non plus insisté plus que de raison.
Ils ne me croient pas, tant pis !
Ils pensent que j'ai rencontré un homme qui lui ressemble et que mon imagination et ma folie amoureuse ont fait le reste.
Viendra-t-il ?
J'ignore pourquoi mais je connais la réponse, avec certitude, oui il viendra !
Je me pose cette question uniquement pour avoir le plaisir d'entendre, en pensée, cette réponse.
20h05
Lorenzo est entré; le soleil, la chaleur, la lumière sont entrés.
Il est
entré et la brasserie, qui fêtait bruyamment les amoureux, s'est tue,
pendant un moment, long et bref: le temps suspendu échappe à toute
mesure.
Il est entré et les chaises, les banquettes rêvaient de lui prêter leur assise.
Il est entré et le patron, mes amies étaient pétrifiés.
La brasserie s'est tue et il a dit, d'une voix douce et grave, embellie d'un accent joyeux, "Buena sera a tutti, bonsoir !".
Il a parlé et j'ai fondu, je savais que je n'entendrais plus jamais d'autre voix que la sienne.
Il a parlé et j'ai accouru vers lui, lui ai pris le bras et l'ai entraîné vers une table que j'avais réservée, pour nous deux.
Nous avons bu du champagne, je lui ai fait jurer qu'il resterait en vie longtemps.
Il a souri quand je lui ai avoué que j'aimerais goûter un jour à cette boisson italienne, le Spritz.
Il m'a regardé avec douceur, longuement.
J'essuyais une larme que je n'avais pas su éviter.
- Ne pleure pas, Anita.
Je repars demain, chez moi, en Italie, viens avec moi, tu découvriras le Spritz et toutes les saveurs de mon pays.
Rien ne me retenait plus vraiment ici, j'avais mes ami(e)s bien sur mais quelque chose de plus fort m'attirait.
Je n'ai plus quitté Lorenzo, l'amour de ma vie, Lorenzo-Alessandro, les amours de ma vie.
J'aime le vin, j'aime le Spritz, j'aime la campagne toscane, j'adore les rides de ma belle-mère, la grand-mère de Carlo et Alessandro, nos deux trésors, beaux comme des dieux.
Je les aime tous, des plus jeunes aux plus vieux.
J'ai toujours du plaisir à retrouver Paris aux bras de Lorenzo, à revoir mes ami(e)s mais, très vite, j'ai le mal de mon pays, mon nouveau pays et de notre grande famille.
L'italien est devenue ma langue maternelle, j'ai conservé une pointe d'accent pointu parisien.
Cependant, quand Lorenzo m'enlace, me donne un baiser qui est toujours comme le premier, c'est plus fort que moi, je m'exclame, en français,"Oh, mon Dieu !", et Lorenzo répond en riant, dans ma langue natale, "Demi-dieu seulement, mon amour, demi-dieu !"







