vendredi 28 avril 2023

Le voleur 1/

Si j'en crois ma mère, tout commença peu après ma naissance.
Alors qu'elle prenait une douche, sa voisine de chambre, une brave dame aux mamelles généreuses et débordant du précieux breuvage lacté, décida de mettre fin à mes pleurs en me donnant son sein droit, l'autre étant déjà aspiré par un beau bébé joufflu qui portait au poignet un bracelet rose.
Ma mère, qui n'avait pas de lait à m'offrir, sans doute vexée, reporta sa colère sur moi, m'arracha avec difficulté au sein nourricier et s'adressa à la brave donatrice, avec un sourire forcé,  "A peine né  et déjà voleur !"
Après m'être débarrassé du surplus en faisant de jolies bulles, j'avais exprimé mon mécontentement et ma frustration par des cris dont la puissance sonore paraissait incompatible avec mes faibles dimensions.
Ma génitrice, tout en sachant que cette nouvelle tentative serait vaine, me donna alors le sein que je tétais avec autant de résultat que si je m'étais épuisé à tirer sur une tétine  de biberon non percée.
Et elle ajoutait "Voilà ton lait, petit voleur !"
Mon père était transporteur routier pour l'international.
Il était, par conséquent, très souvent absent; en grandissant, j'ai vite compris qu'il écourtait volontiers ses séjours au domicile, Sweet Home ne devait pas être si sweet, comparé à la tranquillité de la cabine, coquettement aménagée, de son poids lourd flambant neuf.
Ma mère n'évoquait jamais le sujet mais je savais qu'elle souffrait de cette situation et du comportement fuyard de son mari.
Parfois, mon père faisait une halte au domicile pour me faire cadeau du court trajet vers le dépôt.
Un coup de klaxon tonitruant et profond comme une sirène de bateau accompagnait notre départ. Assis à ses côtés, sur une pile de coussins arrachés à leur mère, une banquette-lit, je redécouvrais les rues de mon quartier, agrandies et embellies par la hauteur de vue.
Des pin-up  punaisées, légèrement vêtues, et de la country music ou du rock, que crachaient de puissantes enceintes, symbolisaient, dans mon jeune esprit , le bonheur américain, le bonheur tout court.
Au plaisir de la conduite, s'ajoutaient  ceux des sens.
Des signaux lumineux et sonores, dans l'habitacle et à l'extérieur, contestaient le pouvoir de séduction de la musique émise par le radio-K7.
Le camion sentait le neuf,  j'adorais l'alliance entre matériaux anciens et modernes; cuir et bois se joignaient au plastique et au métal pour proposer un parfum unique et inoubliable.
Ma mère ne nous accompagnait jamais.
A ses yeux, le camion, cet "engin" (elle le nommait ainsi) n'était qu'un outil de travail et les aménagements intérieurs, luxueuse banquette-lit en cabine, sono, décorations étaient , au mieux
superflus, au pire un signe de dépravation, de décadence, de luxure.
Je n'ai jamais compris ni su comment ce couple parental, improbable, avait pu se former et quelles étaient les circonstances de leur rencontre.
J'étais assez inquiet sur l'avenir de notre famille et il m'arriva de rejoindre la chambre de mes parents après avoir entendu des râles inquiétants, angoisse vite dissipée par les mots rassurants d'un homme qui se trouvait être mon père.
J'avais reconnu sa voix mais son visage ruisselant, presque grimaçant et son corps musclé et nu (il ne faisait pourtant pas si chaud !) ne m'étaient pas familiers.
Entre deux missions de transport, les séjours au domicile de mon père s'écourtaient au fil des ans et l'ambiance du foyer devenait pesante.
Les disputes de mes parents n'étaient pas conventionnelles, jamais un mot plus haut que l'autre, pas le moindre geste menaçant.
Le ton et l'attitude auraient pu être ceux d'une banale conversation mais les termes utilisés, dont je pressentais, sans en comprendre le sens, la portée, étaient des flèches empoisonnées.
- Tu vas repartir bientôt, n'est-ce pas ? rejoindre une de tes trainées, à l'étranger. Queutard !
    - Frigide !
- La faute à qui ?
    -  Certainement pas la mienne, tu es une exception.
- Que m'est-il passé par la tête le jour où j'ai accepté de t'épouser ?!
    -  Je te rappelle que c'est toi qui me harcelais pour officialiser notre union.
Les mêmes phrases, avec des variantes de formulation, étaient répétées lors de leurs querelles qui s'interrompaient à mon arrivée pour céder la place à des banalités de diversion, prononcées sur le même ton, et censées donner l'illusion d'un couple uni, solide.
Les absences de mon père devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues, jusqu'au jour où il ne revint plus.
Il expliquait dans une lettre les raisons de son abandon, avaient pris des dispositions pour assurer, à minima, une aide financière régulière pour ma mère et moi.
Il vivait désormais en Lituanie, comptait se remarier et fonder une nouvelle famille.
Trois ans plus tard, le jour de mes huit ans, après m'avoir souhaité, de façon très détachée, mon anniversaire, ma mère me lut, avec calme, une lettre de mon père
«../j'aimerais faire découvrir la Lituanie à mon fiston et qu'il fasse la connaissance de sa demi-sœur, Karolina. Val pourrait accompagner un de mes anciens collègues qui doit se rendre à Vilnius au mois d’août...»

Ensuite, ma mère me montra une photo, jointe au courrier.
Mon père, souriant, se tenait à côté d'une robuste paysanne et une ravissante petite fille, blonde comme les blés que l'on apercevait en arrière-plan, lui tenait la main.
- Maintenant que j'ai lu la lettre de ton père et que tu as pu t'apercevoir de sa folie, comment désigner autrement l’indélicatesse de nous envoyer une photo, où il s'affiche auprès de sa nouvelle famille, et comment pourrait-il justifier de m'avoir quittée pour une pareille vache laitière ? (on devinait aisément la taille des mamelles de ma "belle-mère" malgré une tenue plutôt informe et je pensais que la petite Karolina avait dû se régaler bien plus longtemps que moi et mon unique repas au sein , écourté et "volé" ), maintenant que c'est fait, écoute moi attentivement, Valentik.
«Je déchire la lettre et la photo,  jamais je ne te laisserai rejoindre ton père,
tu m'entends ? Oublie-le , il n'existe plus.
Je ne veux plus en entendre parler, je ne t'en parlerai jamais, refoule toute idée saugrenue de m'en parler, je n'aime pas que l'on parle des morts.
Ses prochains courriers iront directement à la poubelle, compris ?»
Oui, je comprenais...
Je comprenais que la "folie" ne se logeait pas là ou ma mère la situait.
Lorsque je lui avais demandé pourquoi elle m'avait baptisé "Valentik", prénom que je détestais, elle m'avait expliqué que c'était le prénom de son grand-père paternel.
- Ah ! Tu l'aimais bien ?
    - Penses-tu ! C'était un fainéant, un bon à rien, un vaurien !
-  Hein ? mais pourquoi alors...
    - Tu es encore trop petit pour comprendre...
L'arrogance des adultes m'a toujours sidéré, autant que leur naïveté.
Penser éluder une question d'enfant par une telle pirouette est non seulement lâche  mais également stupide.
Ne t'inquiète pas , maman.
J'ai très bien compris. Je ne suis pas un enfant désiré et tu me détestais avant même que je naisse, mon prénom fut choisi en conséquence. Crois-tu que je ne t'entends pas parler de moi à tes amies en m'appelant 3V et leur expliquer la signification de ce sobriquet "Valentik, vaurien, voleur"  ? Non, bien sûr, tu fais tout pour que je t'entende, pour me peiner, me faire souffrir...

8 commentaires :

  1. Tes récits me manquaient, Rom, j'ai toujours beaucoup de plaisir à les lire. Une histoire sur un fond un peu triste, mais cependant parsemé de graines d'humour, j'allais dire de graines d'amour, et ce n'aurait pas été faux, on l'aime déjà ce petit garçon. :-)
    J'attends la suite. :-)
    Bonne fin de journée. Chez moi, aujourd'hui, soleil et chaleur...

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    1. Bonjour Françoise,
      Pluie hier, soleil aujourd'hui.
      J'ignore encore si j'éprouve de la sympathie pour cet enfant, je n'ai pas encore décidé du dénouement de cette histoire :-)
      Merci pour ton commentaire.
      Belle journée, bises.

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  2. Récit autobiographique ou fiction, je suis comme toi en enfant non désiré. Et cela m'est égal. Même que parfois, j'ai du mal à trouver ma place en ce monde.
    Touchant billet, j'espère que tu racontes un film...
    Douce journée, Rom. Bises.

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    1. Pure fiction, même si, inconsciemment, quelques bribes de réalité s'invitent dans le récit.
      Je suis, sincèrement, attristé par tes révélations, Julie :-(
      Grosses bises.

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  3. J'ai vu beaucoup d'enfants dans ma longue carrière, et j'ai gardé très présent en moi le souvenir de ceux qui n'avaient pas été désirés par leurs parents. Les propos de ceux-ci, sans vergogne, me faisaient dresser les cheveux sur la tête.
    Je suis rassurée d'apprendre que ce n'est pas ton histoire, peinée pour Julie. Merci pour ce récit touchant, toujours bien écrit et très prenant.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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    1. Bonjour Célestine
      Certains souvenirs ne peuvent pas s'effacer (on le souhaiterait pourtant parfois), comme ceux que tu évoques et qui te révoltent.
      Je connais un père qui ne désirait pas avoir un deuxième enfant et faisait le forcing, allant jusqu'au chantage, pour que son épouse avorte. Cette dernière refusa catégoriquement.
      J'ai rarement vu un enfant, une fille dans le cas présent, être aussi aimé, choyé (par les deux parents)
      Être désiré est important mais n'est nullement une garantie contre un futur de désamour, de brimades, d'humiliations,etc

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  4. Pas facile de faire certains constats ainsi douloureux lorsqu'on est enfant . Cela laisse des traces au fer rouge. Parfois, l'évidence saute aux yeux à l'adolescence, voire bien plus tard. Du coup on accepte les choses différemment car analisées avec plus de discernement et de maturit". Quoiqu'il en soit, je trouve ton récit touchant et j'éprouve de la compassion pour ton petit héros. Affaire à suivre j'espère vers......un happy end.

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    1. Bonsoir Chinou et merci pour ton commentaire.
      Le désamour n'est parfois pas total, permanent et cela ne facilite pas l’épanouissement de l"enfant, perdu par des émotions qui jouent aux montagnes russes, ne lui laissant même pas le choix d'une rébellion salvatrice.
      Un enfant qui reste englué, comme dans des sables mouvants, par des comportements contradictoires et incompréhensibles.
      The end sera ni happy, ni unhappy.

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