Enfant, je fus trimballé, au gré d'exils forcés, de mutations paternelles ou de désir maternel, de pays en pays, de soleil en pluie, de pâleurs en hâles, de ville en campagne, de ruisseaux en béton, d'accent en accent, de frissons en frissons, de souvenirs en souvenirs.
J'ai donc vécu plusieurs enfances, rurales ou citadines, et les comparaisons que je fis, dans mes jeunes âges tranchants, me paraissent, pour certaines, injustes à présent.
Mes souvenirs sont intacts, leur lieu de naissance pas toujours.
J'ai eu le tort de rendre visite à quelques vieux amis, à quelques lieux amis.
Hélas, le temps ne les a pas embellis.
Comparer le présent avec le passé est un exercice périlleux.
Un regard d'enfant agrandit, embellit ses visions, les charge d'émotions, bien plus que celui d'un adulte. Mais il y a aussi la vieillesse, l'abandon et ce que l'on nomme progrès, qui prend possession des terres, et modèle, à sa façon, aussi bien les paysages que les Hommes.
Cité-Petit
Mon frère aîné, Claude, est retourné en Algérie, à Oran, la ville radieuse, à la recherche de notre "maison" natale, une petite bâtisse, située dans le quartier "Cité-Petit".
Après s'être assuré, auprès d'un brave vieux monsieur, que la maison blanche et bleue qu'il avait sous les yeux était bien celle de ses premières années, il la filma.
Je dois préciser que ce gentil monsieur semblait plus épris de "publicité" que de vérité.
Sur la vidéo, on l'aperçoit jouant au guide et répétant, à deux reprises, à mon frère, dans un français quelque peu fautif et teinté d'un accent charmant "Oui, ci bien ici ! ci pour la télé ?"
De retour à Nice, mon frère était fier de pouvoir attendrir toute la famille, ses parents et ses frères, avec son trésor scellé dans une cassette qu'il allait nous offrir.
Mon frère avait pris soin d'ajouter, en montage, une autre piste sonore, au volume suffisamment bas pour qu'elle ne couvre pas les bruits de la ville, le son de la mer, des oiseaux, des voix, mais assez forte, assez bien choisie, pour exprimer, en musique, une douce nostalgie.
Mon frère cadet et moi-même avions quitté trop tôt l'Algérie pour reconnaître ces fragments de chaux, ce fragment de vie, pour nous c'était une découverte et nous étions émus.
Pour mes parents, ce fut une autre histoire.
Alors que mon frère, d'une voix visiblement très émue, au bord des larmes, commentait ces images ensoleillées, ma mère l'interrompit.
- Mais Claude, tu t'es trompé ! Ce n'est pas du tout notre maison, ce n'est pas chez nous, nous habitions un peu plus loin !
Mon frère était effondré et je ne crois pas avoir jamais ressenti plus de compassion envers lui qu'à ce moment-là.
Cependant, ma mère adoucit son commentaire, aussi cruel que sincère, en ajoutant
"Tu as bien fait, Claude, je n'aurais pas aimé, je crois, revoir cette maison et ce qu'elle est peut-être devenue"
Mon père, toujours aussi délicat, nous livra sa propre réflexion (j'aurais préféré qu'il s'abstienne de toute livraison et qu'il garde, pour lui, cette pensée)
"C'était bien la peine de dépenser autant d'argent pour filmer ça !"
La Berthauderie
Lorsque je revis ce quartier de mon enfance, à Saint Nazaire, il me revint en mémoire un refrain qui illustrait ma déception, celui chanté par Nino Ferrer dans "La maison près de la fontaine"
Je n'avais jamais ressenti avec autant de force son message.
La musique, les paroles , semblaient s'être échappées de mon enfance, remplaçaient, de leur chant réconfortant, la vision amère du présent, auquel le dernier couplet restituait le pouvoir.
"La maison près des HLM a fait place à l'usine et au supermarché
Les arbres ont disparu, mais ça sent l'hydrogène sulfuré
L'essence,la guerre, la société
C'n'est pas si mal, et c'est normal,c'est le progrès"
Au jeu de l'avant-après, ce n'était pas les différences qu'il fallait dénicher mais les ressemblances.
Plus de champs, plus de prairies, plus de rivières, peu d'arbres, peu d'oiseaux.
Tout avait été rasé, asséché, oublié, découragé.
Le bloc de quelques immeubles où j'avais vécu, cet îlot où nous étions des Robinson, avait survécu, il était à présent entouré de béton, de constructions, d'une usine et d'un centre commercial, la plus grande attraction du quartier succédait à celles qu'offrait, gratuitement, généreusement, la Nature.
Accoudé à une rambarde d'un balcon, j'aperçus un visage qui me semblait familier, bien que vieilli.
C'était le père d'un de mes amis d'enfance, de mes compagnons de jeu, nous faisions ensemble le tour du propriétaire, tout en sachant pertinemment que les champs, les rivières ne nous appartenaient nullement, c'était uniquement notre façon à nous de leur faire ressentir combien nous les aimions.
Il était aussi heureux que moi de nos retrouvailles et il m'invita à boire un verre chez lui.
Avec son accord, j'ai filmé notre conversation, après avoir posé sur une table mon caméscope (celui-ci s'est vite fait oublier)
Ce sont les seules images que j'ai désiré conserver et que mes parents eurent du plaisir à découvrir ensuite.
Les autres images, celles du passé, de la vie qui les animait, seront décrites la prochaine fois...
dimanche 12 mars 2023
Journal d'un enfant ordinaire - Fragments désordonnés (parfois dissipés) 1/2
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Certains souvenirs ce sont des sépultures qu'il est sage de ne pas troubler, sous peine d'être déçu. Mais bon, c'est difficile aussi de résister. :)
RépondreSupprimerJoli récit d'une riche enfance, merci pour le partage 😊
Bonne soirée Pierre, bises.
Sépulture, tu y vas fort ! :-)
SupprimerLes souvenirs constituent, en partie, notre identité.
Et je suis vivant :-)
Il n'y a aucun risque à les évoquer (sauf si, naturellement, ils nous paraissent trop douloureux ou trop intimes)
La déception naît, pas toujours mais souvent, de notre désir de comparaison entre ce qui fut et ce qui est.
Merci, Julie, et bonne soirée.
Bises.
Oui, les lieux, les personnes, changent, et nous sommes bien souvent déçus. La maison de mon enfance a été détruite, ce qui avait à l'époque provoqué notre déménagement, et à sa place se dressent des appartements rupins. Plus de pré, plus de mare, du béton, rien que du béton. Si, il subsiste, je crois, deux sapins, peut-être ceux qui étaient dans notre cour, où nous nous asseyions avec mon père le soir après le souper, je ne sais pas, en tous cas, j'aime l'imaginer, un vestige du temps passé...
RépondreSupprimerMerci pour ce billet que j'ai aimé lire, Rom.
Bonne soirée, bises.
Oui, c'est le "progrès" comme le chantait Nino Ferrer.
SupprimerJ'ai, par contre, eu l'occasion de retourner, avec ma grand-mère, dans son petit village natal, à Albanchez, une plaine bordée par la Sierra Nevada, plus de 40 ans après qu'elle ait quitté l'Espagne. Tout était intact, en mieux, puisque l'électricité, l'eau courante et le tout-à-l’égout avaient été installés dans son ancienne maison. L'extérieur était identique, ma grand-mère a reconnu l'intérieur grâce au carrelage au sol qui était toujours le même.
Les cultures maraîchères , les oliviers, elle reconnaissait tout.
L'urbanisation avait épargné les lieux.
Merci, Françoise, bon début de semaine.
Bises.
Il y a ainsi des lieux qui sont épargnés. Ta grand-mère a dû être heureuse de revoir son petit village natal tel qu'il était lorsqu'elle y vivait. Sûrement très émue également.
SupprimerBon début de semaine à toi aussi, Rom. Bises.
L'Algérie , la France , l'Espagne , voilà donc une famille de voyageurs !
RépondreSupprimerPour ton frère quelle déception ça a du être , lui qui avait fait ce voyage chargé d'émotion et de fierté. On verrait ça dans un film , on se dirait " ils exagèrent !
Parfois lorsque je vois le ciel plein de couleurs , de bleus roses et de gris , de nuages, de soleil , je me dis : si un peintre avait mis autant de nuances colorées dans un tableau j'aurais pensé qu'il avait forcé le trait pour nous épater !
Vieillir , c'est se détacher du monde , c'est voir son univers se transformer jusqu'à ce que ne puisse le reconnaitre qu'à grand peine , mon petit village campagnard est peu à peu mangé par la ville voisine comme l'océan gratte les dunes de sable et use les falaises.
Merci pour ce long développement,tu peux ajouter l'Italie à la liste des pays. Ayant vécu cette scène, je peux témoigner que ce qui peut paraître surréaliste à certains est, hélas, très réaliste pour moi.
SupprimerJ'ai écourté mon récit, mon frère a connu une déception, une tristesse, une colère à la hauteur de ses attentes contrariées, il a éjecté presque aussitôt la cassette. Il a fallu beaucoup de diplomatie et un repentir sincère à ma mère pour persuader mon frère de remettre, un peu plus tard, cette vidéo. Et , cette fois, plus aucune critique acerbe de mes parents, une véritable émotion à la vue du port d'Oran et de ses mouettes, des lézards qui couraient le long des murs éclatants de blancheur et de soleil, de ces enfants qui sont restés les mêmes, sourient toujours autant. L'émotion avait choisi d'autres images que des photocopies du passé, l'âme de la ville était bien présente.
L'érosion du temps, d'origine naturelle, est imperceptible sur une vie d'Homme ou l'était car la folie des Hommes a déréglé le système entier et accélère dangereusement le cours de choses, le cours du temps.
Ayant vécu plusieurs enfances dans des lieux différents, mes souvenirs sont multiples et j'ai eu la chance de constater que certains avaient été épargnés.
Le village montagnard où j'habite depuis 20 ans, n'a pas pris une ride, tout comme certaines ruelles de Toscane.
A ces souvenirs, j'en ai ajouté d'autres, un véritable coup de jeune et de fraîcheur, ceux que mes petits-enfants créent.
C'est chouette que vous ayez pu revoir la cassette , tant pis pour la maison , mais revoir Oran , évoquer les souvenirs .
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