lundi 20 mars 2023

Les salles obscures et éblouissantes

 

La salle du cinéma "Eden-Théâtre" à La Ciotat

C'est un temple, à nul autre pareil
La quête y précède toujours l'office
On y prie ni le père, ni le fils
Une pluie, horizontale, de lumière
Projette, sur  écran blanc, un message venu du ciel.
(Mémoires d'un enfant de cœur, P. Martinez, Édition du signe *) 

 Il y avait cet instant sacré, où les lumières faiblissent, où de petites ampoules vacillent, où les dernières toux exorcisent les voix, où les rires des anges se dispersent, où le froissement de petits papiers sucrés guettait les pauses sonores qui ne froisseraient pas le silence solennel qui les entourait, où des grains de poussière, éclairés par des veilleuses basses, scintillaient d'or, où des strapontins basculaient à la recherche d'un juste équilibre, où des assises se calaient, où un faisceau lumineux traçait une voie céleste aux derniers retardataires, des aveugles repentis, où mes petites jambes, suspendues dans le vide, allaient faire le constat, au fil du temps, au fil des ans, que les fauteuils de ce cinéma de quartier, au tissu rouge élimé, devenaient de plus en petits, étroits, contrairement à moi.
Le rideau s'écartait, les trompettes de Jéricho annonçaient en fanfare les apôtres, les disciples, dont les noms défilaient, que l'on découvrait ou reconnaissait, de vieux amis qui étaient comme une promesse du plaisir qu'ils allaient offrir, des noms inconnus pour de nouveaux visages dont l'importance future était parfois soulignée par un message prophétique "Pour la première fois, à l'écran..."
Merveilleux cinéma, merveilleux 7ème art, ce chiffre magique ne constitue-t-il pas, déjà, un miracle ? Et les frères Lumière n'étaient-ils pas prédestinés, de par leur nom, à devenir deux illustres prophètes, parmi d'autres ?
A La Ciotat, L'Eden Théâtre est aujourd'hui la plus ancienne salle de cinéma en activité dans le monde.
L'Eden était également le nom, dont les lettres géantes se détachaient dans le bleu azuréen, de ce petit cinéma, rue de la Californie, à Nice, où je me rendais plus souvent qu'à la messe.
Comme ils devaient être nombreux , alors, ces lieux qui avaient choisi le paradis pour les représenter, ces temples aux façades discrètes ou aux architectures luxueuses, sculptées.
Les plus modestes, vus de l'extérieur, cachaient parfois leur jeu, comme ces palais insoupçonnés, dans des ruelles de médinas, à l'entrée secrète, dissimulée par une veille porte basse, voûtée, qui récompensent les visiteurs curieux, persévérants d'une vision féerique, élargie , d'un jardin intérieur lumineux, au ciel haut  couronné de corniches, aux arabesques comme des enluminures du livre des "Mille et une nuits", au sol damé de faïence bleue ou de marbre blanc, aux vasques généreuses d'où jaillissent  des jets d'eau rafraîchissants et qui, en  retombant, jouent une petite musique  mourante et toujours ressuscitée, une dernière volonté exprimée par des notes de pluie.
J'ai connu des salles confidentielles, propices au  recueillement , telles de petites chapelles, d'autres aussi majestueuses que des cathédrales, comme celle que le Palais de la Méditerranée,
sur la promenade des Anglais, proposait à ses invités chanceux, une salle de cinéma ressemblant à une salle d'opéra, ou la grandeur, à Paris, du "Grand Rex", à la voûte étoilée, aux jeux d'eau et de lumière qui dansent la féerie de Noël  devant de jeunes spectateurs ne tenant pas en place.
Le premier amour conserve toujours une place à part, jamais ravie.
Aujourd'hui disparue, démolie, ainsi va la vie, cette enceinte de mes premiers émois cinématographiques, est toujours vivante, animée, dans ma mémoire où défilent, pour peu que je les y invite, les images de bonheur accumulé, le spectacle d'histoires, de vies résumées le temps d'une séance, présentes tout le long de mon existence.
Les séances étaient permanentes et, souvent, alors que la salle se vidait, je restais assis à ma place, à prolonger la magie qu'une position verticale risquait de faire fuir, et je patientais, j'attendais une nouvelle projection qui dévoilerait ce que mon regard n'avait su entrevoir lors de la première diffusion, qui me permettrait de répéter, à voix basse, des répliques devenant familières.
Mais cela ne suffisait pas, il m'en fallait toujours davantage, et je ne pouvais garder, pour moi seul, ces rencontres avec le génie, le talent, le sublime.
Le monde entier devait savoir les trésors que recelaient ces films, arrivés en fin d'exploitation et qui retrouvaient une deuxième jeunesse, un second souffle.
Il fallait que j'échange, que je partage, que j'ancre ces souvenirs dans d'autres mémoires.
Les discussions, les débats que nous avions, mon fidèle et généreux ami à qui j'étais redevable de cette passion qui a un coût, étaient toujours riches, imaginatifs, créatifs et attendris.
Combien de fins nous avons réécrites, combien de vies nous avons épargnées, sauvées, combien de scènes nous avons ajoutées, retirées, combien de répliques nous avons répétées, inventées, améliorées, jouées, combien de voix nous avons imitées, aussi bien que nous le pouvions avec nos cordes vocales prépubères.
Nous étions spectateurs, critiques, scénaristes puis, plus tard, acteurs, metteurs en scène qui criaient "Action !" dans ces faux décors des studios de la Victorine, les jours où notre présence clandestine animait ces lieux déserts,  où nous improvisions des scènes que nous inspiraient les décors, des travellings  sur des rails imaginaires.
Merveilleuse première salle de cinéma, où le latin des messes était ridiculisé par la variété des langues étrangères que nous comprenions sans les avoir apprises, où des pays, des déserts au sable brûlant, aux rochers couleur argile, des mers tumultueuses, périlleuses, des espaces grandioses où la poussière se soulevait au passage de hordes de chevaux sauvages, étaient des arènes infinies de théâtres épiques, homériques, où des scènes de baisers avaient le goût étrange du fruit défendu, sans que je sache exactement pourquoi, à mon jeune âge, passages fort heureusement non censurés, non découpés, par les pudibonderies du curé de "Cinéma Paradiso".
Curieux espace clos où la liberté projetée s'affranchit des limites de l'espace, où le rideau, qui masque l'écran, ne dissimule aucune coulisse.
La profondeur est celle du champ de la caméra, celle que dessine le cinéaste.
La douce tristesse succédait aux rires, les pitreries de Chaplin venaient adoucir la musique qui étreignait nos cœurs, nos âmes dans "LimeLight" (Les feux de la rampe), "
ces petits chaussons de satin blanc, sur le cœur d'un clown dansaient gaiement. A vingt ans, l'on ne sait pas toujours que même un clown, ça peut mourir d'amour"
Il ne faut pas négliger le rôle de la Culture dans nos jeunes années, pas plus ensuite.
L'art, sous toutes ses formes, est un auxiliaire de vie patient, toujours disponible.
Il est universel et, en même temps, propre à chacun.
Malléable, docile, il prend le visage que l'on veut bien lui accorder, ne se révolte jamais quand on le dédaigne, son amour inconditionnel diffère de celui de nos parents car il nous appartient, il est au fond de nous, il sommeille en attendant que d'autres arrivent à exprimer, à faire remonter à la surface, ce que nos pensées, notre âme semblent impuissantes, par pudeur, par maladresse, par manque de maîtrise, à  formuler, à créer, ce flot d'émotions contenues, ce barrage qui cède devant les assaut du beau, du puissant, du sensible.
L'art est en nous, il est nous.
Lorsque des nazis procèdent à des autodafés de livres jugés anti-allemands, lorsque des hordes barbares détruisent des bibliothèques entières ayant plusieurs siècles d'histoire, c'est bel et bien d'un crime contre l'Humanité dont il s'agit.
Mais le phœnix renaît toujours de ses cendres.
Cette petite salle de cinéma a péri, comme tant d'autres.
La foi qui s'évanouit et dépeuple les églises est la même que celle qui a disparu, sous les coups de boutoir des impératifs commerciaux, du petit cinéma à domicile, des écrans toujours plus nombreux.
La religion existe sans églises, sans clergé.
Le cinéma existe, est conservé, protégé dans des bobines métrées, dans des coffres-forts numériques, et se renouvelle.
La spiritualité, le sacré n'ont pas besoin de cela, ils sont en nous, comme l'art.
Leur richesse n'est pas sujette à la spéculation, échappe à toute monétisation.
Personne ne pourra jamais, tant que nous serons en vie, éradiquer cette étincelle divine.

J'ai huit ans, je suis assis sagement sur ce vieux fauteuil, dans une salle obscure qui sent la cire des boiseries nouvellement rafraîchies. John Ford me raconte comme verte était sa vallée.
Un jeune enfant, auquel je m'identifie, sourit devant une tablée où une famille de mineurs, père, mère, frères et sœur, célèbrent en silence leur unité, après une dure journée de labeur et je laisse mon cœur, reconnaissant, fondre d'un bonheur presque insoutenable devant ces images de la Vie.

* Pure imagination

La célèbre  salle de cinéma du luxueux Grauman's Chinese Theatre
(Théâtre chinois de Grauman)
, aujourd'hui TCL Chinese Theatre



12 commentaires :

  1. Je croyais que le premier cinéma du monde était à La Ciotat. Je me serais trompée...
    Ton billet, outre qu'il prouve une fois de plus ton amour du cinéma, m'a fait penser à Eddy Mitchell et sa dernière séance.
    J'avais écrit un poème sur ce thème il y a quelques années...
    clic
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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    1. Je suis allé te lire, c'est une autre vision, très différente, d'un cinéma aux multiples facettes.
      Je n'ai vu, enfant, qu'un seul de ses visages, toujours différent, toujours le même, celui que reflétait le miroir de mes émotions, celui de mon regard que d'autres regards faisaient grandir, s'ouvrir.

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    2. J'aime beaucoup ce que tu écris.

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  2. Éblouissante plaidoirie, le cinéma te rend beau 😊
    Justement, suestion cinéma (mais pas que) 😀, nous sommes à des années Lumière...
    Merci Rom pour ce magnifique billet ! Bonne soirée, bisous.

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    1. Question, non suestion 😀

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    2. Merci Julie !
      Si j'étais à l'âge où être présomptueux me donnait le courage de toutes les audaces, je dirais que j'ai un ticket :-) et te demanderais poliment, tout en insistant suffisamment pour appuyer ma demande, de me donner le bras et de pénétrer avec moi dans une petite salle où nous écouterions, avec attention, les mots, chuchotés à l'écran, des jeunes amants.
      Oui pour les années Lumière, même s'il reste, de temps à autre, des éclairs de génie qui déchirent des cieux bien plats le plus souvent.
      Bonne soirée, je t'embrasse affectueusement.

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    3. Nous au cinéma ? Les bras m'en tombent 😀
      L'âge n'ayant pas d'incidence sur l'amitié, je t'accorde volontiers mes deux bras, tu choisiras 😊 Tiens, pourquoi ne pas revoir Le grand chemin, mon premier film français en salle, à Bucarest :)
      Ami Pierre, tu me fais sourire... douce soirée.

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    4. C'est amusant que tu cites "Le grand chemin".
      En arrivant à Paris, en 1980, j'ai connu et sympathisé avec une collègue de travail, beaucoup plus jeune que son mari, que j'ai rencontré lors d'une invitation à dîner chez eux.
      Il s'appelait jean-Loup Hubert et devait triompher en 1987 (2 césars meilleur acteur, meilleure actrice) avec ce film.
      Comment étaient les salles de cinéma à Bucarest ?

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    5. Les salles de cinéma à Bucarest étaient parfois trop sales (mégots, peaux de graines de tournesol, etc), mais aussi impressionnantes par leurs hauteur.
      Bonne nuit, Pierre :)

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    6. Un peu à l'italienne, alors, comme dans "Cinema Paradiso", où l'église est également une salle de cinéma, avec un public de tous âges.
      On y mange, on y boit, on y fume, on y crache, on y rit, on y pleure, on y fait même l'amour :-)

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  3. Plus passionné que toi, Rom, cela n'existe pas ! :-)
    Ce billet est un hymne au cinéma !
    Merci de partager avec nous cette passion.

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    1. Plus, je ne sais pas, Françoise,mais autant, certainement !
      Merci d'avoir choisi le mot "hymne", dans son sens premier il désigne un chant à la louange de Dieu et cela prolonge l'analogie que j'ai esquissée dans ce billet.

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